L’étrange pari de Charles de Gaulle : replacer l’élite à la tête des masses, et faire les yeux doux à l’Allemagne nazie (74)
Présentant l’article publié dans le numéro du 10 mai 1933 de la Revue politique et parlementaire par un Charles de Gaulle qui n’est encore que chef de bataillon, mais qui, par l’entremise du maréchal Pétain, a été affecté, dès novembre 1931 (il le restera jusqu’en 1937), au Secrétariat général du Conseil supérieur de la Défense nationale, Éric Anceau (historien, Sorbonne Université et SIRICE, rattaché à la Fondation Charles de Gaulle) écrit :
« Longtemps médité, l’article a été rédigé au cours du mois d’avril 1933. À ce moment-là, le climat international est très sombre. Si la conférence de Lausanne de l’été 1932 a mis fin au paiement des réparations allemandes, l’apaisement n’a été qu’un feu de paille. Les Japonais se sont emparés de la Mandchourie chinoise, témoignant de leur impérialisme. Mais surtout, Hitler vient tout juste d’accéder à la chancellerie, en Allemagne, le 30 janvier 1933, et de recevoir les pleins pouvoirs du Reichstag, le 23 mars. Ses desseins de politique extérieure, et en particulier sa volonté de remettre en cause le traité de Versailles, sont connus, et si de Gaulle ne les évoque pas explicitement dans son article, le danger allemand occupe une place centrale dans son argumentation. »
(https://www.revuepolitique.fr/vers-larmee-de-metier-reedition-de-larticle-de-charles-de-gaulle-publie-dans-le-n-du-10-mai-1933-de-la-revue-politique-et-parlementaire/)
C’est d’abord le titre donné à cet article (Vers l’armée de métier) qui doit nous arrêter. Il est identique à celui qui serait utilisé un an plus tard (5 mai 1934) pour un livre qui en reprendrait des passages entiers, tout en y ajoutant certains prolongements, et la surprise d’une traduction allemande (1935)… ordonnée – à ce qu’il semble – par Adolf Hitler lui-même… Voilà bien qui fleure le scandale… Peut-être.
Significativement, les deux textes commencent par cette phrase plutôt énigmatique :
« Comme la vue d’un portrait suggère à l’observateur l’impression d’une destinée, ainsi la carte de France révèle notre fortune. » (page 288 du document papier accessible ici :
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k14226c/f304.item.zoom#)
S’il arrive à « destinée » et à « fortune » de s’accorder parfois à la façon d’un… destin, il n’en reste pas moins que ce qui viendrait révéler notre « richesse » à un voisin dénué de tout scrupule, menacerait de nous apparaître comme devant susciter en nous une certaine inquiétude…
Serait-ce cette forme d’indiscrétion d’un militaire français initié aux grands enjeux politico-militaires de son temps (cf. sa présence dans le Secrétariat général du Conseil supérieur la Défense nationale) qui aurait porté les autorités allemandes à faire une publicité toute spéciale à cet ouvrage auprès de leurs propres concitoyennes et concitoyens ?
Dans l’immédiat, nous en resterons à l’article publié en mai 1933, tout en indiquant que, plus tard, nous pourrons nous attarder sur les inflexions apportées par le livre à cette version originelle, pour autant qu’elles se révèleraient plus particulièrement significatives d’un certain état d’esprit chez ce De Gaulle qui ne devrait pas manquer de laisser les Françaises et les Français devant une très redoutable question : celle de ce qui se sera tramé dans leur pays jusqu’à la première moitié du mois de juin 1940.
Voilà donc la brèche que Charles de Gaulle ne va pas tarder à élargir de façon plus ou moins stupéfiante, jusqu’à donner l’occasion à Adolf Hitler d’en faire un article de sa propre propagande :
« Si les frontières des Pyrénées, des Alpes et du Jura laissent en repos relatif le soldat et le politique, au contraire la brèche du Nord-Est les occupe indéfiniment. Sur sept cents kilomètres, de la Suisse à la Mer du Nord, la nature ne nous protège que de quelques pans de rempart. » (Idem, page 288)
Veut-on vraiment mesurer la gravité de la situation dans laquelle la France se trouve mise "tout naturellement" ?...
« Bien pis, la géographie y organise l’invasion par de multiples voies pénétrantes : vallées de la Meuse, de la Sambre, de l’Escaut, de la Scarpe, de la Lys, où les rivières, les routes et les rails s’offrent à guider l’ennemi. » (Idem, page 288)
« S’offrir à guider l’ennemi »… Serait-ce le souci de la seule nature ?... Et pour permettre au grand réviseur du traité de Versailles d’atteindre à quelle « fortune » donc ?... Il nous tarde déjà de le savoir, mais la marâtre nature n’en a pas fini de paraître vouloir nous accabler de toutes les façons possibles :
« Fâcheuse quant au relief, la frontière du Nord-Est ne l’est pas moins par son tracé saillant. L’adversaire, qui frappe à la fois en Flandre, dans l’Ardenne, en Lorraine, en Alsace, à la Porte de Bourgogne, donne des coups concentriques. Les premiers pas en avant le mènent sur la Seine, l’Aube, la Marne, l’Aisne ou l’Oise, dont il n’a plus, dès lors, qu’à descendre le cours facile, pour atteindre la France au cœur. Il n’y a pas deux cents kilomètres entre Paris à l’étranger, six jours de marche, trois heures d’auto, une heure d’avion. Un seul revers aux sources de l’Oise et voilà le Louvre à portée du canon. » (Idem, pages 288-289)
Il est bien vrai qu’Hitler était un amateur d’art… Mais lui fallait-il impérativement s’armer de semblable façon rien que pour aller dévisager la Joconde au malicieux sourire ?...
C’est qu’il y avait bien mieux à faire… à condition de ne pas se laisser trop retarder par une quelconque bataille de la Marne. En effet…
« Du charbon que produit la France, les deux tiers sortent de terre à Lens ou à Valenciennes. Nos riches minerais de fer se tirent de Longwy, Briey, Nancy. Le peu de pétrole que nous pouvons extraire jaillit du sol de l’Alsace. Sur cent cinquante hauts fourneaux, cent vingt sont en Lorraine ou bien en Champagne. IL est tissé, au nord de la vallée de la Seine, les neuf dixièmes des draps français, les quatre cinquièmes des lainages. Il se fabrique aux bords du fleuve la plus grande part des produits chimiques, toutes nos autos, tous nos avions. En Brie, en Beauce, en Flandre, en Artois, sont nos meilleures terres à blé ; nos betteraves en Picardie et dans l’Ile-de-France. Or, à peine sort-on de Belgique, on est au milieu des métiers de Roubaix, des mines de Denain-Anzin ou des forges de la Meuse. Une seule étape mène de Sierck aux hauts fourneaux de Thionville. D’Allemagne, on peut tirer au canon sur Pechelbronn et au fusil sur Strasbourg. Point de marches devant nos trésors. » (Idem, page 289)
Alors, y viendras-tu, grand méchant loup ?... compte tenu des facilités dont le chef de bataillon De Gaulle t’offre l’infini catalogue, et pour y glaner tant de nos richesses si imprudemment offertes ?...
« Et justement, la région du Nord, où nous sommes surtout vulnérables, est celle-là même que les Allemands ont toutes les raisons naturelles de prendre comme direction de leur effort principal. » (page 289)
Or, l’humain peut lui-même rejoindre les "volontés" naturelles…
« Orientés par leurs voies ferrées, dont huit sur onze principales débouchent au nord de Thionville, tentés par les routes en palier de Westphalie et de Flandre, attirés vers Anvers et vers Calais par l’instinct de surveiller l’Angleterre, les Germains, en marchant vers les sources de l’Oise, ne feraient que se conformer à l’ordre naturel des choses. » (page 290)
Encore l’article de la Revue politique et parlementaire ne nous aura-t-il offert que des amuse-bouche… Un an plus tard, ce seront des plats entiers qui se mettront à déferler vers les appétits allemands, tout en accentuant jusqu’aux limites du possible les facilités d’accès que la France se révélerait en mesure d’offrir à l’ennemi héréditaire pour peu qu’il ne subsiste plus rien de tout ce que la Première Guerre mondiale avait fait verser de sang le long de cette même frontière nord-est…
Voyons comment cet abaissement du moral des troupes françaises avait été initié dans le même article du même chef de bataillon lançant une sorte de cri de guerre à qui saura l’entendre au sein de la République française :
« Voici venu le temps des soldats d’élite et des équipes sélectionnées. » (Idem, page 294)
Basculement inévitable, semble-t-il…
« Il est de fait, dorénavant, que sur terre, comme sur mer et dans les airs, un personnel de choix, tirant le maximum d’un matériel puissant et varié, posséderait au début d’un conflit une supériorité terrible. C’est alors qu’on pourrait voir, suivant Paul Valéry, « se développer les entreprises de peu d’hommes choisis, agissant par équipes, produisant en quelques instants à une heure, dans un lieu, imprévus, des événements écrasants ». Sans doute, cet avantage serait-il momentané. Pour peu que la foule trouve le temps de s’organiser et de s’instruire avec toute la rigueur qu’exige l’outillage, bref qu’elle cesse d’être la foule, les éléments spécialisés perdraient progressivement leur puissance relative. Mais pour un délai de plus en plus long, dans un espace de plus en plus large à mesure que s’accroissent la complication et le rayon d’action des moyens, les troupes professionnelles sont assurées de dominer. » (pages 295-296)
Une élite, donc, mais de « professionnels »… nettement démarqués de la nation en armes…
« Dès lors, cette force, immédiatement capable de prévenir et de riposter, qu’impose à la France sa " figure", c’est une armée de métier qui la lui donnera. » (page 296)
Mais notre chef de bataillon veut pousser bien plus loin encore la promotion des élites et l’abaissement des foules dont il se fait le chantre…
« Le principe des masses armées a naturellement triomphé sans conteste pendant la période cruelle où les nations engagèrent jusqu’à leur existence. Divers signes font penser que ce stade est révolu. » (Idem, page 296)
Or, si, pour le Molière du Médecin malgré lui, « il y a fagots et fagots… », pour notre De Gaulle, il y a guerres et guerres :
« Il faut convenir, d’ailleurs, que la substitution plus ou moins complète de combats bien réglés aux heurts furieux des masses en armes serait pour la race des hommes un bénéfice sans prix. » (Idem, page 297)
Dans la mesure du possible, il s’agit donc de basculer de la quantité à la qualité…
« Le moment semble venu d’ajouter à notre armée de cadres, de réserves et de recrues, élément principal de la défense française, mais lente à réunir, lourde à mettre en œuvre, et dont le gigantesque effort ne saurait correspondre qu’au dernier degré du péril, un instrument d’élite, apte à frapper à toute heure, en tout lieu, en toute occasion. » (Idem, page 298)
De façon très générale…
« Voit-on pas que le système de la qualité est en vigueur, dès à présent, dans maintes branches de la force ? » (Idem, page 299)
Ici, cependant, quelque chose d’assez inquiétant commence à pointer le bout de son nez :
« Certes, on devrait s’abstenir, pour traiter les volontaires, des procédés étroits dont nous sommes un peu coutumiers. Dès lors, « Messieurs les maîtres », bien logés et nourris, vêtus brillamment, insouciants célibataires, jouissant du prestige qui tient au maniement des moteurs, ondes et télémètres, pratiquant les sports qu’on envie, vivant en campagne d’avril à novembre et, tout en manœuvrant, faisant leur tour de France, se recruteraient aisément. » (Idem, page 300)
Le service du maintien de l’ordre à l’intérieur du pays – et tout spécialement à Paris – s’en trouverait décisivement transformé…
« Du jour où les troupes volontaires se trouveraient constituées, la Garde républicaine mobile, soit seize mille professionnels, créée pour remplacer dans le maintien de l’ordre les contingents servant à court terme, disparaîtrait sans inconvénients. » (Idem, page 300)
Et voici, maintenant, comment ficeler le tout…
« Surtout, les jeunes volontaires, ayant reçu en commun pendant six années la plus complète instruction technique et morale, fourniraient ensuite aux contingents et aux réserves des gradés de premier ordre. Comme d’autres, nous en ferons des chefs pour le peuple en armes. » (Idem, page 300)
En conséquence de quoi…
« Recréer l’élite au profit de la masse, associer le nombre et la qualité, telle est la tâche qu’exigent de l’armée à la fois le progrès et la tradition. » (Idem, page 300)
Un an plus tard, le livre Vers l’armée de métier nous emmènerait bien plus loin encore !...
Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/
Michel J. Cuny

