jeudi 21 mai - par Marc Meganck

Une image et le silence

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Un ciel d’un bleu insaturé, sans nuages. Vers l’ouest, soudain une traînée de condensation derrière un avion quadriréacteur. La première apparition de ce genre depuis des semaines. Une image forte et pourtant si haute, aux marges de la troposphère. La reprise est désormais observable au-dessus de nos têtes, dans le spectre visible. Pendant des jours et des jours, on aurait simplement pu voir dans cette traîne une quelconque manifestation météorologique – un cirrus allongé ?

Avant de s’estomper par sublimation, cette traînée artificielle traverse notre champ de vision pour nous rappeler ce à quoi nous avons eu la chance de goûter pendant le confinement : un ciel dégagé et pur. Bientôt, d’autres traînes viendront croiser cette première ligne pour dessiner des zébrures, des toiles, des formes géométriques inextricables, des paréidolies. Alors sera revenu le temps de l’impossibilité de différencier la couverture nuageuse naturelle de celle tissée par l’homme.

Cette image annonce aussi la fin du silence, celui qui, sans être total, a enveloppé les mégapoles, les villes, les villages, les campagnes et les plages, les lisières des forêts, les chemins menant aux premiers contreforts. Le retour progressif « à la normale » peut indisposer : le trafic automobile, les travaux de voierie, les chantiers de rénovation et de construction… Les personnes de plus en plus nombreuses sur les trottoirs et les places, sur les pelouses ou dans les ravins des parcs paysagers...

Déjà marre ? Déjà trop ? La vie pleine et grouillante ou l’arrêt qui apaise ? Un entre-deux intenable pour toutes les raisons sanitaires et socio-économiques que l’on connaît ? Sans doute est-ce notre condition humaine qui nous pousse vers cette insatisfaction chronique. Cela tient de ce jugement très enfantin : « jamais content », « jamais assez bien ».

La tentative de réhabilitation du monde d’hier – tant attendue par certains, tant redoutée par d’autres –, qu’elle se fasse en tenant compte ou pas des graves dysfonctionnements observés dans presque tous les secteurs de la société, manque indéniablement de douceur, à l’inverse de ce que nous aurions dû faire au lieu de nous lamenter pendant deux mois : profiter des images, apprécier le silence.

 

Photo : Lubo Minar - Unsplash



6 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 21 mai 09:55

    Le contraire du brouhaha n’est pas le silence, mais le « chant de la nature » (comme dirait le pohête) qui est couvert habituellement pas les nuisances sonores.

    Si vous voulez savoir ce qui se passe au-dessus de vos têtes, vous pouvez zoomer sur de site :lien. Avant c’était du côté de New-York, Los Angeles, Paris, Francfort et Abu Dhabi qu’il y avait la plus grande concentration de gros navions. Vous verrez qu’aujourd’hui 21.05.2020, c’est du côté de Shanghai et Wuhan.

    . Et encore : il ne fait pas apparaître les appareils militaires.


    • Le421 Le421 21 mai 19:29

      @Séraphin Lampion
      Très pratique Flightradar24.
      Mais la couverture est surtout efficace à partir du niveau 100.
      Chez nous, on n’est pas repérés à 3.000 pieds...


    • Le421 Le421 21 mai 19:30

      @Le421
      Enfin, 3.000 pieds QNH...


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 21 mai 10:20

    Bruit et mouvement sont les symboles du divertissement pascalien. Face au silence et à l’immobilité, l’homme pense à sa condition de mortel : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » C’est la raison pour laquelle il couvre sa vacuité d’un nuage sonore qui ne voile rien.

    "Quand je considère la petite durée de ma vie absorbée dans l’éternité précédente et suivante, memoria hospitis unius diei praetereuntis, le petit espace que je remplis et même que je vois abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? " Blaise Pascal.


    • babelouest babelouest 21 mai 19:08

      @Séraphin Lampion
      Monsieur Blaise Pascal, homme très intelligent, mais ayant des axiomes implantés dans son conscient et son subconscient, semble s’inquiéter pour peu de chose.
      .
      Chacun de nous est bien là par hasard. Bon, admettons que deux personnes aient été d’accord pour qu’apparaisse un nouvel être, ce qui n’est pas certain. A un certain instant une partie du capital génétique de chacune des personnes auteurs est mise à contribution, une autre est mise en retrait quitte à servir une autre fois, à une autre génération. Il en résulte un être « nouveau », avec des arrangements subtils qui lui sont bien propres. Pour certains de ces caractères, cela résulte de la dualité dominant-récessif dont déjà les combinaisons selon de très nombreux facteurs sont extrêmement nombreuses ; pour d’autres caractères c’est bien le hasard qui intervient.
      .
      Qu’en résulte-t-il ? Au moment où pour la première fois la personne nouvelle prend conscience de son originalité, ce qui intervient plusieurs années plus tard, un « moi » va se poser ce genre de questions qui inquiétaient Pascal : ce « moi » est en fait au moins pour partie le fruit du hasard, donc des questions comme « pourquoi » n’ont aucun intérêt. Cela peut faire peur à certains en effet. Il n’y a pas de « pourquoi », il n’y a que le fait qu’on est là, et qu’on « se pense ».
      .
      Je pense que, parmi les grands penseurs, seul Pierre Dac a bien répondu à la grande question « Qu’est-ce que l’homme, d’où vient-il, où va-t-il ? ».
      .
      « Je suis moi, je sors de chez moi, et j’y retourne. »
      Tout est dit.


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 23 mai 15:52

      @babelouest

      peut-être, mais Monsieur Pierre Dac, qui était aussi très intelligent n’a jamais pu répondre à la question qu’il a lui-même si bien formulée : « Qui suis-je, où cours-je et dans quel état j’erre ? »
      Comme quoi vous avez raison, il ne faut pas se poser trop de questions.


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