mardi 14 octobre 2008 - par Loïc Decrauze

Brêle ce monde !

Regarde bien petit, comme il se courbe ce plat pays  : un tango funèbre pour désespérés à qui l’on retirerait le dernier repas. On n’oublie rien de la quête première, celle que l’enfance nous a fait sublimer… mais l’éclusier des espoirs déçus doit faire passer le bon dieu de temps qui nous attrape à la gorge  : au suivant  !

Je ne sais pas ce que les jardins du casino boursier nous réservent comme pourritures dissimulées, mais l’indignation ne me quitte pas. Quand on n’a que l’amour de la culbute financière, rien n’a prise que l’obsession de se refaire… L’âge idiot de l’humanité est ainsi consacré, mais ni plus ni moins que pour ceux qui s’acharnent à jouer au Loto. A chacun sa bourse ! Ces gens-là, des vieux bourgeois qui ne veulent surtout rien perdre, aux sanguins excités prêts à en découdre pour enterrer le système, sont-ils si différents ?
 
Hier, alors que la ville s’endormait, Lugdunum où il fait si bon vivre, je songeais aux paumés du petit matin, ceux à qui la vie n’a pas souri : ce Jef du bas-côté, cette Mathilde aux yeux humides et gonflés, ce Jacky que l’on évite, cette Titine toujours courbée par quelques sacs trop lourds. Que valent-ils au fond d’eux-mêmes ? Doit-on davantage les considérer que les gâtés fils de bourgeois ou les artificielles marquises de la haute, celles qui s’enivrent d’une valse à mille temps ? A méditer sans flancher, juste en attendant de vieillir.
 
Allez ! Lâchons-nous, que ça explose d’Amsterdam à Knokke-le-Zoute, de Bruxelles à l’île des bigotes, la la la ! en ultime hommage à ce monde moribond. Que la chanson des vieux amants cesse, celle de cet obscur Fernand et de sa Marieke perdus au fin fond de Vesouls, comme ensevelis sous les remparts de Varsovie.
 
Pourquoi s’en faire ? La purge s’accomplit, les rôles changent, simplement : le lion nouveau bouffera les biches fraîchement reconverties, au grand dam des nouveaux Jaurès. Ainsi s’entretient la parlote médiatique : chacun s’en approche à jeun pour s’en repaître sans retenue. Bulle financière qui nous écrase et libère le gaz délétère.
Alors que Jojo se demande comment tuer l’amant de sa femme Madeleine l’Ostendaise, ses maîtresses Zangra, Rosa et même la Fanette se disputent le bonhomme.
 
De l’un à l’autre, le même système détraqué qui fait de l’information une manipulation et des relations humaines un marigot. Pour oublier ces pitreries, faut-il viser les cieux via les aériens prénoms de Paris, les encombrés Roissy et Orly ? Avant le départ, cela vaudrait une gueulante truculente à la Brel, un emportement salutaire comme il les ciselait contre les Flamandes et les Flamingants.
 
Peut-être vaut-il mieux se contenter d’une simple mélodie, une chanson sans paroles qui nous épargne quelque idéologie d’un caporal casse pompons de l’économie.
Où se nichent les cœurs tendres, l’émotion dense de voir un ami pleurer, les bonbons de mon enfance ? Les timides retours vers soi offrent à chaque fois des sources régénératrices, comme la bière fraîche à la fin d’une journée de plomb qui nous fait presque nous réincarner : « je suis un soir d’été ».
 
Quand on a été élevé comme moi, dans la tradition réfractaire, fustiger les bœufs navrants comme les toros imbus ne doit pas empêcher de suspendre de temps à autre ses foudres et d’enjamber les fenêtres, tel un enfant gentiment chenapan.
Rejoindre les filles et les chiens qui se roulent dans l’herbe fraîche, suivre les bergers le long des tracés de transhumance, caresser le cheval rencontré au hasard, suivre dans son intense immobilité la statue sans attaches et se porter en pensées vers ma grand-mère que j’aimais : la princesse disparue de Fontès.
 
Alors juste un instant, je laisse revenir mes jeunes années et j’imagine que mon père disait : « quand maman reviendra, plus rien ne nous arrivera… » La sienne, la mienne ? Peu importe… C’est Brel qui nous le souffle.


19 réactions


  • Walter SALENS Walter SALENS 14 octobre 2008 17:39

    Bonsoir Loïc : article émouvant et quelle réalisme dans la mise en opposition des merveilleuses chansons de notre (suis Belge) grand Jacques. Merci pour ton art.

    Tant de souvenirs : ma mère aimait "Les Vieux", moi : toutes dès les premiers disques. La dernière que tu cites est très peu connue, comme d’ailleurs les chansons que Jacques a chanté en néerlandais.

    Salut mon ami
    Walter


  • sisyphe sisyphe 14 octobre 2008 18:17

    Oui ; Jaurès !


  • enzoM enzoM 14 octobre 2008 20:07

    Tout d’abord, merci, et 1000 fois merci pour l’article.
    Quand à ceux qui n’auront jamais compris Brel, c’est vraiment "dommage" pour eux.
    Il n’y auraun "un", il n’y en a et eu qu"un seul.
    Bref, ne vous attaquez pas au génie !


  • Loïc Decrauze Loïc Decrauze 14 octobre 2008 21:12

    Merci à Walter Salens et EnzoM pour leur passage ici... la rareté va décidément de paire avec la qualité ! Bien à vous.


  • Loïc Decrauze Loïc Decrauze 14 octobre 2008 21:38

    Petite précision sur le titre : le verbe brêler signifie "arnacher", ce qui, face à un monde en folie, s’avère urgent.


    • finael finael 14 octobre 2008 22:45

      Brêler est un terme de marine ... mais bon

      Et les adultes sont tellement cons !
      Qu’ils nous f’ront bien une guerre,
      Alors j’viendrais pour de bon
      Dormir dans ton cimetière.

      J’ai eu la chance de croiser le grand Jacques un soir de l’été 70 et de pouvoir échanger quelques paroles avec lui, moi le petit jeune, et lui le grand monsieur qui ne se la jouait pas.

      Il était d’une maigreur hallucinante et ses cheveux lui arrivaient à la ceinture (c"était l’époque où il jouait "l’homme de la Mancha").


    • sisyphe sisyphe 15 octobre 2008 00:08

      par Loïc Decrauze (IP:xxx.x8.236.17) le 14 octobre 2008 à 21H12 				
      				

      								
      				
      					Merci à Walter Salens et EnzoM pour leur passage ici... la rareté va décidément de paire avec la qualité ! Bien à vous.

      Je vois que je ne suis pas cité dans la "rareté" ; donc non plus dans la qualité...
      Peut-être que mes choix n’en sont pas signe...
      Bon, j’en essaie un autre, alors...
      Moi, ça fait partie du Brel que j’aime, et personne n’a l’exclusivité de Brel ; n’est-ce pas ? 

       smiley



    • Loïc Decrauze Loïc Decrauze 15 octobre 2008 07:09

      Heureusement... si l’on peut se croiser sur un point... alors partageons-le.


    • Loïc Decrauze Loïc Decrauze 15 octobre 2008 07:12

      Pas seulement un terme de marine. Par ailleurs je l’utilise au sens figuré, bien sûr.

      Premier sens, assembler, fixer à l’aide de cordage (des poutres, un chargement).
      Second sens : harnacher (une bête)

      Vient de l’ancien français brael, ceinture, lien, de braie.

      Source : Le Grand Robert en six volumes.


    • ASINUS 15 octobre 2008 11:40

      yep brel nous met d accord , perso " a mon dernier repas.... "

      ps ma versions de breler , viens des " breles" les mules dans les troupes d afrique, tabors et goums
      on arnachait les breles de la bréler ....


    • finael finael 15 octobre 2008 11:58

      @ Loïc

       Je l’ai rencontré sur le terrain d’Amboise - Dierre, où il s’était posé bien tard avec son Gardian "*Horizon" (à l’époque il n’avait pas sa qualification IFR - vol de nuit), nous n’étions plus que 4 sur le terrain : M. Fillot, le chef pilote, M. Frelon le mécanicien, sa femme qui tenait le "bar" (une cabane en bois) et moi qui faisait aide-mécano pour me payer des heures de vol.

       Nous ne l’avions pas reconnu et c’est Mme Frelon qui est venue nous voir en criant "C’est Jacques Brel ! C’est Jacques Brel !"

       Nous nous sommes précipités au bar, et comme c’était mon tour de payer la tournée je lui ai payé ... un chocolat chaud !

       Ce qui m’a frappé pour la vie c’est la gentillesse et la patience avec laquelle il accueillait les rafales de questions que je lui posais.

       Et quand je lui demandai pourquoi il ne chantait plus, il m’a répondu "parce que j’ai dit ce que j’avais à dire, si je continuais, je ne ferais que du Brel !"


    • Loïc Decrauze Loïc Decrauze 15 octobre 2008 18:16

      Merci pour ce témoignage cher Finael... Superbes paroles finales de Brel...


  • LE CHAT LE CHAT 15 octobre 2008 09:05

    Chauffe Marcel ! merci pour ce bel hommage à l’homme du plat pays qui est aussi un peu le mien , étant originaire des Flandres françaises


  • maxim maxim 15 octobre 2008 09:24

    Brel !...

    toutes ses chansons étaient un tableau ,le mélange des textes ( et quels textes ) et de la musique ( toujours très fouillée ) nous plongeaient immédiatement dans la situation,nous en étions nous même des figurants en quelque sorte ..

    on arrête de parler ,on arrête tout lorsque l’on écoute Brel !


  • maxim maxim 15 octobre 2008 11:26

    est ce que Brel ,...

    dénonciateur devant l’éternel de la connerie ,des travers et de la fragilité du genre humain ne s’est pas dépéché d’en finir avec lui même en brûlant en même temps ses cigarettes et la chandelle par les deux bouts ?


  • kall kall 15 octobre 2008 14:51

    Pour moi, il reste le plus grand chanteur francophone que je connaisse et un homme admirable. Il y a lui et puis il y a les autres.
    Je ne crois pas revoir de mon vivant un mec pareil mais je souhaite aux generations futures de connaître un jour un nouveau "Jacky"


  • Papy 30 Papy 15 octobre 2008 18:56

    Je fais parti d’une génération qui a eu la chance d’être contemporaine de ces trois fabuleux auteurs-compositeurs-interprètes que furent Brel, Brassens et Férré. Chacun à leur manière ont marqué à tout jamais la chanson Française, mais je pense que Brel a été le plus universel de ces trois immenses artistes.
    Il a marqué ma jeunesse d’une façon indélébile et je trouve que la force de ses textes est restée d’une actualité toujours aussi brûlante.
    Son humanité manque terriblement à notre époque marquée par l’égoïsme étroit et le goût de l’argent-roi.

    Papy 30


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