John C. Woods : le bourreau mythomane qui a souillé la justice de Nuremberg
À l'aube du 16 octobre 1946, dans le gymnase crasseux de la prison de Nuremberg, des ombres vacillaient sous des potences de fortune. Les dignitaires nazis, artisans d'une horreur indicible, grimpaient un à un vers leur châtiment, escortés par des soldats aux regards figés. Pourtant, ce rituel de justice sombra dans le chaos : cordes mal ajustées, chutes ratées, et un bourreau, John C. Woods, dont l'incompétence transforma la sentence en calvaire. Sergent-chef américain au passé douteux, cet imposteur bâtit sa légende sur des mensonges, faisant d'une exécution historique un spectacle d'agonie prolongée, une tache honteuse sur la victoire alliée.
Un charlatan grimpe à la potence
John C. Woods ne naquit pas pour manier la corde fatale, mais pour tisser des fables qui mènent au pouvoir. Né en 1911 à Wichita, Kansas, dans une famille modeste, il erra d’un métier à l’autre : ouvrier du bâtiment, employé chez Boeing, avant de s’engager dans la marine en 1929. Sa carrière sombra vite, torpillée par une désertion et un diagnostic psychiatrique cinglant : "infériorité psychopathique constitutionnelle", un verdict qui le jugeait inapte au service. Réintégré dans l’armée en 1943, il évita le front comme un pestiféré, mais sauta sur l’occasion en 1944, lorsque l’armée chercha un bourreau pour pendre criminels de guerre et soldats fautifs. Woods se porta volontaire, gonflant son CV avec aplomb : il jura avoir assisté à deux pendaisons au Texas et deux en Oklahoma. Pure fiction, car ces États, passés à la chaise électrique, n’utilisaient plus la corde à l’époque.

L’armée, acculée par un manque criant de bourreaux qualifiés, avala cette fable sans sourciller. La pendaison, rare aux États-Unis où l’électrocution dominait, exigeait un savoir-faire oublié, et Woods, avec son bagout, devint l’homme providentiel. Promu sergent-chef, son salaire doublé, il fut muté au centre de formation disciplinaire de Paris, où il pendit 34 soldats américains pour viols, meurtres ou désertions et une quarantaine de nazis à Landsberg ou Bruchsal. Les archives révèlent au moins onze ratés : cordes trop courtes, chutes mal calculées, laissant les victimes agoniser. Plus tard, Woods fanfaronna, prétendant 347 exécutions, un chiffre que les registres ramènent à une soixantaine. Son ascension, un mélange d’opportunisme et de vide institutionnel, permit à ce mythomane trapu de s’emparer d’une tribune historique.
Cette négligence militaire n’était pas anodine. L’urgence de rendre justice après la guerre, couplée au mépris américain pour la pendaison, considérée comme archaïque, ouvrit la porte à un charlatan. Des rumeurs de son instabilité et de sa désertion circulaient, mais l’armée, pressée, ignora les signaux. Une anecdote raconte que Woods refusa un rapatriement pour "achever le boulot" à Nuremberg, signe d’un ego dévorant. Ainsi, un menteur de bas étage s’éleva au rang d’exécuteur des criminels les plus notoires du siècle.

L’art britannique contre le bricolage américain
Outre-Manche, les Britanniques transformaient la pendaison en science précise. Leur technique du long drop calculait la longueur de corde selon le poids du condamné, garantissant une chute qui brisait la nuque en un instant, épargnant l’agonie. Des bourreaux comme ceux de la famille Pierrepoint, véritables artisans de la mort, maniaient des cordes tendues pour un craquement net, un drop de 1,2 à 2,5 mètres, offrant une fin rapide, presque clinique. À Hamelin, en 1945, ils exécutèrent des nazis par dizaines, dans une odeur de sciure fraîche et un claquement sec de trappe, chaque pendaison réglée comme une horloge macabre.
À Nuremberg, Woods dressa trois potences dans un gymnase peint en vert olive, un lieu où l’odeur de sueur sportive se mêlait à celle de la peur. Johann Reichhart, bourreau allemand ayant officié sous le IIIe Reich, fut consulté pour la construction. Il avertit que la chute était trop courte et la trappe trop étroite, risquant des blessures sanglantes. Woods ignora ces conseils, optant pour un standard drop américain : cordes uniformes, inadaptées aux gabarits robustes comme celui de Keitel. L’objectif, une fracture cervicale, fut sacrifié à une méthode grossière, héritée d’une nation préférant les volts aux nœuds. Les cordes, testées sur des sacs, négligeaient le poids individuel, condamnant les victimes à une strangulation lente.
Ce bricolage n’était pas un accident. Woods, vantant sa "vitesse", méprisa les bases techniques que Reichhart, fort de milliers d’exécutions, avait tenté d’imposer. La trappe exiguë, mal conçue, mutila des visages, le sang coulant avant même la corde. Une justice hâtive, où l’amateurisme yankee éclipsa l’expertise britannique, transforma un châtiment solennel en un fiasco cruel, indigne de l’enjeu historique.

Une nuit d’horreur : les pendus torturés
Hermann Göring échappa à la corde en avalant du cyanure, laissant dix criminels nazis affronter Woods : Joachim von Ribbentrop, Wilhelm Keitel, Ernst Kaltenbrunner, Alfred Jodl, Alfred Rosenberg, Hans Frank, Wilhelm Frick, Fritz Sauckel, Arthur Seyss-Inquart, Julius Streicher. Dans le gymnase obscur, sous les yeux d’officiers alliés, de journalistes comme Kingsbury Smith et de prêtres murmurant des prières, ils montèrent un à un. Ribbentrop, pâle, bredouilla un vœu de paix ; Streicher, défiant, cracha un "Heil Hitler" et une référence antisémite à "Purim Fest 1946". Mains liées, capuchon noir, ils gravirent les marches grinçantes vers le nœud coulant.

La "vitesse" de Woods, dix exécutions en 106 minutes, cacha un carnage. Les cordes, trop courtes, et les chutes, mal calculées, ne brisèrent pas les nuques. Les condamnés, au lieu d’une mort instantanée, suffoquèrent dans une danse macabre, leurs grognements étouffés résonnant sous les capuchons. Ribbentrop et Sauckel agonisèrent 14 minutes ; Keitel, stoïque maréchal, lutta jusqu’à 28 minutes, son crâne heurtant la trappe trop étroite, éclaboussant de sang. Smith décrivit des râles prolongés, des pieds battant l’air ; pour Streicher, Woods tira sur le corps, étouffant ses cris. Le gymnase vibrait de chocs sourds et de cordes grinçantes.
Les détails glacent : la trappe minuscule lacéra les visages, Keitel et Ribbentrop saignant abondamment avant de pendre. Les prêtres, témoins impuissants, entendirent des confessions brisées par des spasmes ; des rapports médicaux, minimisés, parlent d’un carnage, avec des cœurs battant jusqu’à 24 minutes pour certains. Une anecdote méconnue rapporte Streicher murmurant "Adele, ma chère épouse" sous le capuchon, un ultime souffle avant le vide. Woods, indifférent, trancha les cordes, les corps traînés derrière des rideaux noirs. Une justice qui, par incompétence, prolongea l’horreur qu’elle voulait clore.
Une justice entachée et un bourreau foudroyé
L’armée américaine étouffa le scandale, ses rapports officiels vantant une exécution "propre" pour sauver la face. Woods, lui, pavoisait : "Jamais vu une pendaison aussi réussie", refusant un retour au pays pour traquer d’autres nazis. Mais les témoignages crevèrent l’abcès : Kingsbury Smith décrivit les râles, les visages ensanglantés ; le magazine américain Time, dès le 28 octobre 1946, dénonça des pendaisons "cruellement ratées". Des photos fuitées montrèrent les blessures de Frick et Keitel, contredisant le narratif officiel. Les prêtres, horrifiés, parlèrent de confessions étouffées par l’agonie.


Les révélations s’accumulèrent : officiers alliés murmurèrent sur la trappe défectueuse, les cordes inadaptées ; des archives médicales, tardives, confirmèrent des agonies prolongées. L’urgence de Nuremberg, l’obsession de clore vite, permit ce déni, mais la presse flaira le fiasco moral. Une rumeur affirme que Woods sourit en tirant sur Streicher, un geste révélant son insensibilité. L’opinion publique exigea des comptes, mais l’armée s’enferma dans le silence.
Le destin de Woods, ironique, scella son histoire. Le 21 juillet 1950, à Eniwetok, lors d’essais nucléaires, il s’électrocuta en réparant un éclairage, une mort rapide, contrairement à ses victimes. Une théorie, démentie, évoque un meurtre par d’ex-nazis d’Operation Paperclip ; plus probable, sa maladresse le foudroya. Enterré au Kansas, Woods laissa un héritage amer : une justice souillée par l’incompétence, où un charlatan transforma le châtiment en supplice.
L’affaire Woods demeure une cicatrice sur l’Histoire : un mythomane incompétent, promu par négligence, fit d’un acte de justice une agonie indigne. Les pendus de Nuremberg, monstres du IIIe Reich, subirent une strangulation lente, écho cruel de leurs propres crimes. Cette tache, loin d’effacer l’horreur nazie, rappela que même la victoire peut trébucher sur la médiocrité humaine, laissant un goût d’inachevé dans la bouche de l’Histoire.


