Despotisme éclairé II
Faut-il dissocier l’artiste de l’œuvre ? Voltaire, salaud ou humaniste ? (1)
L’intellectuel américain, Noam Chomsky (2), la terreur de l’establishment, roc dans la tempête du capitalisme sauvage, infatigable Don Quichotte de la lutte contre l’Empire est dans le collimateur de ses disciples. Il est dans les « Epstein files ». Non, pas lui !
Avec la publication, le 30 janvier dernier, par le Département de la justice américaine, DOJ, de 3 millions de documents, notamment des échanges de courriers électroniques, images et autres correspondances et vidéos, entre le sulfureux financier et prédateur sexuel, Jeffrey Epstein, et les protagonistes d’une saga, qui remonte à plus de trente ans (3)(4)(5), de nombreuses personnalités de nos élites, (6) politiques, économiques, académiques (7) voire artistiques, se retrouvent dans l’œil du cyclone.
En analysant les plus de 3'800 courriers électroniques entre le bout en train des riches et célèbres et l’icône de la « gauche », le site d’information américain « Mint Press » a trouvé du piquant, toujours sous réserve de vérification, bien que, vu le nombre, même si quelques-uns s’avéreront être des faux, le constat et sans appel, accablant.
Ce que l’on peut dire déjà à ce stade est que, Noam Chomsky avait toujours considéré Jeffrey Epstein comme « son meilleur ami » avec qui, lui et son épouse Valeria Wassermann, une traductrice brésilienne de 35 ans sa cadette, avec qui il s’était marié en secondes noces en 2014, après le décès de sa première épouse Carol, morte en 2008 après une longue maladie, avaient échangé de nombreux cadeaux et autres raffinements. Ils participaient également, tous les deux, à de nombreux dîners et autres réunions informelles, en présence, entre autre, du militant conservateur de l’extrême droite américaine Steve Bannon, avec qui l’intellectuel semblait avoir beaucoup d’affinités, le metteur en scène Woody Allen, ainsi que l’ancien premier ministre israélien, Ehud Barak, soit dans sa résidence à New York, les anciens locaux de la « Birch Wathen School », un manoir de 4'700 m2 sur 7 étages, d’une valeur de 56 millions USD, situé dans le quartier huppé de l’Upper East Side, au cœur de Manhattan, voisine à Howard Lutnick, l’actuel Secrétaire au Commerce de l’administration Trump, également cité à maintes reprises dans ces fameux « files », manoir appartenant d’ailleurs en réalité, du moins à l’époque, au conglomérat de distribution « Limited Brands » (Victoria’s Secret) du milliardaire de l’Ohio, Leslie Wexner, actuellement dans le collimateur de la justice, sa résidence à Palm Beach, où il s’était fait arrêter en 2008, ou dans sa résidence à Little St. James aux Isles Vierges des Etats-Unis, connue pour ses « ébats déchaînés ».
Sentant l’étau se resserrer, quelques mois avant son arrestation, le 6 juillet 2019, par le FBI, à bord de son jet privé, à l’aéroport de Teterboro dans le New Jersey, en provenance de Paris, où il possédait un appartement de 700 m2, situé 22, Avenue Foch, le futur prévenu s’adressa à son ami Noam, désespéré, afin d’obtenir quelques conseils précieux, dans le but de redorer son image publique quelque peu écornée.
Epstein :« Noam, j’aimerais bien ton avis. Comment je gère ces médias pourris ? Cela devient incontrôlable. Devrais-je signer une tribune libre dans un grand journal ? Devrais-je me défendre ou devrais-je les ignorer, tout en sachant que la populace peut devenir dangereuse ? »
Epstein : « J’ai vraiment besoin d’un conseil. Les médias me traitent de monstre. Congrès et Sénat sont inondés de plaintes, et les avocats, tout ce qu’ils veulent, c’est mon argent. Je ne sais pas comment traiter avec les médias. Des suggestions ? »
Chomsky : « J’ai bien vu la façon horrible dont te traitent les médias et le public. C’est douloureux à dire, mais je pense que la meilleure solution serait de les ignorer. J’ai connu plein de situations de ce genre par le passé, bien que jamais dans de telles proportions. Quelques-uns de mes amis ont subi un sort similaire. Ce que veulent ces vautours, c’est une réponse publique, ce qui leur donnerait l’occasion de proférer des calomnies. Ce sont des excentriques, qui ne cherchent qu’à se faire de la publicité. C’est le meilleur conseil que je puisse te donner. »
Le 29 décembre 2018 Epstein demanda à nouveau l’avis de son ami Noam, au sujet d’un brouillon d’une tribune qu’il était en train de rédiger, écrite à la troisième personne, qu’il comptait publier dans les colonnes du « Washington Post », extrait :
Epstein : « Les détracteurs ont tort, au niveau de la justice, autant qu’au niveau de la morale. Ils font abstraction du sens même de la justice. Pendant les dix ans suivant sa condamnation (à Palm Beach, en Floride, en 2008 ndlr) il a mené une vie de citoyen responsable, dédiée aux œuvres de bienfaisance. En réalité c’est un homme d’affaires bien sous tous rapports, sans antécédents judiciaires, qui s’est fait tout seul et qui a réussi. Il doit être traité comme n’importe quel citoyen qui a certes un casier judiciaire, mais qui a payé sa dette à la société. »
Chomsky : « C’est une déclaration puissante et convaincante. Malheureusement, peu de gens seront prêts à réfléchir sérieusement aux arguments qu’on leur présente ou de trancher les raisonnements contradictoires. J’en ai fait l’expérience à de nombreuses reprises dans d’autres affaires. Autant cela puisse être désagréable, la meilleure façon de traiter cette affaire, c’est de faire profil bas et d’attendre que la tempête passe. Sinon cela ouvrirait les portes à toutes sortes de charges qui, sans doute, pourraient être traitées dans le domaine public, par un tribunal, mais qui n’y trouveront jamais de réponses adéquates et équitables, car c’est d’un autre domaine public dont nous parlons ici, celui où règnent suspicions et fausses accusations. Le travail fantastique que tu as accompli parle de lui-même (?). »
Son amitié avec Jeffrey Epstein était allée jusqu’à vouloir nommer le comptable de celui-ci au conseil d’administration sa fiducie familiale, ce que ses enfants n’avaient que très peu goûté à l’époque.
En 2023 Noam Chomsky avait subi un accident vasculaire cérébral débilitant, ce qui l’a laissé avec de grandes difficultés d’élocution, incapable depuis de mener une conversation suivie.
Aux Etats-Unis, un intellectuel public a, comme tout autre citoyen d’ailleurs, le droit de s’exprimer librement, en privé ou en public. Cette liberté d’expression, absolue et inconditionnelle, est protégée par le premier amendement la Constitution et il n’y a probablement aucun autre pays au monde qui la connaît sous cette forme catégorique. Toutefois, il y a des règles tacites, et c’est là que ça se corse. Et il n’y a probablement guère de personnalité mieux placée pour les connaître que Noam Chomsky, pour les avoir décrites dans son livre la « Fabrique du consentement », inspiré de l’œuvre « Public Opinion » parue en 1922, du journaliste américain Walter Lippmann (1889-1974), précurseur du néolibéralisme et son « despotisme éclairé » (8).
Car, comme disait Voltaire, figure de proue du siècle des Lumières, défenseur de la liberté d’expression et anticlérical viscéral : Le catéchisme, c’est bon pour le peuple, car
« Il est fort bon de faire accroire à la plèbe qu’ils ont une âme immortelle et qu’il y a un Dieu vengeur dans les cieux qui les punit s’ils veulent me voler mon blé. » Le savoir et les connaissances appartiennent donc aux élites, et, par conséquent, il faut garder en tête que :
« L’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne. »
Ou, pour citer un extrait du spectacle du célèbre humoriste de « stand-up » américain George Carlin (1937-2008) datant de 2005 :
« L’éducation ça craint, et il y a une raison pour cela. C’est parce que les propriétaires de ce pays ne veulent de gens éduqués. Je parle des vrais propriétaires. Oubliez les politiciens, ils sont là pour vous faire croire que vous avez des choix. Vous n’en avez pas, vous avez des propriétaires.et ceux-là ne veulent pas d’une population bien informée, instruite et cultivée, capable de développer une pensée critique et autonome. Ils ne veulent pas que, d’un coup, les gens se rendent compte que, depuis trente ans, ils se font avoir. Non, ce qu’ils veulent, ce sont des ouvriers dociles, juste assez intelligents pour faire tourner la machine et d’effectuer la paperasse et assez stupides pour accepter passivement tous ces boulots de plus en plus absurdes, ces salaires en constante diminution, ces heures supplémentaires non rémunérées. Et maintenant ils sont après vos économies et vos retraites pour les confier à leurs amis, les criminels à Wall Street. Et vous savez quoi ? Ils les auront, parce qu’ils sont les propriétaires de ce pays. Ils ont déjà acheté les parlements et le Congrès. Les propriétaires de ce pays savent pourquoi ils vous font croire que c’est ça le rêve américain, parce qu’il vaut mieux être endormi pour le croire. C’est un grand club, mais vous n’en faites pas partie. » George Carlin, 2005
Donc, règle numéro une, pas de critique systémique. On peut critiquer les excès du capitalisme, jusqu’à mettre au pilori des capitalistes puissants pour leur cupidité, mais jamais, au grand jamais, on ne doit mettre en question sa raison d’être, car la fondation même de la nation américaine est basée sur l’idéologie du capitalisme, le critiquer reviendrait à mettre en péril son existence même, voire sa raison d’être. Règle numéro deux, on peut critiquer le communisme, on doit critiquer le communisme, mais jamais, au grand jamais, on doit lui trouver des aspects positifs. (9)
Ainsi, afin de rester dans les bonnes grâces du système et de continuer à bénéficier des subventions généreuses, privées pour la plupart, l’intellectuel de gauche Noam Chomsky s’arrange et met de l’eau dans son vin. Juste ce qu’il faut. Et il y a de signes qui ne trompent pas. Des doutes sur l’attaque du World Trade Center ? « Une théorie de complot. » L’assassinat de John F. Kennedy ? « Une théorie de complot. Il y a des assassinats tous le jours ». On est anticapitaliste, mais aussi anticommuniste. On est anti-impérialiste mais on appelle systématiquement à voter démocrate. « Votez pour le moindre mal, votez Démocrate ! Votez Hillary Clinton ! Et, en plus, c’est une femme. » « Si vous ne vous faites pas vacciner contre le Covid, avec un produit, jamais testé sur l’homme, on vous exclura de la société et vous n’avez qu’à crever de faim ». C’est ce qu’on appelle « controlled opposition ». Cela assure le flux continu des financements pour les travaux de recherche, au Massachusetts Institute de Technology (1955-2002), une succursale de la CIA, et autres institutions (10), et ça garantit une présence dans les médias et les grands titres de presse.
Tout a un prix. Et ceux qui franchissent le Rubicon et ne se plient pas à la doxa, sont ostracisés par les milieux académiques et les médias et restent dans l’ombre, comme les académiciens Michael Parenti (11), Michael Hudson (12), David Graeber (13), Richard Wolff (14)) et tant d’autres.
« La plus grande partie de nos contemporains est aujourd’hui réduit par l’indigence à ce dernier degré d’avilissement où l’homme, uniquement préoccupé de survivre, est incapable de réfléchir aux causes de sa misère et aux droits que la nature lui a donné. » Extrait d’un discours aux Etats généraux de 1789 par Maximilien de Robespierre
Et la réponse du contemporain, l’humoriste américain George Carlin :
« Ça ne s’améliorera jamais. Soyez contents de ce que vous avez, car les propriétaires de ce pays le veulent ainsi. » George Carlin, 2005
Dans ce contexte, la maxime de la politologue et philosophe Hannah Arendt (1906-1975) « Denken ohne Geländer » (penser sans rampe) prend toute son importance, car la plupart des gens, comme les nombreux disciples de l’intellectuel qui continuent à le défendre, sont incapables de séparer l’homme de sa pensée, car il leur faut une « rampe » une idéologie, un gourou, sur lequel ils peuvent s’appuyer, faute d’avoir la capacité de développer une pensée autonome. (15)
- Henri Guillemin, historien français, raconte Voltaire.
- Noam Chomsky, linguiste américain et professeur émérite au MIT (Massachusetts Institute of Technology), intellectuel engagé, anarcho-syndicaliste, socialiste libertaire, antimilitariste, rationaliste et résolument anti-structuraliste (débat Chomsky vs Foucault, Eindhoven 1972), auteur du livre « La fabrique du consentement » inspiré de l’ouvrage « Public Opinion » du journaliste américain Walter Lippmann, initiateur du mouvement du néolibéralisme, paru en 1922, dont pourtant la thèse élitiste, et conclusion de son livre, de la nécessité d’ériger une barrière de la censure dans le discours public, sous forme d’une propagande, savamment orchestrée par un cercle restreint de savants, indispensable à la préservation de la cohésion sociale, Noam Comsky feint réfuter.
- « One Nation under Blackmail » une synthèse historique de la symbiose entre l’état profond et le crime organisé, dont Jeffrey Epstein n’est qu’un des nombreux protagonistes, ouvrage de la journaliste américaine Whitney Webb de 1'000 pages en 2 tomes, paru en 2022
- https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/reversal-of-fortune-216528
- https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/omicron-satyricon-237914
- https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/nos-elites-se-delitent-254188
- https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/la-fin-du-capitalisme-264716
- https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/despotisme-eclaire-237314
- https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/des-images-dans-les-tetes-247184
- https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/harvard-orwellienne-jusqu-au-bout-197310
- Dr. Michael Parenti (1933-2026) historien et politologue marxiste, virulent critique du capitalisme et l’impérialisme américain, critiques & analyses publiées dans une vingtaine d’ouvrages et explicités lors de nombreuses conférences publiques.
- Dr. Michael Hudson, économiste et chercheur hétérodoxe, conférencier et auteur de nombreux ouvrages.
- Dr. David Graeber (1961-2020) anthropologue, militant anarchiste, socialiste libertaire (Occupy Wall Street) conférencier et auteur de nombreuses ouvrages
- Dr. Richard D. Wolff, économiste marxiste, professeur émérite à l’Université de Massachusetts, Amherst, conférencier et auteur de nombreux ouvrages
https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/liberte-s-251132


