De Jacques Brel à Kevin Spacey : l’éternel retour de la meute ou l’agonie de la présomption d’innocence
Il est des films qui, avec le recul des décennies, cessent d’être de simples fictions pour devenir des traités de sociologie prophétiques. En 1967, André Cayatte, ce cinéaste du droit, ancien avocat hanté par l'ombre de l'erreur judiciaire, confiait à Jacques Brel son premier grand rôle au cinéma dans Les Risques du métier. Brel y incarnait Jean Doucet, un instituteur rural dont la vie basculait dans l’abîme suite aux accusations mensongères d'agression sexuelle d’une adolescente. En revisionnant cette œuvre remarquable, l’historien que je suis ne peut qu’être frappé par la résonance tragique qu'elle trouve dans l'effondrement programmé de l'acteur Kevin Spacey. On y retrouve la même mécanique, la même odeur de lynchage, la même impuissance de l'homme seul face au groupe.

L’anatomie d’une mise à mort : du village normand au village global
Le mécanisme décrit par Cayatte est d’une précision clinique. Dans le film, l'ambiance est lourde, celle d'une France provinciale où les rideaux des fenêtres se referment au passage de l'accusé. Brel, avec cette intensité nerveuse, presque fiévreuse, campe un Doucet pétrifié par l'absurdité du mal. Je me souviens de cette scène poignante où, face au juge, il ne parvient qu'à dire, la voix tremblante : "Mais enfin, vous me connaissez...". C’est le cri de l’honnête homme qui croit encore, avec une naïveté touchante, que sa probité passée suffira de bouclier contre la calomnie.

Dans le Hollywood de 2017, le village est devenu planétaire et le clocher a été remplacé par le bourdonnement incessant des réseaux sociaux. Dès les premières allégations d'agression sexuelle de l'acteur Anthony Rapp, la "machine à effacer" s'est mise en branle avec une violence inouïe. Netflix a congédié Spacey de sa propre création, House of Cards, amputant son œuvre majeure sans attendre l'ombre d'une preuve. Plus frappant encore, Ridley Scott, cédant à une véritable panique morale, a entrepris une réécriture de l'Histoire digne des pires heures du totalitarisme : gommer physiquement Spacey du film Tout l'argent du monde. On y voit la résurgence d'une pratique que je dénonce souvent dans mes analyses du système poutinien : la damnatio memoriae, où l'on retouche la pellicule pour que le paria disparaisse de la photographie officielle. On n'efface pas seulement un homme, on efface sa trace.

Le sanctuaire de Londres : quand le fait défie la rumeur
Il faut s’immerger dans l’ambiance de la Southwark Crown Court de Londres, en ce mois de juillet 2023, pour comprendre la solitude d’un homme face à l’opinion. Spacey y entrait chaque matin, le visage émacié, fendant une foule de journalistes plus avides de chute que de vérité. À l'intérieur, le silence du tribunal contrastait avec le fracas haineux du dehors.

L'un des moments les plus saisissants fut l'apparition, par visioconférence, de Sir Elton John et David Furnish, son époux. La scène tenait du thriller judiciaire : le procureur tentait de coincer Spacey sur une date, un gala à Windsor au début des années 2000. Avec une précision toute britannique, Elton John a consulté ses archives personnelles : "Il n'est venu qu'une fois, en 2001. Il est arrivé en jet privé, il est reparti en jet privé. Il n'a jamais dormi chez nous". Ce témoignage factuel, sec, arithmétique, a agi comme un fixateur chimique sur le mensonge, révélant soudain les zones d'ombre de l'accusation.

Lorsque le verdict est tombé — "Not Guilty" (non coupable) répété neuf fois comme une litanie libératrice — Kevin Spacey s'est effondré en larmes. Ce n'étaient pas des larmes de joie, mais des larmes d'épuisement. C'était le regard de Jacques Brel à la fin du film de Cayatte : celui d'un homme qui sait que même s'il sort libre, le monde extérieur ne lui pardonnera jamais d'avoir été la cible. En 2022, un tribunal civil de New York avait déjà reconnu Spacey non coupable d'attouchements sexuels sur Anthony Rapp, qui lui réclamait plus de 40 millions d'euros de dommages et intérêt.

La meute et le paria : un combat que je connais trop bien
En tant qu’historien et auteur sur AgoraVox, je perçois une filiation évidente entre ces lynchages culturels et les attaques que je subis quotidiennement sous ma véritable identité. Ma lutte contre l’antisémitisme, l'homophobie, mon soutien indéfectible au droit d'exister d'Israël ou ma dénonciation, amorcée il y a vingt ans, du poison poutinien, me valent les foudres d'une meute de détracteurs virulents, souvent anonymes.
Leurs méthodes ? Les mêmes que celles des villageois de 1967 ou des "activistes" de Twitter : l’étiquetage. Me traiter de "russophobe" parce que je dissèque la corruption du Kremlin, c'est utiliser le même ressort que ceux qui hurlaient au "prédateur" avant même d'avoir lu un procès-verbal. Dans les deux cas, on cherche à tuer l'homme pour ne pas avoir à débattre avec l'esprit. L’instrumentalisation de l’homosexualité de Spacey fut, à cet égard, le sommet de l’hypocrisie. On lui a reproché d'avoir révélé son identité au moment des accusations, comme si sa vérité personnelle était une circonstance aggravante. Pour l'historien qui combat l'homophobie d'État en Russie ou dans les pays musulmans, voir cette même identité retournée contre un individu dans nos démocraties libérales est un signe inquiétant de régression intellectuelle.
La "trace" ou la victoire posthume du soupçon
Le film de Cayatte se terminait sur un départ : Jean Doucet quittait le village, sa valise à la main, sous les quolibets silencieux. La vérité avait éclaté mais elle était trop légère face au poids du scandale.
C'est là que mon analyse se fait la plus amère. Kevin Spacey est aujourd'hui un homme libre, blanchi par la justice, mais il est un homme mort au sens professionnel. Les algorithmes de Google n'ont que faire de l'éthique ; ils hiérarchisent le sensationnel. Tapez son nom, et les premières pages seront toujours celles des accusations de 2017, pas celles de son innocence reconnue en 2023. Cette pérennité numérique du soupçon est la nouvelle Bastille des innocents.
Le devoir de raison contre la peste émotionnelle
Si nous acceptons que l’émotion dicte la sentence, nous retournons à l’arbitraire des foules médiévales. Mon travail sur AgoraVox est une tentative de maintenir la digue de la raison. Kevin Spacey n'est pas qu'un acteur dont le talent nous manque — de l'implacable Frank Underwood au mystérieux Keyser Söze — , il est le miroir de notre propre lâcheté collective. Une société qui dévore ses génies sur l'autel de sa propre vertu finit toujours par s'étouffer dans son hypocrisie. Rendons à l'homme sa dignité, à l'artiste sa scène et à l'Histoire sa froide et nécessaire vérité.
"L’étroit concubinage de la justice et des médias a entraîné la désuétude du secret de l’instruction et de la présomption d’innocence, le tribunal devenant bien souvent le pilori."
Jean-Pierre Chevènement

