Une page va se tourner
Nice, boulevard Grosso, un appartement situé à 5 minutes de la mer, que j’occupe depuis quelques jours. Quelques émotions. Je m’apprête à refaire à pied ce trajet effectué une bonne dizaine de fois pour aller la voir, à la maison StM située après le boulevard Gambetta et le franchissement du passage à niveau où passe le train des Pignes, vieille ligne encore en service reliant Grenoble et Nice, en traversant de fameux paysages : ce train qu’elle emprunta pendant la Guerre pour aller rejoindre sa sœur dans des temps chaotiques. Ce matin, c’est mon dernier trajet de promeneur solitaire sur ce parcours précis, avant que ne se tourne définitivement la page. C’est la dernière fois que je vais la voir. Par une curieuse coïncidence, je m’aperçois que ce parcours est parsemé de vieux souvenirs, imprégnés d’un temps innocent comme peut l’être celui de la jeunesse. A cette occasion, tous les souvenirs reviennent un par un.
La montée du boulevard Grosso pour arriver au pont Saint-Philippe, emprunté des centaines de fois pour me rendre au lycée Estienne d’Orves, à pied puis en mob. Je descend la rue Frédéric Passy, revoyant l’immeuble où habitait Pascal, un vieux copain d’école, puis, je coupe, me retrouvant rue de Châteauneuf au numéro 29. C’est là que j’ai vécu de trois à treize ans alors qu’en descendant, un autre immeuble situé sur cette rue rappelle au souvenir mon vieux copain Jean-Jacques, une amitié de dix ans. Du balcon au deuxième étage, nous rigolions bien en effrayant les passants avec une araignée en plastique lancée avec un fil. Bifurcation à gauche rue Cuvier, sous le pont où passe la voie ferrée. Lorsque j’avais deux ans, j’étais effrayé par le bruit infernal de la locomotive à vapeur qui parfois passait alors que j’étais aux bras de ma mère. En 1960, la ligne Marseille-Nice n’était pas encore électrifiée. J’avance, en face de moi l’église russe, maintenant devenue un symbole témoignant d’une affinité plus qu’élective avec ce pays de musiciens aux dames à l’âme généreuse et forte, comme l’aide-soignante que j’ai croisée plusieurs fois, sacré bout de femme.
Poursuite du trajet avec ses flashs en forme de cartes postales imaginales produites par la conscience qui se réveille au fur et à mesure de chaque station de ce parcours chargé d’histoire ou plutôt d’une histoire, la mienne. Je décide de couper par l’avenue Gay. C’est là qu’habite ma sœur. Puis, dix minutes pour monter le boulevard Gambetta, aboutir à ce fameux passage à niveau où sur ma droite des marchands ont déballé des produits locaux forts en couleurs et en goûts. Les Niçois auront deviné l’évocation du marché de la Libération. C’est là que mon père m’amenait de temps à autre, alors que j’étais môme. Quelques mètres à parcourir sur le boulevard Cessole, et là encore quelques souvenirs, en mobylette orange mais sans Arlette, nous faisions parfois la fête, avec mes potes qui habitaient en haut de Nice, près du stade du Ray.
Je la revois et c’est la dernière fois. Avec le médecin, nous avons convenus que la phase des soins palliatifs devait être appliquée. Arrêt des traitements. Qu’elle ne souffre pas et que le moment adéquat, elle puisse s’endormir pour l’éternité ! C’est la dernière fois que je vois les expressions de son regard usé par la vie. La prochaine fois, des messieurs en noir visseront quelques écrous sur une plaque en pin. Je ne verrai plus un regard mais simplement un visage sans âme. Ensuite, des gens, réunis dans une église, un diacre certainement, quelques paroles, quelques morceaux de musique exécutés par l’organiste et des cendres dispersées sur une colline de Nice, c’est là que sont ses souvenirs d’enfance... la page va se tourner et comme dit l’adage, the show must go on.
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Les pages se tournent, pour chacun et à titre collectif pour tous, quand les régimes chutent, en 39, quand la Libération advient, en 44, quand des étudiants mettent le feu à l’Histoire, en 68. En 2007, on évoque la rupture. Il n’y en a pas mais les temps sont un changement comme chantait Bob Dylan. Où allons-nous ? Les temps actuels ne sont pas forcément réjouissants avec les crises en perspective ; des crises psychiques, politiques et économiques. Elle s’en ira et ne verra pas le monde qui vient. C’est mieux en fin de compte. Elle a vu la guerre, les soldats allemands, les exactions commises par des résistants qui, par un effet de magie, ont germé après la fin des combats et se sont déchaînés comme des sauvages pour se venger sur quelques boucs émissaires de passage, rasant en passant quelques jeunes femmes, un triste spectacle qui ne reviendra pas mais les temps qui viennent, je ne les sens pas comme une promesse, un progrès, une chose qu’on se prépare à accueillir mais plutôt un fardeau qu’il va falloir subir pour un grand nombre et qui résulte de multiples facteurs, d’incompétences, d’erreurs idéologiques de toutes natures, et surtout de la nature humaine qui n’a pas encore pris la mesure de sa condition et continue à errer dans les limbes de la prison consumériste et médiatique organisée par ceux qui ont su appliquer la loi des puissants et des influents et se placer au bon endroit ; les uns, nombreux, méritant, les autres, tout aussi nombreux, profitant. Le profit indu est durable, tant que le développement durable de l’ignorance perdurera. Les puissants l’ont compris, il suffit de brandir la menace du réchauffement et tous les pèlerins de courber l’échine face au protocole, comme ces croyants qui par-delà les siècles, se sont aplatis face aux discours de l’Eglise.
L’homme est un roseau pensant qui plie mais ne rompt pas, disait Pascal. Il aurait dû ajouter que selon la manière dont il pense, l’homme est un roseau qui se tient droit ou se courbe face au souffle de l’Histoire et tel est son destin et surtout sa liberté. Une fulgurance m’est venue, cette qui conduit de Babylone à Jérusalem, d’un désordre des langages, du sens, des images, à l’unité d’une parole et d’une Ecriture. C’est cela qui manque à la jeunesse, des écrits et des paroles qui les rassemblent pour un destin ensemble. De ce schème, le système de la concurrence ne veut pas. Quelque part, une opposition entre le monde des désirs et des objets qui animalise l’humain en en faisant une bête savante, alors que l’Ecriture l’élève à la puissance de la Civilisation.
Les souvenirs que j’ai évoqués rappellent une époque d’espérance, pas facile, mais avec des luttes, des combats et l’idée que le monde puisse devenir meilleur et plus juste. Cette page se tourne, une page d’Histoire enterrée et un enterrement prochain de celle qui m’a offert la vie et surtout, les moyens de vivre et créer ma propre histoire.

