Le malentendu français
La France est-elle encore une terre d'asile ? Est-elle toujours ce pays-phare en matière de droits de l'homme et de valeurs universelles ? Au regard de la crise migratoire actuelle, ce n'est plus si certain.
Un malentendu accompagne durablement la vocation universaliste de la France. Certes, il y a eu, dans son histoire, la Révolution, les Droits de l’Homme et du Citoyen, la République et le droit du sol argué contre le droit du sang. Autant de moments qui ont forgé sa réputation de générosité et d’ouverture aux opprimés de toutes sortes. Depuis, elle vit à crédit sur ces valeurs plutôt flatteuses, même si celles-ci - c’est manifeste - sont en voie d’épuisement. Un coup d’œil sur l’actualité récente ne laisse guère de doute sur ce constat. La crise migratoire qui s’est amplifiée l’été dernier a mis en lumière les réticences, sinon la franche hostilité, des Français vis-à-vis de ces flux de réfugiés orientaux. Certes, il y a eu, ça et là, des attitudes hautement altruistes, qu’elles émanent d’associations ou de simples individus. Et plus d’un homme politique est monté au créneau pour rappeler que la France, dans cette situation exceptionnelle, ne pouvait pas se dérober à ses obligations. Mais à côté de ça, que n’a t’on pas entendu dans la bouche de dirigeants de parti, comme Nicolas Sarkozy ou Marine Le Pen ! Que n’a-t-on pas vu, aussi ! A Béziers c’est Robert Ménard, maire en exercice, qui est allé signifier lui-même à quelques malheureux déplacés, qu’ils n’étaient pas les bienvenus et qu’ils devaient quitter la ville. Peu lui importait, de toute évidence, de violer ainsi les lois de la République.
Du reste, ces attitudes mesquines donnent moins le ton qu’elles ne répercutent des sentiments très répandus dans la population française. Il suffit de tendre l’oreille pour être assailli par des fantasmes d’invasion et de dépossession des avantages acquis. Comme si accorder 300 euros d’indemnité mensuelle à quelques milliers de demandeurs d’asile triés sur le volet allait empêcher l’état de continuer à verser retraites et allocations familiales à tous ceux qui y ont droit dans notre pays ! Comme si ce revenu de misère en faisait des profiteurs cyniques et satisfaits, trouvant ici une situation plus confortable que celle qu’ils avaient dans leur pays d’origine. On mesure ici l’aberration de ce genre de non-raisonnements, surtout quand on sait ce que représente un tel déracinement dans une vie humaine. Ils se sont pourtant répandus comme une trainée de poudre en quelques mois. Mais à vrai dire, faut-il encore s’en étonner ? Ne traduisent-ils pas quelque chose de la mentalité française la plus profonde ?
Car si, dans l’ensemble, les Français ne sont pas racistes, ils ne sont pas non plus très accueillants vis-à-vis de l’étranger – y compris envers les nombreux touristes qui viennent dépenser leur argent en France. « Charité bien ordonnée commence par soi-même » pourrait être leur vraie devise nationale. Et les affres dans lesquels se débat une partie de l’humanité les émeuvent moins que leurs difficultés à boucler leur fin de mois. Les migrants l’ont bien compris, eux qui préfèrent, dans leur grande majorité, se tourner vers l’Allemagne et les pays du nord- n’en déplaise à tous ceux qui croient que la France est une vache à lait. Car la mentalité française est individualiste ou, au mieux, corporatiste. Ce que les Français défendent, lorsqu’ils réclament la justice et d’autres grands idéaux, ce sont d’abord leurs intérêts propres. Sans doute n’y a-t-il pas au monde un peuple plus prompt que lui à se révolter quand ses conditions de vie sont en jeu. Bien avant la Révolution, les nombreuses révoltes populaires qui ont émaillé son histoire - croquants, pitauts et autres lustucrus - pourraient largement le prouver. Qui pourrait d’ailleurs le lui reprocher ? Mais, convenons en une fois pour toutes, cette attitude millénaire d’insoumission vis-à-vis du pouvoir central l’incline davantage vers les thèses du FN que vers les épigones de la première République. Ce qui ne signifie en rien que des dirigeants ultra-nationalistes pourraient gouverner avec sérénité s’ils arrivaient un jour à la tête de l’état. L’insatisfaction est une constante du peuple français et il ne peut y avoir un consensus durable dans ce pays, quelle que soit la couleur de son gouvernement.
Jacques LUCCHESI

