Technique, pouvoir, esprit : la dictature des zélitocrates
Le monde est en crise. Vous voulez savoir pourquoi. Vous n’aurez aucune réponse dans ce billet mais les éléments permettant de vous faire une idée de la logique systémique en œuvre dans les sociétés. Les intentions, les ressorts, les moyens...
Tout est cérébral, psychique, intellectuel, émotionnel. La modernité est sous l’égide des savoir-faire et du faire savoir. Le monde technique et industriel est un laboratoire où se pratique l’anthropogenèse. Usinage professionnel de l’humain, usinage dans les loisirs, mais aussi fabrique de l’homme socialisé. Les sociétés ont produit des techniciens, des chefs, des savants. Il a fallu des chefs pour diriger les opérations dans la grande usine et diriger les hommes dans les grands Etats. Il existe des champs discursifs. Qui apparaissent dans des formes déterminées, ainsi que l’a établi Foucault dans les mots et les choses, puis dans l’archéologie du savoir, livre énigmatique où il dessine les champs discursifs en notant des similitudes et traçant des relations d’interpositivité.
Les savants sont à l’origine des champs discursifs. Quelles intentions ? Voilà la question que se refusait à poser Foucault. Du moins pas dans son livre sur les savoirs. Sans doute voulait-il séparer l’analyse discursive, relevant de l’épistémologie positive, et l’anthropologie sociale où il dessinait les traits de la société en quadrillant les processus de constitution du pouvoir, la genèse des pratiques de contrôle et de domination. Le trait fondamental de la Modernité, au cas où on l’aurait oublié, c’est le développement des savoir-faire appliqués à la totalité des domaines d’existence de l’humain. Le mot d’ordre de la Modernité, s’il en est un, c’est : « rien de ce qui existe ne doit échapper à l’emprise de la grille des savoirs et des savoir-faire ! » Le corrélat de cette formule, c’est que tout savoir-faire délimité permet d’avoir une emprise sur les matières, les choses, la nature, l’homme. Vouloir et savoir, la Modernité a tracé le dessein humain pour quelques siècles.
La science est née avec la technique qui permet de mesurer. L’industrie a progressé avec la technique et les méthodes de calcul. L’économie a permis de calculer les échanges. Elle a abouti à ce concept fumeux d’économie de la connaissance. C’est le signe que le savoir-faire, auparavant au service de l’emprise sur les choses et les hommes, est devenu progressivement au service du profit qu’on fait avec les choses et les hommes. Mais c’est aussi la « politique sécuritaire de la connaissance » qu’on voit se dessiner, avec les technologies nouvelle. Rien de nouveau, les intentions restent, les formes changent. Pas de profit sans une société sécurisée.
L’idéologie est plaquée sur les savoirs instrumentalisés (Foucault) Il y a une intention derrière une idéologie. Cette intention c’est le projet, le pouvoir, la domination, la puissance. Installer un monde, son monde, faire œuvre. Projet, collectif, mais souvent, pouvoirs personnels. Les dominations s’emparent des savoir-faire. Les ambitions personnelles se servent des aptitudes cognitives appliquées à la nature et surtout, à l’homme.
Une pensée qui veut affranchir l’homme n’est plus une idéologie. Elle est une philosophie, une éthique, une sagesse. Elle vise le développement de l’humain. L’affranchissement. Aboutissant à une civilisation de la liberté.
Il fut un temps, celui du Moyen Age ; avec un horizon tourné vers Dieu ; le meilleur c’était sous condition d’éligibilité le séjour dans l’au-delà après un passage sur terre. Puis la Modernité ; avec son horizon axé vers le monde, la technique, le temps, l’action. Projets collectifs, projets basés sur l’individu. Domination, pouvoir, ce que visent les élites. Si le monde est dominé par les élites, c’est en partie parce que Dieu est mort ou peut-être pas encore advenu. C’est aussi parce que les citoyens ne sont pas libres, n’ont pas encore accès à une majorité éthique.
En caricaturant, on peut dire que le citoyen se préoccupe de son travail, son budget, ses proches, sa santé, ses loisirs, ses plaisirs, ses peines. C’est légitime mais quelque part, on regrettera qu’il n’ait pas une pensée pour le lointain. Faire du lointain son prochain ! Autre caricature, la domination des élites, pour le pouvoir et le profit. Pourquoi ce schéma si récurrent dans l’Histoire ? Est-ce un élan humain, un sens existentiel, que de repousser la finitude ? Les élites sont accros au pouvoir et aux richesses, tout comme les citoyens sont accros aux pains, aux jeux et à la consommation.
-------------------
L’évolution politique a montré plusieurs moments dans le phénomène des élites, qu’auparavant on appelait nobles, puis notables. L’Histoire a vu des tensions se manifester. Parfois, un face-à-face entre des factions montantes et les structures de domination ayant fait leur temps. Cas des révolutions en Europe et ailleurs. Les raisons ? Elles ne font pas l’objet d’un consensus. Néanmoins, une passion pour l’égalité semble animer les mouvements populaires et sociaux dirigés contre les pouvoirs. Egalité des droits, équité économique. L’Histoire semble être faite de cycles. A certaines époques, les élites renforcent leur domination, à d’autre, les mouvements d’émancipation du peuple se dessinent. Souvent, des événements violents mettent fin aux périodes de domination. En France, nous avons connu ces faits en 1789, puis en 1870 et encore en 1940. Quant aux séquences d’émancipation, on peut en donner quelques temps forts. L’émancipation économique et politique des classes bourgeoises, entre 1830 et 1852, périodes du reste où naquit le catholicisme social. L’émancipation des classes dites populaires, avec l’instruction pour tous, l’école gratuite ; c’était l’époque des chrétiens démocrates, des radicaux, des maçons, des progressistes, vers 1880. Puis la Belle Epoque, les rêves matérialistes et, comme si la domination était une fatalité acquise par le genre humain, à nouveau des tensions, des dirigeants épris de guerre et deux conflits mondiaux. Après le naufrage, la renaissance. Emancipation des femmes, des noirs américains, des droits civiques, de la jeunesse, de la liberté d’expression sur les ondes, nouveaux droits, retraite, santé et belle époque à nouveau, désignée comme parenthèse enchantée.
On peut tracer un moment de bascule où les élites ont repris très progressivement les rênes de la domination. Le rapport de la trilatérale a tracé une feuille de route générale pour gérer les mouvements citoyens. Et puis Reagan fut élu. Et la finance s’est progressivement emparée de l’économie. Et maintenant, les inégalités n’ont jamais été aussi accentuées alors que les peuples ont de moins en moins de marge de manœuvre. Les élites mènent le monde. Avec les savoir-faire nouveaux. Mise en réseaux, communication, instruments financiers, technologies de surveillance, méthodes de propagande, management.
Nous voyons ainsi se dessiner un quadrillage de dispositifs visant à agir sur la nature et surtout l’homme. Un ensemble complexe de technologies, images et structure discursives pour parler comme Foucault. La planète est sous le contrôle de centres de puissances où oeuvrent les instances dominatrices. Nietzsche, dans ses derniers écrits, avait compris cette tendance à la volonté de puissance mais elle n’est pas universellement répandue. Si elle est le propre d’une espèce, c’est de l’homme dont il s’agit. Et si elle s’exerce avec tant de déploiement et d’efficacité, c’est grâce à toutes les technologies, les idéologies, les intentions discursives formatées précisément pour s’emparer des discursivités savantes, des savoirs-faires, afin de les mettre à disposition pour réaliser les finalités de domination.
On aura vite repéré ce dispositif de contrôle mental en œuvre dans un langage médiatique qui n’est même pas consciemment codifié, ni élaboré par ceux qui en disposent. Un instinct intellectuel pour ainsi dire, une adaptation ou plutôt un ajustement de l’ordre discursif à l’intention organisatrice et asservissante adressée au public. Autrement dit, la mise en œuvre d’un dispositif de prédation orchestrée par les élites, parfois à leur insu.
Elites prédatrices, révolte des élites titrait Christopher Lasch livrant dans son essai un portait sans complaisance des élites américaines telles qu’elles se sont dessinées dans ces années 1980. Des élites déculturées, ayant perdu le sens des valeurs, autrement dit, la défiguration du grand bourgeois issu de la fin du 19ème siècle. Le manager, le gouvernant, l’instructeur des années 1980 n’a plus le sens et l’idée des horizons transcendantaux. Il calcule, jauge, mise tout sur le revenu financier, le paraître. Contre quoi serait-il révolté ? Contre la finitude de l’existence pardi. Ainsi naquit le zélitocrate. Néologisme à sens multiples. Nietzsche avait annoncé la mort de Dieu et dans la foulée, la volonté de puissance. Ces deux volets sont sans doute entrelacés. Faute d’horizon divin, le zélitocrate vise la domination, l’accumulation de matérialités, et utilise comme moyen la prédation. Serait-ce un signe du nihilisme actif diagnostiqué par Nietzsche, un nihilisme élitiste ? Et dans les masses jeunesses, le binge drinking comme nihilisme passif, ou du moins, massif ?
La technique domine ; le pouvoir s’avère sans légitimité autre que la force des armes et de l’argent ; les masses sont sans esprit. Autrement dit, la configuration est mauvaise. Mais le système est viable. Jusqu’à quand ?

