Casser la baraque et plonger dans le ravin
La crise financière et les difficultés de vie de nombreuses personnes créent une tension sociale forte. Dans ces périodes le désir de changer le monde, ou au moins le système, s’exprime sans ménagement. Je lisais il y a quelques jours un commentaire sur un forum, où il était question de pousser le système dans un ravin. On verrait après ce qui se passerait.
Le système dans le ravin
Je ne suis pas sûr que ce soit le désir d’une majorité des populations dans les pays occidentaux. Beaucoup vivent de peu, mais plus encore vivent avec juste assez et ne veulent pas le perdre. Toutefois si les décalages entre ceux qui ont beaucoup et ceux qui n’ont presque rien augmente, les révoltes sociales pourraient s’amplifier. Et si l’envie de casser vraiment la baraque venait ? De faire une grève générale illimitée, par exemple ? Cela ne prendrait pas dans tous les pays d’Europe. Mais qu’adviendrait-il de ceux où cela prendrait ?
Une telle situation aurait probablement des répercussions négatives sur l’emploi. Les pays émergent verraient leurs production augmenter pour compenser l’instabilité occidentale. L’Europe se retrouverait plus pauvre qu’avant. C'est aussi cela le monde multipolaire : d'autres avancent si nous ne le faisons pas. Nous sommes en compétition.
Proposer de pousser le système dans un ravin, cela va quand on a encore de quoi vivre. D’ailleurs, ces thèses extrêmes s’écrivent sur les blogs, des blogs tenus par une infime partie de la population. Peu d’ouvriers ou d’employés lambdas, peu d’agriculteurs, quelques retraités : les blogs ne sont pas représentatif du tissus social. Une partie des blogueurs supporterait peut-être de se retrouver sans rien. Mais ceux qui sont dans les difficultés, les dettes, avec des emprunts pour une maison, une voiture, et avec des enfants, que feront-ils si le système s’effondre, si l’argent ne vaut plus rien, si les banques cessent de payer ? Ils seront dans une situation encore plus difficile qu’avant. Avec à la clé le risque d’installation d’un système politique autoritaire.
La critique acerbe du libéralisme financier et du capitalisme s’est accentuée depuis la crise. Je ne crois pas au libéralisme dur et à la dérégulation. Je ne crois pas que le marché s’auto-régule. Toutefois on ne peut rendre le système responsable de toutes les difficultés. Vivre à crédit n’est pas nouveau. Cela fait plus de 80 ans que le crédit s’est largement développé. Il a permis à beaucoup de vivre mieux pendant un temps. Maintenant la facture est là. Je sais qu'il serait injuste de culpabiliser les citoyens, quand les gros investisseurs jouent au yoyo avec les Etats et la finance mondiale. Mais à chaque crédit que nous faisons, nous renforçons leur pouvoir.
Le libéralisme extrême est déstabilisant pour l’économie. Mais qui condamnait les traders quand ils gagnaient de l’argent ? Qui s’indignait de ce capitalisme financier débridé, à part une petite minorité ? Aujourd’hui il est devenu courant de tout mettre sur le dos du système. Soit, tentons cette approche. Quel système allons-nous mettre en place si nous jetons celui-ci dans le ravin ? Où y a-t-il des propositions valables, à part de casser la machine et de voir ce qui se passera ?
Lutter contre la pauvreté
La demande que l’on entend de manière récurrente est de disposer de plus de démocratie, en particulier économique. Les citoyens veulent avoir davantage leur vie en mains. Je partage cette demande en ce qu’elle appelle à une plus grande liberté, mais aussi une plus grande responsabilité.
Il y a des discours qui s’élèvent pour tenter de donner des pistes. La collectivisation de la société est évoquée, qui rappelle malheureusement de sinistres périodes. Je lis que la décroissance doit devenir un objectif politique. Je conviens que la croissance ne peut être infinie dans un monde fini. Mais comment changer de paradigme sans tout casser ? Il faut impérativement avoir à l’esprit cette idée : évoluer mais ne pas tout casser. Ne pas casser l’industrie en elle-même, qui assure la majorité des emplois. Ne pas casser la mobilité acquise. Ne pas diminuer la liberté extraordinaire dont nous disposons. Revenir à une économie planifiée et centralisée, qui serait une des alternatices, est un mauvais plan. Alors que faire ?
Actuellement rien n’est simple. Le libéralisme, tel qu’il a été conçu initialement par la gauche au 19e siècle, c’est d’abord la liberté. Liberté de penser, de se mouvoir, liberté du contrat dans les relations entre humains. Il doit être préservé. J’entends et lis de nombreuses critiques acerbes contre le libéralisme, mais je ne vois rien d’équivalent proposé. J’entends et lis aussi des critiques virulentes contre le capitalisme. Mais je doute fort qu’il touche à sa fin. Depuis Marx il aurait dû s’effondrer. Au contraire il s’est développé et va continuer à le faire, parce qu’il n’y a actuellement pas de système de remplacement.
Par contre il peut changer de forme et devenir plus social. La taxe sur les transactions financières est un pas dans ce sens. Les Etats ont besoin d’argent, ils doivent lutter contre une plaie majeure actuelle qui est la pauvreté - donc des millions de personnes qui ne font plus tourner la machine économique et qui sont dans une détresse sociale. Or la Bourse est un endroit où de grandes masses d’argent circulent.
Cela ne répond qu’à une partie des désirs actuels. La démocratie économique au sens où certains la souhaitent, soit ne plus laisser de grandes masses de capitaux entre très peu de mains, ne sera pas réalisée. Mais sur ce point qui donc a une solution viable ? Distribuer entre tous les humains tous les capitaux disponibles sur Terre n’a pas de sens : le montant alloué à chaque humain serait dérisoire. Donner le pouvoir sur les entreprises à des comités qui remplaceraient le patronat : c’est revenir au collectivisme du siècle passé, dont on sait qu’il ne marche pas et qu’il est mangeur de la liberté des gens. A terme une nouvelle hiérarchie se constituera. Et puis, encore faudrait-il avoir les compétences pour gérer des grandes entreprises.
Pour les petites entreprises ce serait une injustice. Prendre l’entreprise d’une personne qui s’est lancée, a pris des risques, et qui (toutes PME confondues) est le premier employeur, ce n’est pas acceptable.
La taxe sur les transactions financières est une étape. L’actionnariat devrait être davantage mis à contribution. Les actionnaires sont certes ceux qui prennent le risque d’investir et de perdre leur argent en cas de faillite. Il est normal que ce risque soit rétribué. Mais la part salariale de l’entreprise est de l’argent qui sera directement réinjecté dans l’économie. Les salariés doivent être suffisamment payés. Moins on paie un salarié, moins il y a d’argent en circulation et plus un pays s’appauvrit. C'est l'intérêt même des actionnaires que les produits soient achetés, donc que les salariés en aient les moyens.
Auto-régulation
Faudrait-il aussi modifier la politique du crédit ? Notre société est riche d’argent qu’elle n’a pas, puisque le crédit se rembourse après son octroi et qu’il n’est pas toujours garanti par des biens matériels. Si une banque fait crédit à hauteur de 1’000.-, elle s’enrichit d’argent qu’elle n’a pas, mais sur cet enrichissement elle peut prêter un peu plus au suivant. Il est probablement inévitable que cette fuite en avant se paie un jour. On pourrait espérer que chaque débiteur paie ses acomptes jusqu’au bout et que tout se passe bien. Mais voilà, tout ne se passe pas bien.
Tant de gens vivent à crédit et sont coincés quand l’économie ralentit. De plus, jusqu’à quel point est-il raisonnable de vivre sur de l’argent que nous n’avons pas ? Si nous décidons de vivre moins à crédit, les banques devront suivre le mouvement et devenir plus raisonnable dans leur gestion de l’argent. Le pouvoir du citoyen sur les banques passe par l’auto-limitation du crédit.
Mais diminuer le crédit supposera une diminution de l’argent en circulation - fut-il virtuel. Et donc il faudra accepter de voir baisser notre niveau de vie, donc la consommation, donc l’économie, donc l’emploi. Fini l’achat du dernier iPhone ou ordinateur, le shopping systématique, la dernière console à la mode, les fringues de marque pour les ados. Nous irons moins au Club Med ou en Espagne et passerons plus de temps à partager avec bonheur et authenticité de beaux moments avec nos proches. L’humain reprendra plus de place.
Les couples en reviendront progressivement à vivre d’un seul salaire. Encore faudra-t-il qu’il soit assez élevé, ou que le coût de la vie diminue. Ce passage sera très délicat.
Bref, ce qui pourrait nous attendre est une nouvelle étape des sociétés humaines : l’auto-régulation. Trouver une forme d’équilibre, cesser de courir après une modernité qui n’est qu’un produit de plus dans le supermarché des idées. Et là, je ne sais pas si l’humain en est capable où s’il devra accepter que les événements mondiaux l’y contraignent.
En tous cas, nous n’avons aucun intérêt à vouloir casser la baraque. Au contraire il est important de réfléchir aux solutions réelles, possibles, qui maintiennent suffisamment de prospérité ainsi que la liberté. Donner plus de place à l’humain, au gouvernement de soi-même, c’est un objectif louable. Mais sans casser la machine économique, car quand l’humain n’a plus rien il souffre encore plus.
Cela ne produira peut-être pas de démocratie économique au sens où j’en parlais plus haut. Mais sur ce point je suggère que ceux qui ne veulent pas dépendre d’un patron créent leur propre entreprise, créent des réseaux parallèles de distribution des biens, de l’art, de la nourriture, tout en assurant la sécurité des produits dont les populations ont besoin.
En système libéral, la marge de liberté permet de réaliser des systèmes parallèles. La liberté est trop précieuse que pour y renoncer. Plutôt que de pousser le système dans le ravin, mieux vaut retrousser ses manches et ne pas laisser à d’autres - politiciens, idéologues - le pouvoir et la liberté que nous réclamons. C’est en prenant notre pouvoir là où c’est possible que le monde peut avancer.
Il nous reste, continuellement, à créer notre vie.

