Questionner le travail
Pour tout lecteur de The Human Condition, paru en 1958 et traduit en 1961 sous le titre réducteur, La Condition de l’homme moderne, le niveau du débat sur la "valeur travail", les 35 heures, le partage du travail ne peut être qu’affligeant. Comment peut-on cinquante ans après réduire la vie des hommes au seul travail ?
Arendt distingue trois modalités de la vie active (vita activa) : travail, œuvre et action. Plusieurs points dans son approche sont essentiels à saisir. Travail, œuvre et action sont des activités distinctes et non pas séparées et exclusives. Ces trois activités sont en un sens transhistoriques, elles correspondent à la condition humaine sur terre. Elles sont cependant soumises à évolution, elles sont donc aussi historiques. Enfin Arendt se place toujours « du point de vue du monde ». Il s’agit pour elle de stigmatiser tout ce qui menace l’existence d’un monde commun.
Arendt voit d’abord dans l’œuvre l’édification d’un monde, non naturel, plus exactement bâti contre la nature, qui construit des objets, et non des produits de consommation, et qui est fait pour durer. Durer veut dire d’abord fournir un cadre humanisé, qui soit plus permanent, plus endurant, que la vie d’une génération. Sur le fond de cette objectivité, de cette endurance des objets du monde, qui sépare et relie les individus, « quelqu’un peut apparaître », une individualité peut se dessiner et rompre, par la trajectoire rectiligne qui va de la naissance à la mort, la cyclicité de l’espèce. Sans un monde durable, nulle biographie n’est concevable, naissance et mort étant alors insignifiantes en regard de la perpétuation de l’espèce et de ses membres ; ce n’est que face au monde que naissance et mort peuvent apparaître, être perçues. L’homo faber est l’homme de la maîtrise, celui qui impose, magistralement, et en toute souveraineté, sa marque, sa volonté, son projet au donné. L’utilitarisme est la philosophie de l’homo faber qui a tendance à transgresser les limites de son activité et à généraliser l’expérience de la fabrication. Or, cette transgression est politiquement dangereuse. « L’utilitarisme anthropocentrique de l’homo faber » qui culmine dans la notion de fin en soi, dégrade « la nature et le monde au rang de moyens, en les privant l’un et l’autre de leur dignité indépendante ». C’est pourquoi dans La Condition humaine Arendt insiste sur la différence entre sens et utilité, entre le « en raison de » et le « afin de ».
Mais pour que la sphère de la signification se fasse jour, il faut faire intervenir une autre activité, l’action proprement dite. Ainsi, par l’action d’échanger, et dans l’espace public du marché, l’homo faber ne vient pas voir des hommes, mais des produits, et l’objet montre moins « qui » est le fabricant que « ce qu’il est » et ce qu’il est capable de faire. Certes, malgré l’isolement, et la protection du privé, nécessaire à l’excellence et à la compétence, le fabricant reste indirectement lié aux autres, et au monde d’objets. Mais il existe une frustration de l’individualité, que seule l’action parmi des pairs peut véritablement combler. Pour Arendt, l’action seule en permettant la révélation du « qui », est capable de rendre manifeste l’individualité spécifiquement humaine. C’est pourquoi, alors que La Condition humaine souligne sans cesse que le peuple le plus politique est le peuple romain, elle étudie surtout les Grecs, parce que ce caractère de révélation y est marqué au mieux. Là encore, nous devons lutter contre l’identification implicite de l’action (dont nul humain en tant que tel ne peut se dispenser) avec l’action politique, tout comme on ne saurait confondre en toute rigueur public et politique. Si l’action et la parole (praxis et lexis) permettent à chacun de se manifester, de s’exprimer, de se communiquer, et si l’action ne peut donc exister que dans la pluralité, dans un réseau qui double en quelque sorte le monde, il doit être clair, d’une part, que l’action n’est possible que par le monde, puisque aucune individualité, aucune subjectivité, ne peut se faire jour sans l’objectivité, construite par l’homo faber, mais que, d’autre part et réciproquement, le monde serait dépourvu de sens sans action et parole. « A moins de faire parler de lui par les hommes et à moins de les abriter, le monde ne serait plus un artifice humain, mais un monceau de choses disparates auquel chaque individu isolément serait libre d’ajouter un objet ; à moins d’un artifice humain pour les abriter, les affaires humaines seraient aussi flottantes, aussi futiles et vaines que les errances d’une tribu nomade ». Action et parole sont comprises par Arendt comme essentiellement fragiles, cette fragilité tient aux trois caractéristiques de l’action ; elle se joue dans la pluralité, s’enracine dans la natalité, et de ce fait est menacée d’hubris, de démesure, et de cette futilité inhérente à l’absence de maîtrise.

