La peste. Quelques vérités historiques en écho aux symboliques lèpre et peste revenues en une de l’actualité politique
En 1955, Camus commentait son livre : « “La Peste”, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme ». La peste est l’allégorie du nazisme, une grave maladie politique contagieuse et mortelle encore dénommée « la peste brune ». Il ne faut pas sous-estimer le poids des insultes réciproques, lorsque les hommes politiques, au lieu de fonder leurs discours sur des argumentations contradictoires basées sur des faits choisissent de se noyer dans la fange des injures, offenses et médisances, refusant au peuple le choix de convictions qui seraient nées de démonstrations sérieuses.
La peste.[1] Quelques vérités historiques en écho aux symboliques lèpre et peste revenues en une de l’actualité politique.
La communication politique et l’utilisation de la peur de maladies épidémiques mortelles pour tenter d’influencer la pensée du peuple.
Où commence le populisme ?
On parle beaucoup de peste politique, en Europe, ces jours-ci. Mais se souvient-on encore de ce qu’est cette maladie, dont le nom seul suffit à faire trembler ? Selon un tweet de B. Hamon, à la suite de la sortie du président sur la lèpre nationaliste, on peut voir comment répondre à la lèpre par la peste : « Bien sûr, la lèpre populiste n'a absolument rien à voir avec la peste néo-libérale qui a consciencieusement abattu les défenses des citoyens européens en matière de services publics, droit du travail et protection sociale. »
En 1955, Camus commentait son livre : « “La Peste”, dont j’ai voulu qu’elle se lise sur plusieurs portées, a cependant comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme ». La peste est l’allégorie du nazisme, une grave maladie politique contagieuse et mortelle encore dénommée « la peste brune ». Il ne faut pas sous-estimer le poids des insultes réciproques, lorsque les hommes politiques, au lieu de fonder leurs discours sur des argumentations contradictoires basées sur des faits choisissent de se noyer dans la fange des injures, offenses et médisances, refusant au peuple le choix de convictions qui seraient nées de démonstrations sérieuses.
Ces petites bêtes associées à des peurs ancestrales reviennent donc sur le haut du pavé. C’est pourquoi, il nous semble intéressant de rappeler la réalité clinique de la peste, après avoir rappelé la réalité clinique de la lèpre, maladie[2].
Histoire de la peste, maladie.
Pendant plus de quinze siècles, la peste a modelé l’histoire. En 541-542, la peste qui ravageait l’empire romain d’Orient a causé la mort de plus du tiers des habitants de Byzance et affaiblit considérablement et durablement l’Empire préparant l’essor de l’islam au siècle suivant.
Lorsqu’elle se propagea à la France quelques années plus tard, Grégoire de Tours écrivit « … on compta, un dimanche, dans une basilique de Saint-Pierre, trois cents corps morts. La mort était subite ; il naissait dans l’aine ou dans l’aisselle une plaie semblable à la morsure d’un serpent ; et ce venin agissait tellement sur les hommes qu’ils rendaient l’esprit le lendemain ou le troisième jour ; et la force du venin leur ôtait entièrement le sens. » [3]
En 1200, la dernière croisade a été vaincue par la peste qui a épuisé l’armée des croisés devant Tunis et causé la mort du roi Louis IX.
C’est la peste noire du Moyen âge qui a le plus marqué la conscience populaire dans laquelle il représente encore pour beaucoup le « châtiment de Dieu ». Apparue au Turkestan, en 1340 chez des nomades, la pandémie a gagné la Crimée, Constantinople, puis Marseille d’où elle s’est diffusée à l’Europe toute entière. En quelques années, la peste a tué 35 à 50% de la population européenne. Instrumentalisée par certains religieux pour renforcer la crainte du divin et de la punition des péchés, elle suscita une réaction d’obscurantisme marquée par des massacres de juifs (accusés d’empoisonner les puits), faillit causer la perte des Médicis à Florence et aurait pu ainsi retarder la renaissance de l’Europe.
Le manque de main d’œuvre qui a résulté de cette peste a conduit à l’abolition du servage, à une plus grande urbanisation et à une régression du féodalisme. D’autres épidémies sont documentées : Barcelone en 1590, Milan en 1630, Londres en 1665, Marseille en 1720.
La découverte de la main de la colère de Dieu, la bactérie
La peste a terrorisé les sociétés jusqu’au XIXe siècle, quand Yersin, puis Paul-Louis Simon montrèrent qu’elle ne résultait pas de la colère de Dieu nous punissant de nos péchés, mais de la prolifération d’une petite bactérie, nous punissant de notre manque d’hygiène.
La peste est causée par une bactérie -Pasteurella pestis (ou Yersinia pestis) - isolée en 1894 par Yersin. Elle affecte avant tout les petits animaux vivants en terrier. Le rôle de la puce comme insecte vecteur a été démontré par Paul-Louis Simon, en 1898, les puces transmettant par piqure le bacille à l’homme. Ce petit bacille résiste au froid, transforme les carcasses d’animaux et les dépouilles humaines mortes de la maladie en réservoirs durables de bactéries.
Présentation clinique de la Peste
Quelques jours après l’inoculation de Yersinia pestis, le début de la maladie est marqué par une fièvre brutale, des frissons, des douleurs diffuses, des nausées et des vomissements. La forme clinique la plus fréquente, la peste bubonique, se caractérise par l’hypertrophie des ganglions lymphatiques drainant le point d'inoculation de la bactérie avant la dissémination de l’infection par voie sanguine (septicémie).
Sans traitement moderne, la peste entraîne la mort dans près de la moitié des cas. Mais la forme la plus spectaculaire (virulente) de la maladie est la peste pulmonaire qui se propage directement d’homme à homme par l’intermédiaire de gouttelettes liées à la toux et peut tuer un homme sain en quelques heures expliquant la terreur qu’elle inspire.
Les épidémies de peste peuvent disparaître pendant plusieurs années avant de réapparaître brutalement, comme en Jordanie en 1997, après plus de quatre-vingts ans d’accalmie, ou en Inde en 1994, après trente ans.
L’éradication de la bactérie n’est pas envisageable dans un avenir proche, car la peste est avant tout une maladie des animaux ((zoonose des rats, marmottes, chiens de prairies…) et ces millions de rongeurs constituent des réservoirs inépuisables de germes. De nos jours l’endémie pesteuse persiste en Asie, en Amérique du sud et surtout en Afrique. Madagascar est le pays le plus gravement touché avec 300 à 600 cas de peste bubonique chaque année. Alors que la maladie humaine est éradicable par l’hygiène et curable par l’antibiothérapie…
En Europe, la prévention par l’hygiène a permis de stopper la maladie bien avant la découverte du bacille, des antibiotiques ou des vaccins.
Cette prévention repose sur le respect des règles d’hygiène et l’information des populations résidant dans les zones où la peste est active chez l'animal. Eviter les piqûres de puces et la manipulation de carcasses animales, fuir tout contact avec des tissus ou des malades possiblement porteurs du bacille. Les personnes qui soignent les malades de la peste, veillent les morts ou les enterrent sont particulièrement exposées et doivent être particulièrement prudentes. En cas de peste reconnue, l’isolement et traitement des malades, la désinsectisation, la dératisation intensives et la surveillance de tous les moyens de transport susceptibles de véhiculer animaux ou humains porteurs de germes s’imposent.
Le traitement des pestes déclarées
Repose sur l’antibiothérapie (chloramphénicol, streptomycine) qui permet de guérir pratiquement tous les malades vus tôt. Le vaccin n’a qu’un rôle très marginal ; il peut éventuellement se discuter pour les professions exposées (techniciens de laboratoire, ouvriers agricoles travaillant en zone d’épidémie).
Prévention : l’Hygiène, toujours l’hygiène
Mais il faut rappeler que les rats et la bactérie ne sont pas les seuls responsables des épidémies. L’homme en favorise l’éclosion par les guerres et leurs conséquences sociales et sanitaires désastreuses, les modifications de l’environnement par les activités humaines, les transports débridés sans contrôle...Rappelons que la dernière épidémie de peste en métropole est survenue en 1720 à cause d’un non-respect de mise en quarantaine d’un navire venu d’orient.
En cette période de mondialisation triomphante ce petit rappel nous paraît d’actualité, quand nos politiques parlent beaucoup de peste au figuré en oubliant la réalité des pestes cliniques ! Comme les apôtres de l’église de vaccinologie qui tentent de minimiser le rôle irremplaçable de l’hygiène et des conditions de vie décentes dans la prévention, alors que ce sont elles qui ont permis de contenir et/ou d’éliminer sans vaccin la plupart des grandes pestes historiques (la peste noire, lèpre, typhus, choléra, dysenterie, typhoïde).
Le poids des mots et leur grande valeur symbolique
Il nous parait dommageable pour le débat démocratique que ces maladies dramatiques soient utilisées comme invective en politique quotidienne, pour jouer sur nos peurs ancestrales, au lieu de s’adresser à notre intelligence par une argumentation raisonnée.
L’étude d’Olivier Razac, « Le nouvel espace carcéral : Lèpre, peste, variole » à propos du Placement sous Surveillance Electronique Mobile (PSEM), est à cet égard très instructif sur le poids des maux et des mots[4] à travers les âges.
« Les modèles de l'espace carcéral chez Foucault : lèpre et peste « Il me semble qu'en ce qui concerne le contrôle des individus, au fond, l'Occident n'a eu que deux grands modèles : l'un, c'est celui de l'exclusion du lépreux ; l'autre, c'est le modèle de l'inclusion du pestiféré. »
La gestion de la peste s’oppose radicalement à celui de la lèpre et de l’exclusion protectrice. « L'inclusion des pestiférés est idéalement une prise en charge complète des individus grâce à un investissement total de l'espace. « Il s'agit avec la peste, d'une tentative pour maximaliser la santé, la vie, la longévité, la force des individus. Il s'agit au fond de produire une population saine. » Cette production de santé et, par extension, de normalité est d'abord une lutte permanente contre le désordre. Le rêve du modèle politique de la peste est « une société disciplinée » où chacun est à sa place.[5]
La traçabilité des déplacements, le modèle de la variole Or, Foucault lui-même a développé un troisième modèle politique portant le nom d'une maladie pour compléter sa théorie du pouvoir. Dans le cours au Collège de France de 1977-1978 intitulé « Sécurité, territoire, population », Foucault note les insuffisances des modèles juridiques et disciplinaires pour rendre compte des formes spécifiques de gouvernementalité qui se mettent en place dès le 18e siècle - formes qu'il appelle « dispositifs de sécurité ». C'est ainsi qu'il mobilise l'exemple de la variole ou plutôt de sa gestion moderne par la vaccination.
On lira avec intérêt l’intégralité de l’article, soulignant que les techniques modernes, présentées comme révolutionnaires se basent de fait sur les pratiques historiques : « Il ne faut pas se laisser aveugler par les innovations technologiques, par les aspects high-techs des nouvelles formes punitives ou sécuritaires, et croire naïvement qu'elles opèreraient sans continuité avec les formes les plus « archaïques ». Il faut privilégier, au contraire, une approche continuiste et, plus précisément, une analyse des phénomènes d'accumulation ou de superposition des rationalités et des pratiques de pouvoir. ».
Moralité, restons humbles, relisons les récits du moyen âge qui relatent ce qu’était la peste, défendons l’hygiène qui a permis de la vaincre, hygiène du corps et des esprits. Et évitons d’employer à tort et à travers des mots qui pèsent si lourd dans le subconscient collectif.
[1] En moyen français au XVe siècle (vers 1401, ou en 1452), dérive du latin pestis signifiant d'abord « fléau » au sens propre (l'outil ou l'arme de guerre qui sert à battre ou à frapper) et aussi, au sens figuré, toutes les calamités, ruines et destructions, dont toute épidémie à forte mortalité (pestilence ou « maladie contagieuse, épidémie https://fr.wikipedia.org/wiki/Peste
[3] Grégoire de Tours, Histoire des Francs - Livre quatrième : « de la mort de Théodebert Ier à celle de Sigebert Ier, roi d’Austrasie (547 – 575)
[4] http://www.philoplebe.lautre.net/wp-content/uploads/Razac.-Le-nouvel-espace-carcé ;ral.-Lè ;pre-peste-variole.-Philoplè ;be.pdf
[5] « Derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des « contagions », de la peste, des révoltes, des crimes, du vagabondage, des désertions, des gens qui apparaissent et disparaissent, vivent et meurent dans le désordre. » dans Michel Foucault, Surveiller et punir, p. 231 14 Ibid., p. 232 15
Espace d'enfermement de type « peste », où les individus sont plongés dans un milieu saturé de pouvoir qui les surveille, les individualise, les dresse dans le but de les transformer.


