mardi 23 juin - par Robin Guilloux

Columbo, moraliste sans moraline

"Voyez-vous, M'dame, vous n'avez pas de conscience et vous pensez que tout le monde est comme vous ; ça limite votre imagination (Ransom For A Dead Man)

L'inspecteur Columbo est un homme sans prétention, qui se moque des grandeurs d'établissement et de passer pour un plouc, mais d'une clairvoyance redoutable.

Il apparaît dans Les ailes du désir de Wim Wenders, l'histoire de deux anges qui demandent à devenir des hommes.

Auprès de lui, les autres personnages semblent tantôt insignifiants, tantôt trop signifiants : ils sont "inauthentiques", il n'y a pas chez eux de distance entre le signifiant et le signifié, l'essence et l'existence, comme chez le garçon de café de Sartre, aussi bien chez les riches et les puissants arrogants dont il venge "ceux qui ne sont rien", que les chez les autres enquêteurs, quand il y en a (dans Ransom For A Dead Man par exemple).

Son principal atout est qu'il n'a pas l'air d'un policier américain. On retrouve le même décalage dans le personnage d'Hercule Poirot qui n'a pas l'air d'un anglais. 

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Il voit toujours immédiatement, sans l'aide des techniques scientifiques, le détail qu'il faut voir (un journal, une bague, une boîte de cigares...).

C'est l'étranger, le "bon sauvage" qui porte sur la société un regard d'autant plus lucide qu'il n'en fait pas tout à fait partie et qu'il n'en partage pas les préjugés. 

Il ressemble à l'Idiot de Dostoïevski. C'est pourquoi les gens ne se méfient pas et il amuse tout le monde, y compris les criminels, mais contrairement à l'Idiot, il réussit toujours et sa maladresse est à la fois réelle et calculée (il est vraiment comme ça et il en joue, c'est d'ailleurs toute la difficulté du rôle). La suprême habileté est de ne pas passer pour habile.

Il faut que le spectateur se demande jusqu'à quel point pour que le personnage reste sympathique - sauf dans les épisodes à mon avis un peu moins réussis de la saison 1 comme Prescription : Murder où il a trop l'air d'un "tough guy", d'un dur à cuire, mais il faut dire aussi qu'il a affaire à forte partie - , alors qu'on est sûr que la maladresse du prince Muychkine qui ne réussit jamais est involontaire.

L'un cherche adroitement et obstinément à démasquer des criminels et l'autre, maladroitement, à en sauver un (ainsi que sa future victime, mais sans succès), mais tous deux voient d'emblée le détail essentiel ("Le diable se cache dans les détails", dit Goethe) et semblent lire dans les âmes.

"Pourvu qu'elle soit bonne, s'écrie Muychkine devant le portrait de Nastasia Philipovna qu'il n'a pas encore rencontrée, et tout serait sauvé !"... Columbo : "Voyez vous, M'sieur, j'ai tout de suite su que c'était vous."

Il y a des exceptions, par exemple dans l'épisode avec une femme névrosée qui tue son frère (Lady In Waiting) et dans celui avec le psychanalyste pervers narcissique (Prescription : Murder), dans lesquels Columbo semble partager le souci du prince Muychkine de sauver les gens contre eux-mêmes. Il ne parvient pas à "sauver" le médecin meurtrier de sa femme, mais il "sauve" sa complice.

Il y a une dimension psychologique, morale et métaphysique souvent profonde dans un genre que l'on qualifie un peu trop vite de superficiel.

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Columbo et Poirot ont tous les deux reçu une éducation catholiques, comme le père Brown de Chesterton (et soit dit en passant comme Alfred Hitchcock, ce qui explique beaucoup de choses dans son oeuvre). Tous trois se soucient de l'âme des criminels et les interrogatoires ressemblent tantôt à des confessions, tantôt à des séances d'Inquisition (Columbo peut se montrer très dur), mais sans tortures physiques, l'enjeu étant non seulement d’obtenir des aveux, mais aussi de réaliser une "catharsis" (purgation des passions).

Car où irait, "M'sieur", une société dont les membres, riches ou pauvres, puissants ou misérables, ne seraient pas égaux devant la loi, où une sœur aurait le droit de supprimer son frère pour prendre sa place à la tête de l'Entreprise familiale (Lady In Waiting), où un général pourrait assassiner impunément un subordonné pour l'empêcher de révéler des secrets compromettants (Dead Weight)  ?

Dans un monde dominé par le relativisme des valeurs, aussi bien l'inspecteur Columbo qu'Hercule Poirot ou le Père Brown ont une idée claire de la différence entre le "bien" et le "mal" et des fondements éthiques et politiques sur lesquels repose une société démocratique digne de ce nom.

Ce sont des moralistes sans "moraline", car ils ne font jamais la morale et ne se préoccupent que des "péchés mortels" qui sont aussi des "péchés contre l'esprit".

L'inspecteur au vieil imper beige et à l'éternel cigare n'est jamais violent. Ce n'est pas lui qui étoufferait un suspect en lui écrasant le thorax avec ses genoux.

Fasse le ciel qu'il y ait davantage d'inspecteurs Columbo dans la "vraie police" et que les valeurs dont dépendent la survie de la société soient aussi bien défendues dans la "vraie vie".



25 réactions


  • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 23 juin 19:20

    Quand je dirai ça à ma femme !


  • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 23 juin 19:41

    . On retrouve le même décalage dans le personnage d’Hercule Poirot qui n’a pas l’air d’un anglais

    Et pour cause, il est belge. 


    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 24 juin 09:39

      @Opposition contrôlée
      D’autre part, l’originalité de Columbo repose beaucoup sur la trame des épisodes, à rebours des policiers classique : on sait qui est l’assassin dès le départ. L’attention du spectateur n’est dès lors plus focalisée sur les suspects donc sur le criminel, qu’on cherche à desmasquer  mais sur l’inspecteur, « comment va-t-il faire ? »


    • Robin Guilloux Robin Guilloux 24 juin 09:57

      @Opposition contrôlée

      Oui. J’avais acheté un jour dans une brocante Meurtre en différé de William Harrington, une enquête « inédite » de Colombo transposée en roman. Alors que le fait de savoir dès le début qui est l’assassin et comment il s’y est pris n’enlève rien à l’intérêt du film, le procédé ôte tout intérêt à la lecture du roman. Le suspens fonctionne à l’écran et pas à l’écrit. Pourquoi ?... A creuser !


    • Robin Guilloux Robin Guilloux 24 juin 10:07

      @Opposition contrôlée

      Oui, je sais. C’est un atout pour lui car les Anglais dans les romans d’Agatha Christie sont généralement xénophobes, mais paradoxalement,ils se confient plus facilement à un étranger, un peu comme ces femmes qui n’hésitaient pas à se montrer nues devant leur esclave parce qu’elles ne le considéraient pas vraiment comme un homme. C’est une bonne idée d’avoir choisi un détective belge qui ne partage pas les valeurs dominantes de la société anglaise (celle des années 30) ou quelqu’un comme Colombo qui ne partage pas les valeurs de la société de consommation américaine.


    • Pauline pas Bismutée 24 juin 10:25

      @Robin Guilloux

      “Inspector Frost” est aussi dans la même ligue, un britannique qui n’adhère pas au système de classe britannique et est plutôt irrévérencieux envers ses supérieurs, tout ça saupoudré de “British humour”…


    • Robin Guilloux Robin Guilloux 24 juin 23:50

      @Pauline pas Bismutée

      Je ne connaissais pas. Merci pour la référence.


  • V_Parlier V_Parlier 23 juin 23:02

    Il est vrai que Columbo est une des rares séries américaines que j’apprécie et dont j’ai conservé de nombreux épisodes. Le personnage plait en effet pour le raisons évoquées dans l’article.

    Mais la réalité laisse beaucoup moins de place au genre de contexte permettant cette méthode d’enquête. Tout est à la fois beaucoup moins subtil et plus violent. Dans Columbo, même quand des criminels démasqués tentent d’assassiner l’inspecteur, ils utilisent des méthodes alambiquées et s’avouent vaincus lorsqu’elles échouent, se laissant embarquer tranquillement. Ce n’est pas dans les « quartiers sensibles » français ou américains qu’on verrait ça.


  • Daniel PIGNARD Daniel PIGNARD 24 juin 09:07

    Je signale pour qui cela intéresse que de nombreuses personnes de mon entourage attestaient que je ressemblais à Colombo avant qu’il ne soit vieux. Certains de mes collègues se retournaient vers moi tout à coup et me disaient « Encore une petite question ».

    je suis tombé un jour sur un imper façon Colombo dans un magasin mais MA FEMME n’a pas voulu que je l’achète.


    • Robin Guilloux Robin Guilloux 24 juin 09:47

      @Daniel PIGNARD

      Vous auriez dû acheter l’imper et changer de femme ! smileysmiley)


    • Daniel PIGNARD Daniel PIGNARD 24 juin 11:29

      @Robin Guilloux
      Changer n’était pas dans les habitudes de Colombo. Souvenez-vous quand sa femme lui a payé un imper bleu tout neuf, il avait ordonné à son chien de ne pas mordre si quelqu’un s’en emparait dans sa voiture.


  • zygzornifle zygzornifle 24 juin 11:30

    Colombo n’est qu’un acteur qui joue un role ….


  • arthes arthes 24 juin 16:35

    Auprès de lui, les autres personnages semblent tantôt insignifiants, tantôt trop signifiants : ils sont « inauthentiques », il n’y a pas chez eux de distance entre le signifiant et le signifié, l’essence et l’existence, comme chez le garçon de café de Sartre, aussi bien chez les riches et les puissants arrogants dont il venge « ceux qui ne sont rien », que les chez les autres enquêteurs, quand il y en a (dans Ransom For A Dead Man par exemple).

    Je ne partage pas ce point de vue...Les autres acteurs, ceux qui jouent « les méchants » sont souvent assez, voir très truculents (comme ça, je pense à un croque mort« , mais aussi un membre d’un club de »surdoués« etc..., hauts en couleurs et leur qualité de jeu est nécessaire pour hausser le relief du personnage de Colombo, donner du corps à la série, quant à Colombo, (je pense les avoir tous vu et chacun de très nombreuses fois) il n’est pas toujours égal, mais ça dépend des scénaristes.

    Et aussi, ramener cette série à la moraline suivante : » c’est la revanche des « qui sont rien » sur les « arrogants riches », pour expliquer son attrait, boaf.

    Enfin, chacun y trouve son compte ou pas.


    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 25 juin 11:26

      @arthes
      Tout à fait d’accord, tant sur la « qualité » des méchants, qui  souvent vous font découvrir les coulisses de leur métier (dans la juste mesure d’une fiction), et sur le fait que ce n’est pas le spectacle d’une « revanche sociale » qui explique l’attrait. Je pense plus simplement que le prolot devant sa télé préfère voir des manoirs et des voitures de luxe baignés de soleil californien, que des crimes sordides dans la grisaille d’une banlieue ouvrière...


  • Decouz 24 juin 19:24

    -Les acteurs et Columbo sont toujours très bronzés, il doit y avoit une bonne dose de maquillage.

    -Les « premiers seconds rôles » sont des acteurs invités, ou des personnages qui sont déjà connus par ailleurs (par ex Johny Cash dans un épisode).

    -le coupable est connu presque dès le début, l’intérêt est ailleurs.

    -Le coupable souvent mène l’enquête en même temps que Columbo et essaie de l’induire en erreur à partir des indices trompeurs qu’il a disposé. Columbo fait semblant de marcher et de croire en la bonne fois du personnage, peut-être a-t-il des doutes dès le début, ou sa conviction se fait peu à peu.

    -Les technologies jouent un rôle important, nouvelles pour l’époque (fax, début de l’informatique, du téléphone portable), aspect qui a un peu vieilli.


    • BLUE CYRUS RexImperator 24 juin 19:34

      @Decouz

      C’ est bien vu , mais tu oublie le rôle énigmatique de sa femme , elle l’ appelle en permanence , elle est peut être medium ou mentaliste et donne un coup de main a son bonhomme ce qui expliquerais cette dévotion ... il ne serais pas le héros sans elle :)


    • arthes arthes 24 juin 22:48

      @RexImperator
      Sa femme et son supérieur, ce sont ses niveaux de conscience...Il....Cherche a les mettre en harmonie : Cartesianisme et inspiration....


    • Robin Guilloux Robin Guilloux 24 juin 23:44

      @RexImperator

      C’est vrai. J’aurais dû parler de sa femme (dont il parle toujours et que l’on ne voit jamais) ; Dans A Lady in Want, c’est elle qui le met sur le chemin de la solution par une simple remarque, du reste assez banale : « Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs ». Il dit que cette remarque est un éclair de génie ; elle lui permet de comprendre que le témoin aurait dû entendre le coup de feu avant le déclenchement du signal d’alarme et non après. Il y a d’autres épisodes où sa femme joue un rôle essentiel dans la découverte de la solution. Je trouve votre interprétation intéressante : sa femme : l’intuition, l’inconscient  ses supérieurs :la raison, le raisonnement logique, le surmoi.


    • Robin Guilloux Robin Guilloux 24 juin 23:48

      @Robin Guilloux

      Errata : Lady in Waiting et non « In Want » (mais c’est vrai qu’elle attend et qu’elle est en manque !)


    • BLUE CYRUS RexImperator 25 juin 00:42

      @Robin Guilloux

      Bonsoir mr guilloux, 
      que serait batman sans robin , ou les jedi sans padawan 
      tout cela comme l’ explique tres justement arthes , fait parti integrante du succes du personnage et de la serie , arthes parle d’ ailleurs egalement de son chef qui est aussi un personage clef bien que plus discret ...

      Batman et robin également avait le commissaire gordon ...

      La serie sur la femme de columbo n’ as jamais marché , car on ne peut pas retourner les piece d’ un puzz et en faire un autre ...

      Au plaisir de lire l’ article suivant , celui ci etait assez sympatique merci de l’ avoir ecrit .


    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 25 juin 11:17

      @RexImperator

      Les acteurs et Columbo sont toujours très bronzés

      C’est tourné en Californie. 


  • Octave Lebel Octave Lebel 24 juin 21:08

    C’est vrai que le personnage de Colombo a de l’épaisseur .C’est une série qui a sacrément tenu dans le temps. Et il y a à dire sur notre lieutenant effectivement. Merci d’avoir attiré notre attention.

    Je suis toujours époustouflé par le talent des auteurs Richard  Levinson et William Link qui nous tiennent en haleine dans une histoire policière en nous offrant le coupable et sa méthode en introduction, pas une ou deux fois mais une quantité phénoménale de fois. Sans tomber dans des routines, avec un très gros travail sur l’univers professionnel de la victime et de son assassin, le scénario, la mise en scène, la sophistication de l’homicide. Faut dire qu’ainsi ils font de nous des complices. De Colombo bien sûr.


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 24 juin 21:41

    En tant que basset artésien je n’aurais qu’un mot : Wouaff !


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 25 juin 00:13

    Regarder qui a participé de cette série...tant au niveau acteurs que réalisateurs...du top. Un exemple est Cassavetes qui aura fait les deux.


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