Se réapproprier les mots de la démocratie
Pourquoi exhumer aujourd’hui les vieux grimoires d’Athènes ? Parce que nous vivons, sans doute, le même cycle. Entre la naissance d’un idéal et sa capture par une poignée d'oligarques, l'histoire ne fait que bégayer. Ce glossaire n'est pas un dictionnaire historique : c’est le manuel de bord d'un navire en train de sombrer.
De la Pnyx à la Bastille : pourquoi notre démocratie vacille
En 508 av. J.-C., Athènes vit son 1789. Comme nos ancêtres de la Révolution française, les paysans grecs n'en pouvaient plus de l'endettement, de la famine et de la morgue d'une noblesse qui possédait tout.
L’invention du Dème et de la Tribu par Clisthène, c’est l’équivalent de l’abolition des privilèges de la nuit du 4 août : on brise les clans familiaux et territoriaux pour créer une nation de citoyens. À Athènes comme à Paris, la démocratie est née d’une colère contre l’Hubris (la démesure) et le mépris des puissants. On a inventé l’Isonomie (l’égalité devant la loi) pour que plus jamais un homme ne soit l'esclave d'un autre pour une dette d'argent.
La chute : le retour des "trente tyrans" numériques
Mais l'histoire nous avertit : une démocratie ne meurt pas toujours dans un fracas, elle s'étouffe parfois dans le silence d'une administration, ou de circonstances comme un krach boursier, la dette, la sécurité, l’immigration, l’efficacité économique, la pénurie, la pandémie, la complexité, ou la guerre. Aujourd’hui la catastrophe écologique donne un prétexte supplémentaire à la fascisation.
Aujourd'hui, nous vivons une chute qui ressemble étrangement à celle d'Athènes sous la botte macédonienne. À l'époque, la force brute de Philippe II de Macédoine a tué la cité ; aujourd'hui, c'est l'ingénierie numérique et la loi des marchés qui jouent le rôle de l'envahisseur.
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Le détournement de l’égalité citoyenne : là où les Grecs utilisaient le tirage au sort pour garantir l'impartialité, notre système électif est organisé de telle sorte que la caste des 10 % les plus riches soit protégée par ceux qui sont élus.
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Le détournement de l'agora : là où tous les citoyens pouvaient délibérer, décider des lois, contrôler par eux-mêmes, nos algorithmes et le contrôle des données servent à fragmenter l'opinion.
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La division programmée : pour éviter un nouveau 1789, les gouvernements actuels imitent les pires démagogues de l'Antiquité. Ils inventent des boucs émissaires au sein même du peuple (le chômeur, l'étranger, le précaire, celui qui touche le RSA) pour que les 90 % se déchirent entre eux au lieu de regarder vers les 10 % et surtout les 0,01 % qui font tout pour ne pas payer d’impôt tout en pesant de tout leur poids sur les décideurs.
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La reconquête oligarchique : comme à la fin de la démocratie athénienne, on restreint le droit de cité. On ne supprime pas l'assemblée, on la rend impuissante en brutalisant la constitution, en faisant passer les lois à coups de 49.3, en blessant les manifestants. On vide l'Ecclésia de sa substance au profit d'une technocratie qui ne rend de comptes qu'aux marchés.
Le glossaire comme outil de résistance
Nous sommes arrivés dans le monde de la post-vérité dans lequel la vérité est niée même lorsqu’elle évidente pour tous, ou une vérité scientifique ne pèse pas plus qu’une opinion, où un fait divers tient pour une vérité absolue. Ce que les oligarques craignent par-dessus tout, c'est que nous retrouvions le sens des mots.
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Parler d’Isonomie, d’Isegoria ou d’Isomoiria, c'est comprendre que la démocratie ne peut exister sans égalité devant la loi, sans égalité politique, sans équité de moyens. .
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Parler de Graphè Paranomon, c'est se rappeler que le peuple a le droit (et le devoir) d'attaquer une loi injuste.
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Parler d'Antidosis, c'est oser demander aux ultra-riches de rendre des comptes réels, de participer réellement selon leurs moyens.
Le peuple est divisé, labouré par un marketing politique qui vend l'adaptation forcée au marché comme une fatalité, cernés par des médias ou des réseaux sociaux qui divulguent désormais de fausses informations. Mais n'oublions pas : Athènes a duré deux siècles grâce à sa vigilance, et il semblerait que les circonstances actuelles nous montrent que nous sommes revenus à 508 av. J.-C., ou en 1789. Soit nous choisissons la tyrannie, soit la démocratie.
Deux choses sont certaines : notre système représentatif a été choisi contre la démocratie lors de la Révolution pour que le pouvoir n'échappe pas aux possédants, c'est-à-dire, les propriétaires, ceux qu'on appelle les riches et ultra riches actuellement ; l'autre chose, c'est que contrairement à ce que prédisait Platon, et ce qu'on nous rabâche à longueur de temps, la démocratie ne se dégrade pas, elle se renforce contre la tyrannie au fur et à mesure de son existence, et les citoyens ne se lassent pas d'exercer leur pouvoir quand ils l'ont. C'est à cause de la guerre que la démocratie athénienne a disparu et pas par dégradation du régime politique. Or, ce qu'on voit actuellement, c'est la démocratisation de notre système représentatif qui se dégrade. Pourquoi ? Parce que ça n'est pas une démocratie, et parce que les ultras riches et les multinationales le veulent pour faire tourner les affaires !
Entrez dans ce glossaire. Armez votre pensée. Reprenez le pouvoir sur les mots pour reprendre le pouvoir sur votre vie, mais pas que sur vos vies...
Les Principes fondateurs
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Isonomie : égalité de tous devant la loi. C'est le socle : la naissance ne donne plus de privilège, seule la citoyenneté compte.
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Isegoria : le droit de parole égal. À la tribune, la voix du cordonnier vaut celle du général.
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Isomoiria : 594 av. J.-C., au cœur des réformes de Solon pour éponger les dettes du peuple. C’est l'égalité des parts ou le partage équitable des richesses (notamment des terres). C'est le principe selon lequel une démocratie ne peut survivre si les écarts de fortune sont tels qu'ils créent une dépendance servile des pauvres envers les riches.
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Eunomia : l'harmonie. L'idéal d'une cité où les lois sont bonnes et respectées par tous. Idéal prôné par Solon dès 594 av. J.-C. pour pacifier la cité.
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Sophrosunè : la modération ou sagesse. C'est la qualité attendue du citoyen pour éviter les décisions extrêmes prises sous le coup de l'émotion.
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Homonoia : la concorde. L'objectif final après les guerres civiles : que les citoyens vivent en paix malgré leurs désaccords.
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Antidosis : le « duel fiscal ». Procédure par laquelle un citoyen désigné pour une liturgie (impôt public) pouvait mettre au défi un autre citoyen, qu'il jugeait plus riche, soit d'assumer la charge à sa place, soit d'échanger l'intégralité de leurs patrimoines. Un outil radical pour forcer la transparence des grandes fortunes. (IVe siècle av. J.-C. pour sa forme codifiée).
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Misthos : l'indemnité journalière. La pièce de monnaie qui permet au pauvre de quitter son atelier pour siéger, rendant la démocratie réelle et non théorique.
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Hubris : la démesure ou l'orgueil excessif. C'est le "péché" suprême en politique ; le système est conçu pour briser toute tentative d'un homme de se croire au-dessus des lois. Concept moral archaïque, moteur des premières lois contre la violence des puissants.
Le coeur législatif
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Ecclésia : l'assemblée souveraine sur la colline de la Pnyx. Tout citoyen y vote les lois, la guerre et l'impôt.
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La Boulè : le conseil des 500. Ils sont les "secrétaires" de la démocratie, préparant les dossiers pour que l'Ecclésia ne discute pas dans le vide.
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Prytanie : la commission permanente de la Boulè (50 membres). Ils assurent la permanence de l'État (logés et nourris au frais de la cité).
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Le Proèdre : au IVe siècle, pour que la Prytanie ne préside pas ses propres débats, on tire au sort 9 Proèdres (un par tribu, sauf la tribu qui assure la Prytanie). Parmi ces 9, on tire au sort un Épistate des Proèdres.
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L’Épistate (des Prytanes) : c'est le "Président d'un jour". Tiré au sort parmi les 50 membres de la Prytanie en cours. Il garde les sceaux de la cité et les clefs des archives et des trésors des temples. Il ne peut l'être qu'une seule fois dans sa vie pour 24 heures.
La hiérarchie des normes
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Nomos : la Loi fondamentale. Stable, elle est au sommet de la pyramide. À l'origine, ce sont les lois de Solon (594 av. J.-C.), écrites pour être au-dessus des hommes. Seuls les Nomothètes peuvent la modifier.
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Pséphisma : le décret. Vote de circonstance par l'Ecclésia (ex : déclarer une guerre, construire un temple). Nouveauté du IVe siècle : un décret est nul s'il contredit un Nomos.
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Probouleuma : le projet de décret préparé par la Boulè. Aucun texte ne peut arriver devant le peuple sans avoir été "pré-mâché" par ce conseil.
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Dikastèrion : le système des tribunaux. Au IVe siècle, ils deviennent plus puissants que l'Ecclésia car ils peuvent annuler ses décisions.
L'exécutif et la compétence
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Les Stratèges : les 10 seuls chefs militaires élus. Ici, on ne rigole pas avec le tirage au sort : on veut les plus compétents pour mener la guerre.
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Nomothètes : au IVe siècle, ils deviennent un corps de législateurs distinct de l'Assemblée. Ils agissent comme un "Sénat" ou un "Conseil Constitutionnel". Des jurés spécialisés qui valident les lois pour s'assurer qu'elles ne sont pas votées sous le coup d'une émotion passagère.
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Synégore : sorte de procureur ou d'avocat public désigné pour défendre les intérêts de la loi ou de la cité lors d'un procès.
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Ephialtès : grand réformateur du Ve siècle qui a limité les pouvoirs de l'ancien conseil aristocratique (l'Aréopage) pour donner le pouvoir aux tribunaux populaires.
La justice et le contrôle
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L'Héliée : créé par Solon. Au départ, c'est une simple instance d'appel contre les décisions des magistrats. Puis, il devient le grand tribunal populaire. 6 000 citoyens qui jugent tout, des querelles de voisinage aux crimes d'État.
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Klérotèrion : la machine à voter. Une stèle de pierre ingénieuse qui utilise des billes et des plaques (pinakia) pour garantir un tirage au sort des jurés totalement impartial.
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Dokimasie : l'examen de moralité. Avant de prendre un poste, on vérifie que tu traites bien tes parents et que tu payes tes impôts.
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Euthyné : la reddition des comptes. À la fin de ton mandat, tu dois justifier chaque centime et chaque décision devant le peuple.
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Graphè Paranomon : le garde-fou juridique. On peut attaquer un citoyen qui a proposé une loi illégale ou contradictoire. L'action en inconstitutionnalité. Tout citoyen peut attaquer un décret en justice. Si le tribunal lui donne raison, le décret est cassé et son auteur est lourdement sanctionné (amendes, Atimie).
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Ostracisme : l'exil préventif. Un vote sur tesson de poterie (ostrakon) pour bannir 10 ans un homme devenu trop puissant, afin de protéger la cité d'un futur tyran.
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Atimie : c'est la mort civile. Déjà présente chez Solon pour punir ceux qui refusent de prendre parti lors d'une guerre civile. Un citoyen frappé d'atimie perd ses droits : il ne peut plus voter, plus aller au tribunal, plus entrer sur l'Agora. C'est la sanction pour ceux qui ont trahi la confiance du peuple ou qui ont des dettes envers l'État.
L'organisation territoriale
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Le dème : c’est la plus petite unité administrative (comme nos communes). On est citoyen par son dème, pas par son nom de famille. C’est là que se fait l'apprentissage de la politique à l'échelle locale.
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La tribu (10 tribus) : le coup de génie de Clisthène. Chaque tribu mélange des gens de la côte, de la ville et de la campagne. Cela oblige les citoyens de milieux différents à collaborer, brisant les anciens réseaux d'influence des nobles.
L'aspect financier et social
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La liturgie : l’impôt des plus riches, mais sous forme de service public volontaire (ou presque). Un riche "offre" l’équipement d’une trire (navire de guerre) ou finance les costumes d’une pièce de théâtre. C'est le "mécénat forcé" qui finance la cité. Sous la tyrannie, la liturgie est un outil au service d'un homme. Sous la démocratie, elle devient un outil au service de la Cité. Elle est intégrée à la loi : ce n'est plus le tyran qui décide qui paie, mais le dème et la tribu selon des critères de fortune précis.
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L'archonte : Institution très ancienne (VIIIe s.), mais devient la base de l'exécutif avant d'être déclassée par la démocratie. Avant la démocratie, ils étaient les rois de la cité. Sous la démocratie, ils perdent leur pouvoir politique au profit des Stratèges, mais gardent des fonctions symboliques et religieuses. On en tire toujours 9 au sort.
Image : La Pnyx - Wiki LettresAntiques

