vendredi 12 octobre 2012 - par Pierre JC Allard

Le Réel contre-attaque

Il y a des lustres que la réalité est devenue Cendrillon dans nos vies et dans nos rêves. Peu à peu, insidieusement, le virtuel a occupé toute la place.

D’abord le champ du ludique. On ne se méfie pas, puis on découvre que c’est à l’écran que ça se passe. Le foot sous la pluie, le hockey dans la neige, bon pour les enfants et les adolescents… Après les premières amours, s’il n’y a pas un million à la clef pour devenir un pro, on se contente d’être un sportif sur console de jeux.

Et ces premières amours et celles qui suivent, parlons-en ! … Pas encore le tout-virtuel – car la testosterone a ses exigences, auxquelles on sacrifie – mais quelle grande passion vaut un script de téléroman ? Quel maquillage servira la beauté aussi loyalement que Photoshop ? Videos pornos, l’orgasme au télephone… Chut… La libido n’en saura rien.

Le virtuel a fait ses classes en nous amusant… mais il est aussi en pays conquis quand on parle des choses qu’on dit sérieuses. Votre travail, par exemple. PRODUISEZ-VOUS vraiment quoi que ce soit ? Si vous êtes des 14% de travailleurs au Canada encore en industrie, ou dans la construction ou dans le transport, vous pouvez répondre oui, bien sûr, mais quelle part de votre travail consiste à presser des boutons ou à déplacer des chiffress, les machines faisant le reste ?

Et si vous n’avez même pas ce rapport tenu à la matière – étant des 80 % qui ne travailent qu’à manipuler des concepts et des symboles, avec des paroles en garniture et un enracinement total dans la « communication », – êtes-vous vraiment en prise sur le réel ? Et le réel en prise sur vous, à moins qu’une rage de dent ou un accouchement vous rappelle que vous êtes faits de chair et d’os ? Le réel ne se manifeste plus que rarement, dans les grandes occasions. Pour le reste nous sommes « branchés » au virtuel…

Sans même nous en rendre compte, à nous nourrir de symboles, nous sommes passés, dans le virtuel, d’un travail évanescent à une richesse imaginaire. Du pain vers l’or, de l’or aux papiers puis des papiers aux pixels, avec comme résultat que nous considérons maintenant comme richesse, ce que nous disent qu’est richesse ceux qui prétendent la posséder.

Un peu jocrisse et troublant, avec ce résultat encore plus troublant qu’on peut dorénavant se découvrir tout a coup pauvre et impuissant, sans que rien n’ait changé. Il suffit que veuillent nous en convaincre ceux dont c’est l’intérêt que nous en soyons convaincus.

Nous avons migré vers le virtuel. Un monde à la Harry Potter, où les choses peuvent être transformées magiquement par ceux qui connaissent les bonnes incantations. La Première Incantation, indispensable a l’efficacité de toutes les autres, sert à convaincre ceux qu’on manipulera du pouvoir des Magiciens. C’est de ce pouvoir des Magiciens que nait… la magie de l’autorité.

Prenez une heure et comprenez bien ça. ILS sont riches et VOUS êtes pauvres, parce que vous acceptez l’illusion d’un monde virtuel créé par des magiciens dont vous acceptez l’autorité. Une autorité qui repose sur un échafaudage d’actes de foi et rien d’autre. L’homme le plus riche ne peut s’acheter un pain que si celui qui a un pain le lui cède contre valeur. Si cette valeur est monétaire, comme c’est aujourd’hui le cas pour la quasi totalité des transactions, elle n’existe que parce qu’existe la foi en celui qui émet cette monnaie. La foi que – en échange de cette monnaie – l’émetteur fera qu’on obtienne toujours des biens…

Les Magiciens qui émettent la monnaie ne peuvent pas dire qu’on obtiendra toujours des biens pour cette monnaie. En fait, ils n’existent pas assez de biens pour remplir cette promesse et ils le savent. Ils ne font que retarder le moment où ils devront avouer qu’il faut désormais 2, 5, 10 ou 100 fois plus de monnaie pour se procurer ces biens. Une bien mauvaise nouvelle à annoncer, mais tout ça est facile quand on est dans le virtuel. Il suffit que le Magicien vous garde sous l’effet de la Première Incantation : le pouvoir de son autorité. Le virtuel, en effet, n’a pas occupé seulement le jeu, le travail et la richesse. Il a aussi, surtout, créé l’autorité.

Qu’est-ce que l’autorité ? L’autorité est l’équivalent dans le virtuel de ce qu’est la force dans la réalité. L’autorité repose sur des promesses et des menaces implicites. Respecter une autorité est un acte de foi. C’est la transe qui résulte de la Première Incantation.

Quand vous arrêtez à un feu rouge, quand vous payez une contravention, quand vous ne tuez ni ne volez personne -même si un gendarme n’est pas là – parce qu’on vous a dit qu’il ne fallait pas le faire, vous acceptez une autorité. C’est votre acceptation qui CRÉE l’autorité, laquelle se substitue alors au pouvoir réel qui est celui de la force.

CE QUI EST JUSTE ET BON : EN ACCEPTANT L’AUTORITÉ VOUS VENEZ DE PERMETTRE LA CIVILISATION.

Juste et bon, mais comprenez qu’ici est la source de la Premiere Incantation : la naissance du droit qui fonde la civilisation. La première grande victoire du virtuel sur le réel qu’on peut voir et toucher, découlant peut-être d’une foi en un être supérieur, absent, invisible, qui fera respecter le bien et le justice. Qui fera respecter toutes ces choses virtuelles qui ont fait que nous ne sommes plus une bande de chimpanzés…

Le virtuel est né, bravo pour la civilisation. Mais quand des Magiciens poussent le virtuel au-dela du supportable et qu’on s’aperçoit que la magie de l’autorité ne travaille plus pour le bien, mais pour le mal, il suffit d’un déclic, d’une perte de foi, pour que s’évanouisse l’autorité des Magiciens… qui est purement virtuelle…. et le réel contre-attaque.

Quand 200 000 étudiants et sympathisants dans les rues de Montréal défient la loi, c’est la réalité qui ré-apparaît : le gouvernement n’a pas la FORCE de faire respecter la loi et son autorité, virtuelle, disparaît comme une brume du matin

Quand des milliers d’Espagnols qui ont faim vont faire le plein de nourriture dans les supermarchés et disent calmement qu’ils n’obéiront pas à la loi de donner de la monnaie en échange, c’est la réalité qui défie le virtuel. L’État n’a pas la force de l’en empêcher, car sa force dépendait entièrement du respect qu’inspirait son autorité. Quand l’État perd ce respect et que les forces de l’ordre, à Madrid, fraternisent avec les manifestants, l’État est sans pouvoir.

Si se poursuit ce type de protestations – qui sont des gestes insurrectionnels – et que le réel marque encore des points par la force contre la structure purement virtuelle de la loi et de l’ordre, nous entrerons en anarchie. Ce n’est pas une situation agréable.

L’anarchie, c’est toute la richesse symbolique reposant sur la confiance qui ne vaut plus rien. C’est la loi du plus fort qui s’impose contre toute autre loi. C’est la civilisation qui se met en grève. Les Magiciens qui sont allés au-delà du supportable n’ont plus beaucoup de temps pour changer de cap et veiller à ce que cela n’arrive pas. Ils devraient se hâter, car si cela arrive ce sera la Bastille... et il est probable qu’on les tuera.

Pierre JC Allard



22 réactions


  • Alpo47 Alpo47 12 octobre 2012 08:44

    Excellent !

    Oui, nous sommes-un grand nombre d’entre nous-en état d’hypnose. Et les hypnotiseurs usent de toutes les ficelles pour nous y entrainer et maintenir. Mais, à un moment donné, on se trouve tous confronté à la réalité (austérité, paupérisation, famine, repli des libertés...) qui va conduire-conduit déjà partiellement-à une prise de conscience de la structure et du fonctionnement de nos sociétés :le Roi est nu et il n’a que le Pouvoir que nous lui concédons.
    Et le nombre des « éveillés » grandit de jour en jour. La minorité au Pouvoir et les gouvernements sont démunis devant le Pouvoir de refus et de mobilisation des peuples.

    Canada, Espagne, Grèce, les peuples d’Amérique du Sud ... nous montrent partiellement la voie. Peut être bien, que les temps approchent où l’ultra minorité au Pouvoir pourrait devoir reculer et les peuples s’émanciper ?


  • Gabriel Gabriel 12 octobre 2012 08:56

    En accord avec Alpo47, nous vivons dans les illusions qu’on nous créer par confort, lassitude ou lâcheté. Mais, celles-ci se fissurent et les consciences s’éveillent. Quelqu’un a dit le 21ème siècle sera spirituel ou ne sera pas. Devant l’épuisement des ressources, la surpopulation et la destruction de notre environnement, aurons nous d’autre choix ? 


  • Francis JL 12 octobre 2012 09:45

    Bonjour Pierre JC Allard,

    heureux de vous revoir.

    Comme sous-titre à votre article, je vous proposerais bien : le retour du refoulé, mais ça, ce serait pour un catalogue des désordres naissants.

    J’aime cette définition : « L’autorité est l’équivalent dans le virtuel de ce qu’est la force dans la réalité. » Plus le pouvoir a d’autorité, et moins il a besoin de recourir à la force. Subtil équilibre entre le mensonge et le bâton.

    L’argent est notre bien commun à tous. Mais le profit est l’apanage des prédateurs, ceux qui n’en ont jamais assez.

    L’argent peut et doit rester notre bien commun à une seule condition : qu’il ne soit pas l’instrument de l’asservissement des peuples.

    Je propose des mesures drastiques, à la manière des Anglais contre les bourgeois de Calais : à chaque crise, dans chaque pays, on emprisonne les sept plus riches milliardaires, et on redistribue leurs fortunes.


  • gaijin gaijin 12 octobre 2012 10:16

    très beau texte

    mais pour la définition de l’anarchie il y a une autre possibilité :
    c’est quand les gens ont compris qu’il n’ont pas besoin d’une autorité pour être civilisé et quand ils sont déterminés a ne laisser personne a imposer une autorité a qui que soit

    qui amène les être humains a croire qu’ils sont des moutons qui ont besoin d’un berger ?


    • Francis JL 12 octobre 2012 10:22

      Oui oui, le socialisme, tout ça ...

      C’est justement de quoi il est question : demain on rase gratis.


    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 12 octobre 2012 17:23

      @ Gaijin


       Il y a toujours une occasion de malentendus entre l’anarchie comme position idéologique et le mot « anarchie » utilisé dans son acception courante de désordre et qu’on devrait plutôt nommer ataxie J’en parle un peu ici.

      Je souligne que. même dans son sens trivial de désordre, l’anarchie me semble aujourd’hui une phase nécessaire, si on veut ce ne soit pas seulement ceux qui exercent la pouvoir qui soient changés, mais que ceux qui les remplaceront ne soient pas issus du même moule, ce qui donnerait du « nouveau tout a fait semblable à l’ancien ». 

      PJCA

    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 12 octobre 2012 17:26

      @ JL


      C’est la grande arnaque des exploiteurs de faire croire aux individus qu’ils n’ont pas besoin d’un berger

       PJCA

    • Francis JL 13 octobre 2012 12:09

      Bonjour PJCA,

      Au sujet de votre remarque : « C’est la grande arnaque des exploiteurs de faire croire aux individus qu’ils n’ont pas besoin d’un berger »

      Oui, ça c’est le storytelling libéral.

      A ce sujet, je dirai que, dans le dogme libéral, le lobbying n’est pas un interventionnisme. Dans le libéralisme, la première des libertés, le premier des droits, c’est le lobbying qui désigne toutes formes légales de corruption, la corruption institutionnalisée.

      Le lobbying est la composante clef du dogme libéral. C’est précisément là que réside toute sa différence avec l’anarchie.

      Et qu’est-ce que le lobbying institutionnalisé ? C’est le corporatisme. Le libéralisme est le discours du corporatisme.

      CQFD.


    • Francis JL 13 octobre 2012 12:20

      PJCA,

      je ne suis pas d’accord avec idée que l’anarchie serait une phase nécessaire. Cette idée reflète ce que dit dit Tancrède dans Le Guépard : « Il faut que tout change pour que tout reste comme avant  ».

      Si c’est pour que rien ne change, à quoi bon ?


    • Francis JL 13 octobre 2012 13:58

      Hier soir sur Arte était diffusé ’Rapace’, un téléfilm mettant en scène la City, les banquiers, l’État.

      Le rôle du banquier était un lord aussi propre et respectable que comique, doté d’un fort accent british (les paroles étaient en français), et le rôle du méchant trader était joué par un gros sale amoral et pervers et débauché, dont l’accent et les expressions très françaises ne laissaient aucun doute, quant aux intentions des auteurs de ce téléfilm au demeurant intéressant.

      Évidemment, l’invention des titrisation et des mortgages (c’est comme ça qu’on dit pour, les crédits immobiliers à taux d’usure accordés aux pauvres ?) était attribuées au Français. Pardon, au trader (d’ailleurs, ne sont-ils pas pour beaucoup, des Français ?). Et le banquier défendait la morale dans les affaires, et le bien en général, à commencer par le sien et celui de sa famille, pleine d’enfants adorables comme il se doit.

      Qui a dit : perfide Albion ? Et pourtant, c’était un téléfilm français !


    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 13 octobre 2012 16:42

      @ JL


       On a donné pour but, à une humanité qui n’en avait plus, de passer le temps en petites magouilles qui lui donnent une illusion d’accomplissement personnel. . C’est ce que j’ai appelé la société de l’arnaque. Oui, cette intégration de l’économique et du politique que Mussolini présentait comme « corporatisme » - et dont ce qu’on appelle maintenant fascisme n’était que la vitrine. la fanfare et le bras armé- est bien le régime qui correspond le mieux aux exigences d’une société de l’arnaque. Le corporatisme est déjà en place en Chine, il le sera incessamment aux USA, puis dans l’U.E quand on aura gommé les différences qui donnent encore une importance à la culture.

       PJCA



    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 13 octobre 2012 16:54

      @ JL 


       Les Français - depuis bien avant Voltaire - se prennent les Anglais d’un côté et les Allemands de l’autre comme modèles complémentaires ( admirables , mais un tantinet ridicules) pour aller au delà de ce qu’ils jugent leur propre cauteleuse, mais efficace modération dans leur quête de la force et de la sagesse, de l’héroïsme et de la démocratie. Amusant qu’on puisse dire tant de mal de soi en en pensant tant de bien... smiley

       PJCA

    • Francis JL 13 octobre 2012 23:18

      PJCA,

       ?????


  • Gasty Gasty 12 octobre 2012 10:44

    L’anarchie : c’est la loi du plus fort qui s’impose contre toute autre loi.

    Curieuse définition ? Et pourquoi pas...

    Capitalisme : c’est la loi du plus fort qui s’impose contre toute autre loi.

    Religion : c’est la loi spirituelle qui s’impose contre toute autre loi.


  • Vipère Vipère 12 octobre 2012 17:45

    Bonjour JC ALLARD

     

    Ne dit-on pas que le réel finit toujours par nous rattraper !

    On se raconte des histoires, mais in fine c’est tojours la nature qui reprend ses droits !

    Des estomacs affamés ne s’en laissent pas conter, pas plus que les fermetures d’entreprises qui font des profits, justifiés par des fables à dormir debout !


    • Pierre JC Allard Pierre JC Allard 12 octobre 2012 23:46

      @ Vipère


      Le vote pour Hollande m’a convaincu du contraire et Peugeot en a remis... Le citoyen ne fait simplement pas le poids contre la manipulation des médias. Ce seront des individus - et non un mouvement - qui se révolteront contre le systeme et le détruiront en mettant à profit son extreme fragilité. 

      Cela dit, cette destruction annoncée ne laisse pas penser que QUOI QUE CE SOIT de crédible soit sur la planche à dessein qui puisse prendre la relève. C’est ça, le drame Notre civilisation ne génère pas une alternative... nous allons donc céder la place à d’autres. Normal, mais un peu triste... 


  • Claude Courty Claudec 12 octobre 2012 18:54

    A propos de réel :

    Non au recrutement de 60 000 postes supplémentaires 
    dans l’Education nationale !

    Notre système éducatif est en panne. C’est un fait.

    Les enfants d’aujourd’hui ne savent plus lire ni écrire, et ne parlons même pas des règles de politesse de base !

    Mais ce n’est certainement pas en continuant à créer des postes supplémentaires de fonctionnaires qu’on va régler le problème !

    Avec près d’un million de salariés, l’Education nationale est
    le troisième employeur au monde après l’armée chinoise et les chemins de fers indiens !

    Avec 16 semaines de congés par an, et 14 à 18 heures de cours par semaine dans le secondaire, les enseignants français sont loin d’être surchargés de travail !

    D’autant plus qu’en France « le temps que les enseignants doivent consacrer à des activités autres que l’enseignement n’est pas réglementé ». Autrement dit, libre à eux de s’investir ou non... Et quand on voit les chiffres de l’absentéisme, on a des doutes sur leur volonté à s’investir !

    Pire encore, des dizaines de milliers d’enseignants ne voient jamais un élève !

    Selon un rapport de la Cour des comptes de 2005, l’effectif global des professeurs qui n’exercent pas du tout, ou que partiellement, « le métier pour lequel ils ont été sélectionnés, recrutés et formés », équivaut à pas moins de 97 500 emplois équivalent temps plein ! 13% des effectifs !

    De plus, l’enseignement (scolaire et supérieur) représente une dépense colossale : près du quart du budget total de l’État (87 milliards d’euros) ! L’augmenter encore, quand on cherche à rétablir l’équilibre de nos comptes, est totalement déraisonnable.

    Surtout que non seulement notre enseignement public coûte 30 à 40% de plus que l’enseignement privé, avec des résultats inférieurs. Mais le coût par élève dans le secondaire est de surcroît disproportionné par rapport à nos voisins ( 62% de plus en France qu’en Allemagne), avec là encore des résultats bien inférieurs !

    C’est pour toutes ces raisons que nous devons faire fléchir le gouvernement et nous opposer fermement au recrutement de 60 000 fonctionnaires de plus au sein de l’Education nationale !


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