Liban, Pologne oriental ?
Ainsi donc, Georges Walker Bush se convertit à une « nouvelle approche », en Irak mais aussi, de façon plus générale, au Moyen-Orient. Nul rapport, évidemment, avec le récent basculement démocrate. On jurera tous, la main sur le coeur, que la prise en compte du rapport Baker eût été strictement la même si le Congrès était resté républicain, si Rumsfeld étair resté à son poste, si Bolton était à l’ONU, si...
Avec Pierre Rousselin, nous dirons, bien évidemment, que
"Le temps n’est plus à se congratuler d’avoir averti l’Amérique qu’elle faisait fausse route en Irak. Il faut, sans délai, aider l’Administration à prendre les bonnes décisions, en se montrant déterminé à les soutenir lorsqu’elle les aura prises.
Peut-être est-ce précisément aujourd’hui que l’occasion se présente de démontrer aux Etats-Unis que nous sommes effectivemment ses alliés. En s’abstenant de tout ricanement.
A en lire l’éditorialiste du Figaro,
« L’apport principal du rapport Baker sur l’Irak n’est pas qu’il désavoue la stratégie de George W. Bush, mais qu’il préconise une « offensive diplomatique globale » des États-Unis au Moyen-Orient. Ne pas s’en convaincre revient à faire comme l’imbécile qui ne voit que le doigt lorsque celui-ci montre la lune. »
Il y a, dans les quelques articles dont j’ai pu prendre connaissance, une formulation qui me laisse quelque peu circonspect, c’est celle selon laquelle il conviendrait d’avoir une approche globale au Moyen-Orient. La tentation serait de ricaner en pensant qu’il serait temps, effectivement. Mais il m’est difficile d’imaginer un pays quelconque stupide au point de ne pas adopter d’une manière ou d’une autre une approche globale dans une région où les intérêts semblent si interdépendants. Disons donc que c’est très certainement une « approche globale » différente qui se profile.
A cet égard, un ami libanais s’inquiète et m’écrit :
« Comme par le passé, je ne sais pas si tu t’en souviens, les US avaient négocié avec la Syrie pour qu’ils les laissent faire leur politique au Moyen - Orient. Le prix ? Le Liban ! Nous avons vu ce qui c’est passé par la suite. En trois jours, la Syrie a »envahi" le Liban ...Aujourd’hui, et c’est là que je prends le pari avec toi, les US vont négocier avec la Syrie et l’Iran [à cause du rapport Baker] leur sortie d’Irak. Et le prix ? Toujours le Liban. Cette fois-ci, plus question d’envahir, puisque le Hezbollah est déjà sur place.
La seule chose qui pourraient les freiner est Israël."
Afin de mieux comprendre, j’ai interrogé une autre amie libanaise, selon laquelle le Hezbollah, qui est bien d’origine iranienne, est aujourd’hui soutenu également par la Syrie... Elle aussi envisage volontiers l’avenir ainsi, par un nouvel abandon, une nouvelle main-mise sur le Liban.
Et c’est en cela que, aussi évidemment réductrice que puisse être cette comparaison, le sort du Liban me fait songer à celui de la Pologne.
Cette Pologne sans cesse découpée entre ses puissants voisins, sans cesse l’occasion de la réconciliation des autres. Une Pologne envers laquelle nous avons un lien historique particulier, une alliance morale et culturelle comme, au demeurant, avec le Liban. Souhaitons au Liban que notre intervention lui soit plus favorable qu’à la Pologne, en 39.
Peut-on, à ce jour, faire le pari désagréable d’une nouvelle tutelle syrienne sur le Liban ?
Rassurez-vous, je n’envisage pas de dire à mes amis libanais comment comprendre le Moyen-Orient, j’essaie juste de débroussailler les quelques informations que je peux tirer de cette évolution diplomatique.
"En ce qui concerne la Syrie, la France est réticente, compte tenu de l’attitude du régime de Bachar el-Assad au Liban depuis l’assassinat de Rafic Hariri. Ne pas parler avec Damas ne règle rien, même s’il faut reconnaître que l’influence syrienne est marginale à côté de celle de l’Iran.Sans parler à Damas, l’on ne pourra redéfinir le rôle de la Syrie au Liban, un rôle qui tienne compte de l’indépendance du pays du Cèdre.
L’on ne réglera jamais le conflit israélo-arabe si l’on n’encourage pas Israël et la Syrie à reprendre leurs discussions, abandonnées en 2000, sur l’avenir du plateau du Golan.
Sans contreparties, les Syriens n’ont aucune raison d’exercer une influence positive sur leurs alliés du Hamas, en Palestine, ou du Hezbollah, au Liban. Un dialogue basé sur la réciprocité peut et doit être engagé."
Voilà ce que nous dit Pierre Rousselin. Un esprit saracstique pourrait se demander si, précisément, l’une des contreparties attendues par la Syrie ne sera pas précisément d’avoir les mains libres au Liban, un Liban dont les Etats-Unis se préoccupent certes, surtout depuis le 13 juillet dernier, mais dans lequel ils n’ont guère d’intérêts immédiats, et certainement pas les mêmes liens quasi-affectifs que la France entretient avec le Liban, quoique le fait qu’une part des libanais soient chrétiens pourraient sonner agréablement à ses oreilles. Mais quitte à sacrifier une partie...
Pour autant, si l’on en croit L’Express, le Président Bush se serait
« montré très réservé sur l’idée de discussions directes avec Téhéran et Damas, expliquant que l’Iran devait renoncer à ses ambitions nucléaires et que la Syrie ne devait pas déstabiliser le Liban »
Le Monde le relève également :
« Pour l’Iran et la Syrie, les deux bêtes noires des Etats-Unis dans la région, »s’ils veulent s’asseoir à la même table que les Etats-Unis, c’est simple. Prenez tout simplement les décisions qui conduiront à la paix, pas au conflit« , a-t-il dit. L’Iran doit ainsi renoncer »de manière vérifiable« à ses activités nucléaires susceptibles d’être détournées pour fabriquer l’arme atomique. Et la Syrie doit cesser de déstabiliser le gouvernement de son voisin libanais, soutenu par la Maison Blanche, de permettre le transfert d’armes et de fonds vers l’Irak et d’abriter des terroristes. »
On peut relever une telle préoccupation. Mais elle n’est évidemment pas une garantie. Il peut s’agir d’une simple « annonce ». On peut aussi penser que, dans le cadre d’une négociation, on se ménage toujours, d’entrée de jeu, des concessions éventuelles.
La souveraineté du Liban se rangerait-elle au nombre de ces concessions planifiées ? Je ne ferai pas davantage que poser cette question, à laquelle je suis évidemment incapable de répondre.
Toutefois, la mention du Liban par Georges Bush, tout comme le fait que le maintien de sa souveraineté se trouve en bonne place dans le rapport de l’Irak Study Group (pdf) , pourrait laisser quelque espoir.
Surtout, on trouve dans ce rapport des recommandations précises relatives à la situation syrienne (j’en fais une traduction à la volée, et sans garantie de fidélité, ni d’exhaustivité et je ne me vexerai pas si vous me signalez un contre-sens)
"RECOMMENDATION 13 : There must be a renewed and sustained commitment by the United States to a comprehensive Arab-Israeli peace on all fronts : Lebanon and Syria, and President Bush’s June 2002 commitment to a two-state solution for Israel and Palestine.[KoZ trad.] Il doit y avoir un nouvel et durable engagement des Etats-Unis en faveur d’une paix israélo-arabe générale sur tous les fronts : Liban et Syrie, et l’engagement du Président Bush de juin 2002 en faveur d’une solution garantissant l’existence de deux Etats, Israël et Palestine.
RECOMMENDATION 14 : This effort should include-as soon as possible-the unconditional calling and holding of meetings, under the auspices of the United States or the Quartet (i.e., the United States, Russia, European Union, and the United Nations), between Israel and Lebanon and Syria on the one hand, and Israel and Palestinians (who acknowledge Israel’s right to exist) on the other. The purpose of these meetings would be to negotiate peace as was done at the Madrid Conference in 1991, and on two separate tracks- one Syrian/Lebanese, and the other Palestinian.
[KoZ trad.] version très libre : on prend le thé, on en discute...
RECOMMENDATION 15 : Concerning Syria, some elements of that negotiated peace should be :
[KoZ trad.] En ce qui concerne la Syrie, une paix négociée devrait notamment comprendre
• Syria’s full adherence to UN Security Council Resolution 1701 of August 2006, which provides the framework for Lebanon to regain sovereign control over its territory.
[KoZ trad.] La pleine adhésion de la Syrie à la Résolution du Conseil de Sécurité de l’Onu 1701 du mois d’août 2006, qui fournit au Liban un cadre pour restaurer sa souveraineté sur son territoire
• Syria’s full cooperation with all investigations into political assassinations in Lebanon, specially those of Rafik Hariri and Pierre Gemayel.
[KoZ trad.] Une totale coopération de la Syrie à toutes les enquêtes relatives aux assassinats politiques au Liban, et spécialement ceux de Rafik Hariri et de Pierre Gemayel
• A verifiable cessation of Syrian aid to Hezbollah and the use of Syrian territory for transshipment of Iranian weapons and aid to Hezbollah. (This step would do much to solve Israel’s problem with Hezbollah.)
• Syria’s use of its influence with Hamas and Hezbollah for the release of the captured Israeli Defense Force soldiers.
• A verifiable cessation of Syrian efforts to undermine the democratically elected government of Lebanon.
[KoZ trad.] Un arrêt vérifiable des efforts de la Syrie pour affaiblir le gouvernement, démocratiquement élu, du Liban
• A verifiable cessation of arms shipments from or transiting through Syria for Hamas and other radical Palestinian groups.
• A Syrian commitment to help obtain from Hamas an acknowledgment of Israel’s right to exist.
• Greater Syrian efforts to seal its border with Iraq.
Il semble donc que, et c’est certes la moindre des choses après la guerre de cet été, le Liban et ses intérêts ne soient pas oubliés dans ce rapport.
Pour autant, les concessions demandées à Israël sont les suivantes :
« RECOMMENDATION 16 : In exchange for these actions and in the context of a full and secure peace agreement, the Israelis should return the Golan Heights, with a U.S. security guarantee for Israel that could include an international force on the border, including U.S. troops if requested by both parties. »[KoZ trad.] Restitution du plateau du Golan par Israël, assortie d’une garantie américaine quant à la sécurité d’Israël, qui pourrait comprendre une force internationale à la frontière, incluant des troupes américaines si les deux parties le requièrent
Et, selon les termes de Libération, Israël « grimace » déjà...
On ne peut que se montrer circonspect, au vu de l’expérience, devant l’éventualité d’un règlement global de la situation au moyen-orient et ce, d’autant plus que si Georges Bush semble bien entendre infléchir sa politique, ce ne serait pas sur la seule base de ces recommandations. La réussite évidente de sa politique jusqu’à ce jour a de quoi laisser sceptique sur la manière dont il va assaisonner ce rapport.
Mais mon sentiment serait que, s’il faut se garder de toute naïveté, on ne peut se lancer dans une tentative de règlement général sans un minimum de foi en sa possibilité. Ce rapport fournit semble-t-il une base solide, étayée, et dotée d’une aura transpartisane ((aux US)) qui peut laisser espérer que l’indispensable « dialogue » puisse se mettre en place.
En août dernier, je relevais la réaction de Boutros-Boutros Gahli, à l’issue de la guerre du Liban :
"Le conflit au Proche-Orient “a démoli 30 ans d’efforts en faveur de la paix, en faveur du dialogue, en faveur de la réconciliation, nous sommes de nouveau de retour à la case départ“, a déclaré lundi l’ancien secrétaire général des Nations unies Boutros Boutros-Ghali, qui a qualifié de “mythe de Sisyphe” le règlement du conflit opposant Israël à ses voisins arabes depuis plusieurs décennies.“Vous allez avoir une haine qui va durer, non seulement de la part du peuple libanais, qui a souffert, mais aussi du peuple israélien, et bien plus de quelques centaines de millions d’Arabes et d’un milliard de musulmans dans le monde entier qui sont extrêmement amers, extrêmement hostiles à la suite de ces quatre semaines de guerre“, a déploré le diplomate égyptien sur France-Inter."
Face à cela, toute possibilité d’espoir ne peut qu’être être saisie, fermement.
Dans les quelques blogs moyen-orientaux que je regarde, je note la retanscription d’une intéressante interview sur my own private blog

