jeudi 2 janvier - par Emile Mourey

Léonard de Vinci a-t-il mis des sens cachés dans sa célèbre Cène du réfectoire des moines de Milan ?

La Cène de Léonard de Vinci est l'une des peintures les plus célèbres du monde. Réalisée entre 1494 et 1498 sous le gouvernement de Ludovic le More, elle représente le dernier repas entre Jésus-Christ et ses apôtres... C'est une énorme peinture murale de 4,60 m de hauteur et 8,80 m de largeur ; elle a été réalisée avec de la trempe et de l’huile sur une préparation de plâtre au lieu de la technique de la fresque utilisée couramment à cette époque-là... la grande réputation de ce chef-d’œuvre a suscité l’intérêt de nombreux historiens, chercheurs et écrivains qui cherchent à résoudre ses mystères et ses énigmes. Par exemple, dans les livres "The Templar Revelation de Clive Prince et Lynn picknett" et le roman "da Vinci" de Dan Brown, on suppose que la personne à la droite de Jésus-Christ ne serait pas l’apôtre Jean mais une femme... C'est une peinture parlante, quelque chose qui n'avait jamais été fait auparavant... En réalité, ces mystères et ces interrogations n’ont pas encore été résolus... (site du musée de Milan, extraits) https://www.milan-museum.com/fr/cene-leonardo.php

Wikipédia écrit, par ailleurs, que suivant une vieille tradition monastique, les murs des réfectoires étaient illustrés de la Cène. « Ainsi, durant leur repas, les moines avaient-ils sous les yeux, (…) l’image de celui que partagea le Seigneur pour la dernière fois ». Grâce à une copie contemporaine, nous pouvons identifier chacun des personnages. Il s’agit, de gauche à droite, de Barthélemy, Jacques le Mineur, André, Judas (tenant une bourse), Pierre, Jean, Jésus, Thomas, Jacques le Majeur, Philippe, Matthieu, Thaddée et Simon. La fresque est surmontée des trois blasons de la dynastie des Sforza, fin de citation... 

... Je doute. Connaissant le non-conformisme de Léonard de Vinci, je ne pense pas qu'il se soit satisfait d'une représentation aussi simpliste sans y inscrire la marque de son indépendance d'esprit et de son génie. Le contrat étant conclu, le paiement prévu, sa notoriété lui permettait de prendre tout son temps avant de se lancer dans une aventure où sa réputation était en jeu.

Sa première esquisse, telle qu'elle a été retrouvée, nous révèle une Cène tout à fait différente de celle qu'il a finalement réalisée, une Cène uniforme, monotone, qui n'attire pas l'oeil. Il me semble évident que Léonard de Vinci se cherchait... et que le prieur s'impatientait si l'on en croit certains témoignages.

Dans cette première esquisse, Léonard de Vinci semble s'être inspiré d'une sculpture de la basilique du Saint-Sépulcre ou similaire (comme celle du tympan de Saint-Julien-de-Joncy...). Bizarre, cet enfant qui apporte le pain à Jésus ; cela ne figure nulle part dans le récit évangélique ; on comprend que ce premier projet ait été abandonné. https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/temples-gaulois-ou-eglises-romanes-60591

Surprise ! C'est une sculpture de l'église de Mont-Saint-Vincent, là où je situe Bibracte, près de Chalon-sur-Saône, que Léonard de Vinci a finalement pris pour modèle.

Vous constatez, à l'évidence, que les deux représentations se recouvrent, et par le nombre de groupes bien distincts et par l'attitude des personnages, les différences s'expliquant probablement par des modifications que Léonard a cru devoir faire ; il ne pouvait pas imaginer que la sculpture représentait un repas mystique essénien autour d'un christ qui n'était encore qu'espéré.

Explication de la sculpture, à la droite du Christ essénien

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L'empereur gaulois Postumus (260-269) règne dans sa ville de Chalon-sur-Saône. Il entoure paternellement de ses bras la communauté juive riche d'une bourse bien remplie (Judas) ainsi que la population gauloise qui se réjouit de ce rapprochement en joignant les mains. Derrière ce groupe de trois, Victorinus César approuve cette alliance en portant à son front sa main gauche, signe essénien (?), tandis que, derrière lui, ses notables font, l'un, le signe de renoncement au péché, l'autre, le signe d'accueil. Notez les grands cols blancs de Postumus et de Victorinus, ainsi que la tunique or et bleu azur de ce dernier. En fond de tableau, le mur enduit d'or est semé de Tav, dernière lettre de l'alphabet hébreu en signe de croix. Postumus, empereur gaulois, et Victorinus, césar, c'est le milieu du III ème siècle après J.C.. Après l'échec de la tentative d'évangélisation par saint Marcel, en 177, Chalon-sur-Saône était restée officiellement fidèle à son christ essénien espéré des textes de Qumrân ; l'arrivée de nombreux colons juifs fuyant la Palestine avait apporté à la ville une prospérité dont témoignent les riches nourritures qui ornent la table. https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/de-bibracte-gergovie-taisey-a-217591

Explication de la sculpture, à la gauche du christ essénien.

Dans le groupe de l'extrême droite, trois évangélistes sont représentés (ci-dessous). Deux semblent débattre. De la main droite, le troisième fait clairement le signe du refus en direction du Christ essénien chalonnais qui siège toujours à la place d'honneur. Contre sa main gauche, le codex des évangiles. Il est possible que l'évangile de Jean n'ait été interprété que comme une prophétie, ce qui expliquerait qu'il n'y ait que trois évangélistes. Ce groupe de trois prouve qu'une partie de la population de Chalon était favorable aux évangiles mais que c'était toujours le christ essénien qui présidait. Frappé de stupeur devant l'apparition, le Simon Pierre des évangiles ouvre les bras et recule tandis que le Thomas qui doute se frappe le front. Derrière eux, la Marie-Madeleine évangélique montre son sac de cueillette vide. Sur la table, quelques arêtes de poisson évoquent des repas de misère. Il s'agit d'une violente critique des évangiles qui risquent de plonger le pays dans la pauvreté.

Ci-dessus : interprétation picturale correspondante de Léonard de Vinci à la gauche du Christ. (en plus grand, voir Wikipédia)

Bien sûr que Léonard de Vinci ne pouvait pas voir dans cette sculpture tout ce que je viens d'expliquer. Il ne pouvait y voir qu'une représentation classique du dernier repas de Jésus tel que la tradition le rapportait à son époque. À la gauche du Christ de l'évangile, dans le premier groupe, l'apôtre Thomas, celui qui doute, est surpris par le miracle de l'eau changée en vin (verres vides qui se remplissent devant le Christ, à côté des pains miraculeusement rompus). Il a la figure du Christ, étant frère didyme, jumeau, selon un texte litigieux. Stupéfait, il écarte les deux bras. Derrière lui, Aristote lève un doigt vers le ciel, tel que Raphaël l'a représenté dans son école d'Athènes, de profil, mais la main dirigée vers la terre. Derrière eux, Marie-Madeleine repentante se frappe la poitrine. Le groupe qui suit exprime un débat animé, ce qui est tout à fait en accord avec les questionnements que Léonard se posait concernant l'Évangile. Il s'est représenté au centre, en train de débattre avec le saint Augustin que Botticelli a peint en plus jeune et Raphaël en plus âgé (les moines du réfectoire suivaient la règle de saint Augustin). À sa droite, son fils adoptif réhabilité, Salaï, tout jeune homme, participe à la conversation. Il fait un geste caractéristique en direction du christ de sa foi.

Interprétation picturale de Léonard de Vinci, à la droite du Christ (voir la sculpture plus haut).

Pierre console un Jean dont la peine est évidente. Il cache dans sa main droite l'arme tranchante avec laquelle il va couper l'oreille de Malchus. L'affreux Judas s'identifie par sa bourse et par sa position en retrait. Pensant que Jésus ne le voit pas, voyez sa main gauche qui s'apprête à voler un pain de proposition. Le personnage qui suit, au geste caractéristique de prêcheur, est très certainement saint Paul. Ne pas lui donner sa place dans l'Église de cette époque aurait été comme un crime de lèse-majesté. L'assemblée des apôtres est représentée par l'homme à la tunique rose qui se trouve en arrière-plan, Philippe, l'apôtre dont Léonard, en lecteur attentif de l'Évangile, a bien dû comprendre le rôle historique. À noter que les quatre apôtres se touchent par un geste amical, ce qui exclut de voir dans le groupe un Pilate qui s'en laverait les mains ou faisant un geste semblable. Enfin, Léonard de Vinci a représenté le jeune mais déjà célèbre Michel-Ange dans le dernier personnage qui, en bout de table, se lève comme pour intervenir. Il fait pendant à sa propre représentation tout en la rendant plus acceptable.

Autres représentations sculptées de Christ essénien 

Bas-relief de Tullio Lombardo, à Venise (Ier siècle ?)

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Chapiteau de la cathédrale de Chalon-sur-Saône (III ème siècle)

Comment expliquer que Léonard de Vinci se soit inspiré d'une sculpture qui se trouvait et qui se trouve toujours dans l'église de Mont-Saint-Vincent ?

Lorsqu’il arrive en France, Léonard de Vinci est un hydraulicien de renommée internationale.(Pascal BRIOIST)

Le seuil de Longpendu (Montchanin) avait été reconnu apte à y faire passer un canal par Léonard de Vinci. Et les choses en sont restées là jusqu’aux premiers projets pour le canal de Bourgogne (espace patrimoine, Chalon-sur-Saône).

Léonard de Vinci serait-il déjà venu en Bourgogne pour donner un avis avant son dernier voyage, en 1516, chez le roi de France. Dans ce cas, un hébergement au château de Mont-Saint-Vincent qui domine le passage de la Saône à la Loire s'explique... ainsi qu'une visite dans son église.

Emile Mourey, photos Wikipédia et de l'auteur, 2 janvier 2020

 



16 réactions


  • Étirév 2 janvier 17:07

    La célébration de la Cène est un symbolisme d’une importance capitale qui a pour but de rappeler comment s’accomplissait l’union de l’homme et de la femme dans le régime théogonique. Cet acte était considéré comme la base même de l’ordre social  ; c’était un rite religieux entouré de prescriptions et de consécrations. Dans le langage de l’Eglise, on l’appellera le sacrifice ; c’est la principale cérémonie de toutes les religions ; elle a une haute signification psychologique. Elle remonte à l’époque où la Femme qui dirigeait le culte considérait l’amour comme une élévation spirituelle, alors que, depuis, le même mot amour, profané, a désigné un abaissement sexuel.

    La différence de leurs natures est tout entière manifestée dans cette divergence de vues.

    La Théogonie avait glorifié la Femme dans sa sexualité qui engendre la spiritualité ; les religions masculines voulurent l’imiter, rendre un culte au sexe mâle, et il en résulta une anarchie morale qui mène à la démence. Là est la cause du mal social.

    Le premier culte de la Religion primitive, c’est l’hommage que rend l’homme à la Femme, ce sont les prévenances qu’il a pour Elle, les précautions qu’il prend pour éviter de lui déplaire, l’effort qu’il fait pour se rendre aimable, c’est-à-dire digne d’être aimé.
    C’est la loi naturelle des devoirs de l’homme, dictée par sa conscience et par ses sentiments, c’est-à-dire par ce qu’il y a de plus fort dans la nature humaine.
    Le culte comprend quatre manifestations principales : l’Adoration, la Prière, l’Offrande et la Communion appelée « sacrifice »

    Suite


  • Emile Mourey Emile Mourey 2 janvier 17:30

    Au sujet de mon interprétation de la sculpture « Victorinus César approuve cette alliance en portant à son front sa main gauche, signe essénien (?), tandis que, derrière lui, ses notables font, l’un, le signe de renoncement au péché, l’autre, le signe d’accueil »,

    je n’en suis pas sûr ; le geste de se toucher le front est peut-être un signe de doute quant au bien-fondé d’accepter une nouvelle immigration juive. Les mains des notables pourraient signifier, l’un, un signe d’accueil, l’autre, un signe de refus.


  • Antenor Antenor 2 janvier 17:30

    Étonnant, on retrouve le V formé par l’espace entre Jésus et Jean (ou Marie-Madeleine selon les opinions) sur un chapiteau de Mont-Saint-Vincent :

    http://www.bourgogneromane.com/edifices/montstvincent/MONTSTVINCENTkapanima ux.jpg

    A quoi peut-bien faire référence ce V ? A Valentin, fameux « gnostique » qui tenta de faire coïncider science et religion en combinant récit biblique et théories pythagoriciennes (auxquelles les druides n’étaient pas non plus insensibles) ?

    Le chapiteau de la Chouette (symbole de la sagesse) et ceux des têtes de lions pourraient bien être une référence à un fameux texte qui lui est attribué : la Sophia Pistis. Le début de ce texte qui s’inspire de la théorie des nombres de Pythagore paraît aujourd’hui particulièrement obscure mais il y est fait référence à une Force/Vertu à tête de Lion posant quelques problèmes à la Sagesse.

    Ce pourrait-il qu’à l’époque de Léonard de Vinci, ce type de texte ait continué à circuler sous le manteau et à intéresser les érudits à travers les siècles ? Un proche de Léonard visitant la Bourgogne a pu l’alerter sur l’existence de cette « église » de Bibracte / Mont-Saint-Vincent.


  • Pascal L 2 janvier 18:57

    Mais d’où vient ce bas-relief de Mont-Saint-Vincent alors qu’il n’apparaît sur Internet qu’une seule photographie réutilisée sur plusieurs sites dont Agoravox et aucune photo montrant où ce bas-relief est installé dans l’Eglise. Aucune photo de l’intérieur de l’Eglise ne montre ce bas-relief et aucune inscription à l’inventaire des monuments historiques (base Mérimée et patrimoines.culture.fr). Si l’église est classé, il n’existe aucune mention du bas-relief. Un seul commentaire sur Internet proposant une création au XVème siècle de manière assez imprécise. Il est donc tout à fait possible que ce soit une œuvre assez récente qui a été inspirée de l’œuvre de Léonard de Vinci et non l’inverse. Pourquoi les monuments historiques ont négligé ce bas-relief s’il est réellement antérieur à l’œuvre de Vinci ?


    • Emile Mourey Emile Mourey 2 janvier 19:34

      @Pascal L

      Bonne question. Je crois me rappeler l’avoir photographié quand je visitais l’église, cela fait des années. De même que j’ai photographié une fresque de Gourdon avant qu’on y efface le Christ qui descendait du ciel. Si mes souvenirs sont bons, ce bas-relief se trouvait en bas d’une sorte de mausolée et pas mis en évidence, ce qui pourrait expliquer qu’il n’ait pas retenu l’attention des experts. Cela fait longtemps que je ne suis pas retourné sur place et peut-être a-t-il été, depuis, vendu ou volé. La photo devrait se trouver dans l’album photos de mon ordinateur mais je ne me rappelle plus sous quel titre. De toutes façons, je puis vous assurer que ce n’est pas moi qui l’ai sculpté ; j’en serais bien incapable.


    • Pascal L 2 janvier 22:36

      @Emile Mourey
      Je cherche juste à comprendre, car la relation avec l’œuvre de Vinci paraît évidente. Je ne suis pas un expert, mais pour moi, si cette œuvre a un intérêt certain, elle me semble plus tardive que celle de Vinci. Je me base sur le drapé des vêtements qui me fait plus penser à Nicolas Poussin qu’à Léonard de Vinci ou à une œuvre gothique. Poussin c’est le XVIIème siècle et à cette époque, le tableau de Vinci avait été tellement copié qu’il devait être connu un peu partout.


    • Emile Mourey Emile Mourey 2 janvier 23:57

      @ pascal

      Poussin es un peintre, pas un sculpteur


    • Pascal L 3 janvier 11:44

      @Emile Mourey
      Certes, mais je n’imagine pas qu’ils ne s’observent pas mutuellement quand il s’agit de réaliser un beau drapé.


    • soi même 9 janvier 00:55

      @Pascal L, Merci pour la réponse, il était temps, il commence a me gonfle notre Émile avec ses idefix.
       smiley


  • Emile Mourey Emile Mourey 2 janvier 21:59

    Merci


  • Emohtaryp Emohtaryp 3 janvier 13:22

    Bonjour,

    Et si l’on prend en compte le fait que ce n’est pas Jean qui est « consolé » par Pierre, mais Marie Madeleine l’épouse de Jésus ( on y devine bien effectivement une femme, non ? ), que pourriez-vous conclure au sujet de ce que savait véritablement Léonard de Vinci ou d’autres « initiés » de l’époque ???


    • Emile Mourey Emile Mourey 3 janvier 13:52

      @Emohtaryp
      excellente question. C’est très simple. Il s"agit bien de l’apôtre Jean mais d’un Jean éfféminé. C’est ainsi qu’il a interprété la sculpture et il ne pouvait pas l’interpréter autrement.


    • Emile Mourey Emile Mourey 4 janvier 15:36

      @Emohtaryp
      C’est ainsi que Léonard de Vinci a interprété la sculpture et il ne pouvait pas l’interpréter autrement.


    • soi même 9 janvier 00:58

      @Emile Mourey, Idéfix ? smiley


  • Antenor Antenor 6 janvier 19:07

    A moins que Jean ne soit le personnage central animant la Cène et que Jésus ne soit là qu’en esprit. Il semble d’ailleurs y avoir un débat entre ce personnage central les bras écartés semblant dire « Jésus est là avec nous » et le personnage à droite le doigt pointé vers le ciel semblant dire « Non, Jésus est dans le ciel ».


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