L’inconnu
On part dans l'inconnu avec une certaine innocence ; aujourd'hui, à l'époque où l'on programme sa maternité après qu'on aura fini de payer les traites de l'appartement, qu'on aura changé de voiture, je devrais dire plutôt, il faut partir dans l'inconnu avec une certaine innocence. Ici, l'inconnu n'est pas ignorance ; l'ignorance se relativise en rapport au savoir ou à la connaissance ; l'inconnu est une donnée, incontournable. Il faut,comme conseil face à la volonté de maîtrise et de sécurité qui ont envahi le monde occidental. Or même si l'on met tous les atouts de son côté pour décider, choisir, maîtriser, diriger, vouloir, le moment vient, inéluctable, où l'inconnu, l'inattendu- catastrophe ou chance, l'événement comme dirait Badiou- nous advient. C'est toujours lui qui guide notre devenir.
L'inconnu n'est pas qu'un voyage, il est le contraire de l'amour, dans son sens d'attachement, et requiert une grande confiance en soi quand on le recherche, quand on le provoque. Mais il semble aussi stupide de le chercher que de le craindre, car l'inconnu est.
Infiniment discret et seulement perçu par le sensible attentif, ou foudroyant.
La force d'inertie est la plus terrible qui inhibe la curiosité ; la curiosité de la jeunesse qui veut tout apprendre et tout voir. Il faut de l'audace pour cela, et souvent de l'inconscience, une ignorance joyeuse.
L'inertie, cette paresse fataliste, qui attend plus tard, trop tard, pour montrer les désastres qu'elle engendre. Louvoyer, se soumettre, obéir, fermer les yeux, quelle énergie perdue, et pas marrante.
Râler en attendant, pour se satisfaire ! Quelle quiétude d'être un aveugle confiant en celui ou ceux dont on attend ! Mais quel leurre de croire que son petit mot touche, fait mouche. Les mots qui sont pourtant au langage, donc à l'humanité, ce qu'à la pluie sont les nuages, la pluie, la vie.
Juste laisser voguer les mots sur la crête de mes pensées...
Si l'inconnu est un appel auquel on répond ou pas, l'insu est la chaîne de notre aliénation, le plomb qui nous tire au fond car il est du domaine de l'inconscient et rend notre existence passive. Savoir dépend de nous, ouvrir les yeux, affronter le réel, prendre le courage de se libérer, d'agir dans le sens de notre émancipation. Savoir, et non pas croire, nous arme car aucune paresse ni aucune lâcheté ne peut naître de la conscience. Plutôt qu'à se faire accroire qu'on maîtrisera tout, sans regard en arrière sur cette duperie, on ferait mieux de poser sur soi et sur la société un regard lucide.
La gauche va mourir. Est là notre inconnu. Un monde sans grandes gueules généreuses ; un monde sans regards illusionnés sur l'humain et sa nature dénaturée. Un monde sans plus le courage du combat éternel contre les puissants. Un monde sans la répartie du rire, sans l'audace du risque comme credo. Sans la chaleur de nos coudes à coudes quand on défile.
Un monde en carton pâte nous attend, un monde de faux culs qui se défilent en susurrant ou en piaillant ; des petites voix étranglées non par la timidité mais par la peur.
Mais non.
L'inconnu, à venir, est plein de mystères, de rêves et d'enthousiasmes. Rien n'est jamais certain, pourquoi alors tant de déploiements d'énergie ou de force pour le domestiquer ?
Bien souvent, une fois l'inconnu rencontré, on se l'approprie. Une rencontre, humaine, littéraire ou musicale... devient son domaine, son savoir ou sa sécurité : tout passe par l'inconnu, pourquoi donc en avoir si peur ? L'épreuve du déni, du rejet, de la moquerie, de l'abandon, bref, les expériences douloureuses sont si souvent agents d'évolution. L'inconnu suggéré qui nourrit plus notre sensibilité que notre imaginaire ; et tant d'autres encore...
Nous sommes nourris d'incertains, d'évocations, ces espaces sans contours entre le connu et l'inconnu. Ils sont même notre fondement : notre enfance n'est-elle pas toute entière dans le flou de souvenirs tronqués ? Notre mental cerne le connu pour en faire une histoire, construite,
solide souvent, sur laquelle on s'appuie et de laquelle alors il est difficile de s'extraire. Un personnage ; un goût ; un talent, une phobie, un puzzle bâti à la va vite et que certains habitent à vie. Mais notre réalité est ailleurs.
Vouloir faire un enfant pour un couple ami stérile... puis se dire, non, comment pouvoir abandonner ce bébé, même en mains amies ? C'est impossible, impossible
Maintenant, on peut ! Il y aura des enfants prévus pour être abandonnés, entre de bonne mains ; quelle vie intra-utérine ? Inconnue. Remarquez, il n'y a pas quarante ans qu'on sait que les bébés peuvent souffrir et qu'on essaie d'y remédier ! Alors, le fœtus ! Ainsi, ce que l'on ne peut pas faire par amour, on pourrait le faire pour de l'argent ? Je comprends mieux la misère du monde à travers cette vision, pas seulement mercantile, cela n'en est que l'écume, mais objectale de l'être humain, en particulier, de l'être vivant de manière plus générale ! Ainsi, la vie, pour la plupart de mes contemporains, notre existence, n'est qu'organique, qui s'arrangent de tambouilles si on les entoure d'amour, c'est-à-dire de soins, de jolies robes et de bonnes écoles .
Nous ne savons rien du passé puisque nous n'en tirons pas leçon, alors, l'avenir ! On avisera. Est-ce cela qui excite tant ? Nous interromprons le fil de notre hérédité, de nos filiations et de notre histoire ; du passé nous aurons fait table rase et l'individu roi pourra se prévaloir de l'auto-fabrication ; ainsi, nous mettons fin à une civilisation et abîmons le fil ténu qui restait encore de nos origines animales. Nous briguons l'immortalité et nous mettons fin à notre perpétuation !
Malheureusement, il ne s'agit pas d'attrait pour l'inconnu ; on ne dit pas « nous allons faire des expériences » ; cela est un su, à notre insu.
Tant que l'arbre est debout, il appartient à notre regard, une fois abattu, étrange et émouvant comme un cheval mort, nos yeux saignent. Puis sèchent, et s'habituent. Nous ne savions pas qu'il allait disparaître ; à qui appartenait-il ? À tous, sur un terrain privé ou sur un terrain public.
Les échoppes d'artisans ferment ou sont recyclées depuis longtemps ; dehors, le béton coule. Comment l'avoir imaginé ?
On voudrait garder ce que l'on aime. L'éternel retour. Nous sommes pleins de trous. Et pleins de bosses.
Une chanson douce que me chantait ma maman !
On agit dans l'inconscience même du souvenir ! Et avec ça bâtir le monde ! Au train où vont les choses, si ce n'était la mort, tout irait bien ! Freud avait-il raison ? Car nous ne savions pas que certains pouvaient faire, que nous ne pouvions pas empêcher de faire. Nous traumatiser de n'avoir pas deviné, et puis, une fois alertés, nous en faire une peine. À quoi bon ? L'inconnu toujours nous surprend mais trop tard, le petit cerveau de mammifère ne peut pas tout envisager ; jamais ! Pourtant, tu t'y efforces petit homme ! Même toi, je ne te connaissais pas, je n'avais pas idée : on nage en plein brouillard, on nage en plein désert, parfois des éclaircies, parfois des oasis, c'est tout. On est long à comprendre la nuisance des nuisibles ; de tous temps ! Rares sont ceux qui eurent l'instinct de fuir pour ne pas monter dans les wagons ! Impensable. Et pourtant pensé.
Demain je meurs sur la route et mon corps ne sera plus que viande, comme tous ces animaux que personne ne ramasse.
Sans attendre cette fin incertaine, on passe son temps à bâtir son paradis avec ses certitudes ; cela s'appelle le pouvoir si ça se propage ; nous restera à nous défendre, puis à nous déployer. On verra bien comment. S'enfermer dans sa cuirasse rend vulnérable.
Pour l'instant il nous faut nettoyer pour pouvoir respirer ; on le fait dans sa maison régulièrement, et c'est toujours à refaire, mais à chaque fois, on vide des poubelles, on range. Parce qu'une grande partie de notre vie s'appuie sur du connu, pour pouvoir jouir, accepter ou affronter l'inconnu, il faut rester vigilants, même dans nos projets. Nous sommes étouffés par les lois et sous les mensonges, les injustices, qu'elles nous touchent ou qu'elles ne nous touchent pas, elles nous gênent. Il ne s'agit pas simplement de la corde passée autour du cou des chômeurs, des précaires, des exclus, des entraves mises aux pieds de tous ceux qui voudraient mais qui ne peuvent pas, la société étouffe tout aussi fort ceux qui n'empruntent pas les sentiers battus, qui ne demandent rien à personne et qui ne gênent personne. C'est une ambiance.
La seule aventure programmée est l'enrichissement, la seule autorisation : entreprendre. Quelle bagarre pour s'affirmer ailleurs !
Un jour on viendra chez moi pour vérifier que ma cuisine est bien aux normes européennes, que j'ai bien un CAP de couvreur pour réparer mon toit, que j'ai le permis idoine et l'autorisation pour dépanner mon voisin en tirant sa voiture, un BPA de maraîcher pour cultiver mon jardin ; on perquisitionnera mes tiroirs pour s'assurer que je n'y cache pas des graines qui ne sont pas homologuées par des commissions habilitées, on s'avisera de m'interdire de faire la cuisine pour mon voisin invalide si je n'ai pas pignon sur rue : la gratuité de la convivialité est trop subversive qui ne verse son écot à l'État et qui fait de l'ombre aux spécialistes. Je serai jugée pour mauvaise citoyenneté ; déjà on condamne ceux qui tendent la main aux étrangers clandestins.
Tout devra être connu, su, surveillé ; une tension insupportable, une présomption de délinquance qui interdira toute spontanéité.
On viendra vérifier que je ne fume pas trop, que je ne bois pas trop ; et si oui, couic, plus de remboursement de soins. Et il s'en trouvera pour applaudir.
On s'assure contre tout mais on mourra de ce à quoi on n'avait pas pensé. On prépare l'entrevue, on répète les dialogues, les réparties, on en fait deux, cinq ou sept scénarios et on est confondu, stupide du tour que prennent les choses. Et on continue... on refait inlassablement les mêmes erreurs, sûr que le monde est à notre image ou qu'on le maîtrisera !
L'inconnu colle à la vie, précède l'expérience et ne s'éloigne jamais. Le passé est vertigineux, l'avenir brumeux ; on invente le premier sur pièces, on imagine le second sur des rêves ou des peurs. Et l'on croit consolider notre être.
« Le sage ne laisse pas aller ses pensées plus loin que la situation »
Le cœur pense, nous disent les sages, le cœur pense constamment, et nous n'y pouvons rien ; il nous faut limiter les mouvements du cœur, c'est-à-dire les pensées, à la situation vitale présente. Toutes les spéculations et les songeries qui vont plus loin sont vaines et ne font que blesser.
Être disponible à l'inconnu sans se mettre en danger, rester ouvert sans recevoir des flèches, curieux sans se perdre...
À quoi rime de se battre sur des tactiques ? Entendons-nous sur les actions à mener !
Quoi plus difficile que le courage ?
Car, aussi secrètes que soient nos aspirations, nos désirs d'aventure ne s'appuient que sur la projection que nous nous en sommes faite ; l'illusion construite sur des lectures, des films, des rencontres : nous nous imaginons que nous allons quelque part. Sans cette puissance de l'irrationnel qui nous dope, peut-être ne ferions-nous rien que survivre. Ou peut-être serions-nous sages. Sans le besoin obsessionnel de légitimer nos chemins par la raison, par des raisons.
Cela changerait beaucoup de choses : la rigidité de nos certitudes, celle encore plus néfaste de nos rejets et de nos croyances. Seul subsisterait le courage d'aller jusqu'au bout de notre authenticité, même dans la désobéissance, la résistance ou la rébellion. L'irrationnel, qui peut être vu ici comme la soupape d'une énergie trop grande contenue, pourrait se transmuter en énergie vitale pure. Avant la névrose, l'enfant n'offre qu'énergie vitale pure, c'est au fur et à mesure qu'elle devient fougue ou léthargie. Au fur et à mesure qu'elle se corrompt, qu'elle se corrode, la vie recule, la mort gagne et ne laisse à l'humain que le verbe fonctionner.
À quoi cela tient-il que nous acceptions d'être esclaves pour ensuite se montrer victimes et enfin mourir sur les barricades ? L'énergie saine nous empêche d'être esclaves, d'être complices ; alors, tout va mieux.
Mais nous avons troqué la confiance nécessaire à la vie en groupe contre l'affirmation de nos ressentis, nos impressions, même notre confort ! Nous n'avons plus de pensées mais des opinions ; bouclées.
S'arc-bouter sur la défense de ses névroses par peur de la santé ! Tel est le monde pourtant. Il est néanmoins possible de sortir du duo égoïsme/ compassion, ou bien croyance/tolérance, dans le lâcher-prise.
Et comment parler de l'inconnu sans parler de la mort ? Cette inconnue qui toujours se trouve derrière notre épaule gauche !


