lundi 26 février 2018 - par rosemar

L’oeil rond du Cyclope...

Le mot "cyclope" évoque les origines mêmes de notre littérature et un des plus célèbres épisodes de l'Odyssée d'Homère, un des plus effrayants aussi : celui du Cyclope Polyphème... on se souvient de ce monstre cruel qui dévore les compagnons d'Ulysse, méprisant, ainsi, les lois sacrées de l'hospitalité, si chères aux grecs.

Le Cyclope nous fait voir la rondeur de sa voyelle "o" en son centre, et, aussitôt, on entrevoit l'oeil rond et unique de cet être fruste.

Ce personnage est décrit, dans l'Odyssée, comme l'envers de l'humanité : cruel, impitoyable, il se comporte comme un monstre avide de sang humain, une sorte d'ogre féroce...

Il fait partie d'un peuple de pasteurs qui ne pratiquent pas l'agriculture, vivant de ce que la nature leur procure ; ce sont des bergers mangeurs de fromages et de grands consommateurs de viande. Ils n'ont aucune organisation politique.

L'œil unique pourrait être le symbole d'un état primitif de l'évolution et de l'intelligence. Dans la mythologie grecque, les Cyclopes sont parmi les premières créatures de l'univers, créatures imparfaites. Ce sont des forces primitives de nature explosive, volcanique, d'où leurs rapports étroits avec Héphaïstos, le dieu des volcans.

Le Cyclope inquiète et fascine, en même temps : le mot déroule, d'ailleurs, des consonnes variées, une sifflante initiale pleine de douceur, une gutturale plus âpre, une labiale empreinte de séduction.

Il représente une force brutale, et il aime tout de même les plaisirs de la vie : on le voit s'enivrer du vin que lui a offert Ulysse, afin de le dompter. Grâce à cette ruse, Ulysse parvient à aveugler le monstre et à sauver sa vie et celle de ses compagnons survivants...

Ainsi, le Cyclope semble subir un juste châtiment, lui qui n'a pas su respecter le lois saintes et sacrées de l'hospitalité : il n'a pas su accueillir des étrangers, les a méprisés et tués... Ce monstre anthropophage se comporte avec la plus grande sauvagerie.

Privé de son oeil unique, Polyphème crie alors son désespoir et sa haine...

Le mot "cyclope" évoque bien la rondeur de cet oeil unique : il est composé de deux éléments : "kuklos, le cercle" et "ops, l'oeil."

On reconnaît le premier radical de ce mot, dans les noms "cycle, cyclique, cyclomoteur, bicyclette." Et on retrouve le terme "ops" dans ces vocables "optique, opticien, ophtalmologie..."

L'oeil rond du Cyclope fait de ce personnage un être à part, une sorte de monstre qui n'a pas d'humanité et qui se conduit de manière indigne.

Confronté à ce géant hors norme, Ulysse montre toute son habileté et son inventivité : il parvient à abuser Polyphème, prétendant qu'il se nomme "personne", "outis", en grec, et quand les autres Cyclopes l'interrogent, au moment où le monstre aveuglé lance des appels de détresse désespérés, il s'écrie : "c'est personne !"

Et les autres Cyclopes le laissent seul face à son désespoir...

En tout cas, voilà un personnage digne de figurer dans les contes de notre enfance : effrayant, mystérieux, il suscite une peur panique.

On le voit : ce personnage est, en fait, un symbole, il représente une forme d'inhumanité...

Insensible à la pitié, il refuse de se plier à des règles de respect, de convivialité.

Ulysse confronté à cette altérité totale, à un être d'une grande cruauté, peut grâce à cet épisode évoluer...

Cette rencontre lui permet de surmonter et de vaincre ses peurs et ses angoisses.

Ainsi, l'Odyssée apparaît comme un véritable voyage initiatique qui offre au héros la possibilité de progresser.

Nous éprouvons tous des peurs qu'il nous faut dépasser pour mieux vivre...

L'Odyssée est bien une leçon de vie : le sage est celui qui parvient à dompter ses peurs, il peut alors accepter la finitude humaine car il arrive à vaincre la peur ultime, celle de la mort.

"L'histoire d'Ulysse est celle d'un homme qui va de la guerre à la paix, de la haine à l'amour, du chaos à l'harmonie, de l'exil au retour chez soi, bref, il va de la vie mauvaise à la vie bonne. Ce n'est donc pas seulement une épopée magnifique, dont les épisodes sont encore enseignés dans les écoles du monde entier vingt-huit siècles après sa première apparition, mais c'est surtout la matrice de toute l'histoire de la philosophie." Luc Ferry

 

Le blog :

http://rosemar.over-blog.com/2018/02/l-oeil-rond-du-cyclope.html

Photos : wikipédia



72 réactions


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 26 février 2018 11:49

    Son antidote est le : TROISIEME OEIL ou glande pinéale,...


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 26 février 2018 11:56

    Merci pour cet article qui nous entraîne sur les chemins merveilleux de l’ODE HISSEE par les voiles du passé antérieur. En 1982, j’ai décidé de faire le tour entier de la Grèce (Crète y compris). Compagnon indispensable : Jacques Lacarrière. Une grande astrologue (peut-être est-elle aujourd’hui trop âgée), organise des voyages initiatiques en suivant le chemin des Dieux. Erin Sullivan. 


    • rosemar rosemar 26 février 2018 12:12

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      Jacques Lacarrière : L’été grec, oui, une belle référence pour faire un voyage en Grèce....
      De belles pages sur l’alphabet grec, la langue, la découverte des monastères....

  • Diogène Diogène 26 février 2018 12:00

    Les compagnons d’Ulysse, comme tous les marins, n’avaient besoin de personne pour faire éternuer le cyclope... d’où leur réputation de bravoure surfaite.


    • rosemar rosemar 26 février 2018 12:14

      @Diogène

      Oui, on dit que les Cyclopes sont les représentations des volcans : une interprétation possible...
      On peut y voir un symbole de nos peurs primitives...

    •  Arcane Arcane 26 février 2018 12:35

      @rosemar

      J’ai lu quelque part une explication beaucoup plus simple : la légende des cyclopes viendraient des cranes de mammouths (qui rappelons-le existaient encore lors de la construction des pyramides pour une espèce sibérienne).
      En effet, quand on observe un de ces cranes avec un seul grand trou au milieu du front , et sans le reste du squelette à coté, on peut imaginer un grand mammifère avec un œil unique.


    • rosemar rosemar 26 février 2018 13:57

      @Arcane

      Cela renverrait à une autre peur primitive...

    • rosemar rosemar 26 février 2018 13:58

      @Arcane

      Au fond, la peur a toujours habité l’homme sous différentes formes : de nos jours, peur de la crise, du chômage...

    • Diogène Diogène 26 février 2018 17:04

      @rosemar

      Ulysse n’a pas peur du Cyclope, au contraire !
      La confrontation avec le cyclope n’est pas une rencontre parmi d’autres au cours d’un voyage initiatique ; c’est l’acte fondateur de tout l’édifice. 
      L’œil du Cyclope, fils de Gaïa et d’Ouranos, ancêtres de tous les dieux, est un miroir dans lequel Ulysse, un simple être humain assoiffé de gloire, voit à la fois son passé, son présent et son avenir. 
      Cet œil dans lequel se lisent la monstruosité passée de lego, l’humiliation présente de l’anonymat et le désir de célébrité future doit être crevé pour qu’un avenir glorieux advienne. 
      S’observer à travers l’Autre, le capter et le tuer pour le devenir, c’est devenir soi-même, un homme rival des dieux échappant aux forces de la nature.


    • Xenozoid 26 février 2018 17:06

      @Diogène
      en plus c’était dans une grotte


    • Diogène Diogène 26 février 2018 17:10

      @Xenozoid

      bon, mais ils le faisaient pas éternuer souvent, le plus souvent, ils se contentaient de le faire pleurer, en séchant les dernières larmes..

    • rosemar rosemar 26 février 2018 17:14

      @Diogène


      Mais bien sûr Ulysse et ses compagnons ont peur : il faut relire le chant IX : « la peur nous chassa au fond de la caverne... nous avions le coeur brisé d’épouvante par sa voix rauque et sa taille monstrueuse... »etc.

    • Diogène Diogène 26 février 2018 17:16

      @rosemar

      s’ils avaient peur de quelque chose, c’est d’eux-mêmes, honte de leur passé et angoissés par leur avenir qu’ils pouvaient lire dans le miroir circulaire qui leur était brandi.

    • rosemar rosemar 26 février 2018 17:25

      @Diogène


      Mais enfin il faut relire le texte : c’est écrit, ils ont peur du Cyclope.

    • Diogène Diogène 26 février 2018 17:55

      @rosemar

      si vous n’existiez pas, il faudrait vous inventer.

    • rosemar rosemar 26 février 2018 18:18

      @Diogène

      Mais où avez vous trouvé cette interprétation de l’oeil devenu miroir ??

    • papijef papijef 26 février 2018 19:45

      @rosemar
      « la peur a toujours habité l’homme », ce qui implique que tu dois être d’un âge fort avancé, comme on dit d’un fromage qu’il est fort avancé.
      Mon prof de français nous faisait toujours ajouter : « Depuis la nuit des temps la peur a toujours habité l’homme ». Il disait que ça donnait plus de poids aux paroles et montrait qu’on avait de l’expérience.


    • rosemar rosemar 26 février 2018 21:58

    • rosemar rosemar 26 février 2018 23:24

      @Diogène


      Comment ne pas avoir peur quand on est confronté à sa propre monstruosité ? d’après cette interprétation ?


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 26 février 2018 12:34

    Six clopes, six clones. Version contemporaine de la mythologie.


  • Étirév 26 février 2018 12:46
    De la Vérité à l’erreur
    Quand les poésies homériques arrivèrent entre les mains des Grecs, elles sortaient des temples, c’étaient des Livres sacrés.
    On y trouvait, entre autres, l’explication des deux principes, qui furent appelés « le Bien et le Mal, l’Esprit et la Force ».
    Citons Héphaïstos qui représente le feu terrestre, c’est-à-dire les passions basses. La Fable raconte que Zeus le saisit par les pieds et le précipita du ciel sur la terre. Il resta boiteux. L’allégorie est transparente : le ciel, c’est l’Esprit/la tête ; la terre, c’est la partie inférieure du corps, où s’allume le feu terrestre. C’est son esprit qui va boiter par cette chute, puisqu’il en a sacrifié la moitié. Le feu terrestre représente les passions. Les cyclopes étaient ses compagnons de travail, ils n’avaient qu’un oeil pour voir, comme lui n’avait qu’une bonne jambe pour marcher. On lui attribue la fabrication des armes et de toutes sortes de parures.
    L’Odyssée devint peu à peu un livre profane. Il se fit donc une évolution qui fit tomber l’oeuvre de sa hauteur première jusqu’au bas-fond de la décadence grecque. Hemoera, la grande Déesse celtique avait créé la poésie épique que les Aèdes chantaient devant le peuple assemblé. Elle avait raconté les hauts faits de l’âge divin, puis de l’âge héroïque. Elle avait fait connaître la Nature aux hommes de son temps, qui en avaient été vivement impressionnés, et cela les avait transportés au delà de leur horizon borné, en leur faisant apercevoir la réalité des choses.
    Cette lumière qui émanait de la grande Hemoera, cachée aux hommes tant que les Muses ne la leur révélaient pas, les inspirait, leur dévoilait les passions humaines, l’intervention des Divinités, la mobilité des héros, aussi prompts à s’attendrir, à fondre en larmes, qu’à tirer du fourreau leur redoutable glaive.

    • papijef papijef 26 février 2018 13:42

      @Étirév
      ruerre, je crains que le difficile, abstrus, article de grocemar ne t’aie troublé l’esprit. Homère ne parle que des cyclopes ouraniens, qui gardaient leurs moutons.


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 26 février 2018 12:52

    Héphaïstos bien au contraire est le Ciseleur divin, le plus haut gradé parmi les dieux, L’alchismiste, seul capable de lier l’eau, le feu, la terre et l’air (rajoutons le cinquième élément : l’éther). Chacun sa mythologie,...Lire Griaule et les Dogons,...


    • rosemar rosemar 26 février 2018 12:55

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      La mythologie comporte souvent plusieurs versions d’un même mythe...

    • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 26 février 2018 12:59

      @rosemar


      Chaque fois qu’il est question de sexe, les chemins dévient,... du bas quartier au plus haut,...Mais nul ne peut atteindre le divin s’il n’est passé l’épreuve du feu,... On ne passe au sacré que par le profane. Gare à celui qui saute l’étape et se prend pour Dieu sans gravir les marches,...

  • papijef papijef 26 février 2018 13:30

    je me languissais, au moins un quart d’heure que gracemor n’avait produit aucun article. je me disais : peut-être est-elle souffrante, malade, il fait trop froid, mille hypothèses. Mais non, la revoilà, fidèle au poste, comme toujours solide comme un roc, à délivrer ses vérités qui illuminent mes journées.

    Mon prof de grec m’avait donné toute autre version. Nous parlant de la réputation des grecs, nous disant qu’Ulysse (cul lisse) était pédé comme un phoque et que l’histoire de Polyphème était façon allégorique de parler, l’oeil rond, vous voyez ce que ça peut signifier, et le pieu, j’imagine qu’il n’est pas besoin de vous faire un dessin, mais si vous voulez je pourrai chercher un lien. Polyphème qui vient du grec poly, comme dans mono-poly et phémos qui a donné femme en français, Polyphème avait plusieurs femmes.

    Comme Ulysse avait peur de se faire dénoncer par les #metoo il s’était présenté sous le nom de Nemo, mais, nous disait notre prof, il comprenait ses hurlements parce que ça fait vraiment mal la première fois. Après, on s’habitue. Comme Homère était grec lui aussi, il en avait l’expérience, c’est pourquoi sa description est si réussie, comme le dit M. Ferry, qui connait bien la question.


  • JC_Lavau JC_Lavau 26 février 2018 13:39

    Par Saint Bol et par Saint Glé !


  • phan 26 février 2018 14:07
    Le cas d’Ulysse laisse Pénélope songeuse : Pénélope faisait un peu tapisserie et ne suivit pas toujours la voie d’Ulysse.


    • rosemar rosemar 26 février 2018 16:19

      @phan

      Ce commentaire me laisse songeuse...

    • phan 26 février 2018 17:13

      @rosemar
      C’est du même tonneau pour répondre à Mélusine au commentaire :

      « Six clopes, six clones. Version contemporaine de la mythologie. »

      Six trous, six fûts, six caisses, pour trouver le trou du fût il a fallu écarter les caisses.

  • ZenZoe ZenZoe 26 février 2018 14:48

    L’auteur, si vous aimez les cyclopes, le tableau d’Odilon Redon est très beau.
    Voici le tableau et le texte d’explication :
    https://www.cineclubdecaen.com/peinture/peintres/redon/cyclope.htm

    Extrait :
    "Dans Le Cyclope, il choisit un sujet plus sombre inspiré des Métamorphoses d’Ovide : le cyclope Polyphème était tombé amoureux de Galatée, mais la nymphe de la mer aimait Acis. Les découvrant ensemble, le cyclope écrasa Acis sous un rocher. Dans le tableau, ce dernier est représenté en bas à droite de la composition, à peine discernable. La belle Galatée se cache dans la végétation, non loin du corps de son amant, tandis que Pylophème la recherche de son œil gigantesque."


  • papijef papijef 26 février 2018 21:23

    ah ! que nous ronronnons bien entre gens d’élite ...


  • philippe baron-abrioux 27 février 2018 06:33

    Bonjour Rosemar ,

     helléniste distinguée,je suppose que vous connaissez les travaux d’Albert Coquebert de Neuville et de l’association Athéna qu’il a fondée pour les apprenants hellénistes . il était directeur de L’école française d’archéologie d’Athènes lors du premier voyage que j’ai effectué dans ce pays en 1968 (trois autres suivront , à intervalle de quatre ans ) , j’ai encore l’itinéraire qu’il proposait pour une découverte de ce pays qu’il aimait tant .
     en Crête , c’était une enseignante de cette même école qui accompagnait , Rania Toupoyanis , un vrai régal alliant beauté , connaissances et sourires .

     DE QUOI FAIRE AIMER A TOUT JAMAIS CETTE TERRE ;

     bonne fin de journée !

     P.B.A .

     


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 27 février 2018 10:38

    Et même pas un mot sur Nono le petit robot ...pffff


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 27 février 2018 11:18
    La maman des poissons
    Si l’on ne voit pas pleurer les poissons
    Qui sont dans l’eau profonde
    C’est que jamais quand ils sont polissons
    Leur maman ne les gronde
    Quand ils s’oublient à faire pipi au lit
    Ou bien sur leurs chaussettes
    Ou à cracher comme des pas polis
    Elle reste muette
    La maman des poissons elle est bien gentille !
    Ell’ ne leur fait jamais la vie
    Ne leur fait jamais de tartine
    Ils mangent quand ils ont envie
    Et quand ça a dîné ça r’dîne
    La maman des poissons elle a l’oil tout rond
    On ne la voit jamais froncer les sourcils
    Ses petits l’aiment bien, elle est bien gentille
    Et moi je l’aime bien avec du citron
    La maman des poissons elle est bien gentille !
    S’ils veulent prendre un petit ver
    Elle les approuve des deux ouïes
    Leur montrant comment sans ennuis
    On les

    • rosemar rosemar 28 février 2018 08:54

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      Une chanson amusante.... une façon de rappeler que Polyphème est le fils de Poseidon, le dieu de la mer...

  • philippe baron-abrioux 27 février 2018 15:08

    @ l’auteur ,

     Rosemar ,

     de nouveau , pardonnez moi une erreur concernant le prénom de Mr Coquebert de Neuville , il faut lire Antoine et non Albert comme je l’ai écrit .

     p ;b;a


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