Plus de pouvoir
Notre langue est si ambiguë, c'est ce qui en fait une langue poétique dit-on, qu'ici la prononciation change tout, pire, rend deux sens contraires.
Qui dit pouvoir dit figure sur le modèle de l'arbre du structuralisme, dit hiérarchie du un au nombre. On parle souvent de pyramide. Cette pyramide nous est infligée, à nous autres mammifères, par notre éducation au cours de cette longue période de la naissance à la fin de l'adolescence pendant laquelle notre corps se transforme. Cette fragilité de fait nous rend potentiellement malléable , susceptible de subir formatage ou traumatismes de toutes sortes. La reproduction est le modèle le plus courant ; que n'ai-je vu de parents se posant en autorité lisse et infranchissable : la vérité face à l'ignorance, avec tout ce que cela peut comporter d'humiliations, d'agacements et d'abus de toutes sortes. Quand la reproduction est parfaite, quand l'environnement est protecteur ce passage de pouvoir se fait d'évidence ; les heurts de l'enfance ou de l'adolescence ayant forgé le caractère, le jeune adulte aura acquis la carrure d'une autorité aimant avoir sous ses ordres des inférieurs. Car dans les milieux privilégiés, ce modèle indépassable où l'enfant vit son initiation, s'entoure de la certitude insufflée de manière permanente, que le modèle imposé est inégalable ou du moins supérieur, comparé à tout autre. Quelles que soient les souffrances subies, elles sont consolées une fois intégrée la valeur intrinsèque du statut familial. Se glissent évidemment mille failles ; un enfant peut avoir plus mal vécu les brimades ou les humiliations qu'avoir été sensible à la valorisation qui ne s'adressait pas à lui particulièrement mais le mettait en demeure d'être à la hauteur, et développer un complexe d'infériorité, se réfugier dans une marginalité ou bien vouloir se hisser à des sommets à n'importe quel prix.
Dans des familles plus ordinaires, moins imbues d'elles-mêmes, on reproduit la soumission, l'obéissance. Mais reste, dans tous les cas, une hiérarchie sur l'échelle de laquelle on trouve un barreau où s'installer, le plus souvent par hasard, mu par la société ambiante et si, quand on arrive, tous les barreaux sont remplis, on reste en bas en nourrissant toutes sortes de ressentiments.
L'horizontalité, à l'intérieur de la famille ou de la famille à la société n'est jamais, ou qu'exceptionnellement induite.
Il semble impossible de valoriser l'être en devenir sans comparaison, juste l'assurer par la confiance et l'amour, dans le début du chemin de sa vie. Les adultes le sont si peu qu'ils adulent ou rejettent ce rejeton dans lequel ils se projettent. Et dans tout cela, rien ou presque rien n'est conscient. C'est dire si sortir de ce schéma n'est pas certain.
J'ai le tort de m'arc-bouter sur ces causes et imaginer qu'on puisse en changer la teneur, juste parce que je suis convaincue, qu'au fond de chacun, être et aider à être ce que l'on est, est un dessein commun.
Tous les autres prennent les choses comme elles sont, affirment que c'est pragmatisme, concret et incontournable, et certains s'essaient à inventer des trucs pour chasser l'injustice, la mise au rebut, le gaspillage de possibilités et d'énergie, refréner les violences qui en découlent. Et la solution la plus simple qui prédomine, c'est la répression, sinon, tenter de faire, dans un artifice tardif et tout professionnel, ce qui aurait dû être fait à la source. On plaque des valeurs arbitraires, on a peur de tout débordement et l'on construit des digues. Comme on en construit contre l'océan et ses marées, on suppose que l'artifice saura gagner.
Le pouvoir est donc toujours une obéissance, on y prend sa place, ou bien on s'en rapproche ou bien on le combat, mais pour en placer un autre à sa place.
Le pouvoir, c'est toujours la répétition des mêmes scènes ; une structure, une cuirasse, une fabrication ; qu'on obéisse à son charisme personnel, son charme, son magnétisme, on ferme tout ce qui nous ouvrirait à la vie.
L'horizontalité, c'est-à-dire un monde sans pouvoir, n'est pas une égalité, une indifférenciation ; c'est presque le contraire car la puissance existe, elle est indispensable à la vie de groupe ; mais la puissance protège et n'avilit point, elle fait cohérence sans uniformiser. Cette puissance se cherche dans « l'homme providentiel » mais quand on croit l'avoir trouvé, on ne découvre que le pouvoir, mais de puissance, point.
Je le répète, le pouvoir n'est que la perversion de la puissance. Et cette perversion se fabrique au berceau.
L'horizontalité pour moi est possible, car autant que je sache, chez les gens sains, ou à peu près, se conjuguent le besoin d'être maître de soi et celui de trouver en l'autre ne serait-ce qu'un réconfort ; et sans parler de nos domaines d'activités où l'on a à apprendre et où l'on a à enseigner, où l'on a besoin de l'autre pour accomplir une tâche, chacun selon ses qualités, et ce, tout au long de la vie si on ne se spécialise pas jusqu'à s'enfermer.
Rares sont les parents qui apprennent de leurs enfants, pourtant, ils ont tant à nous dire, en nous ramenant à une vision des choses neuve, mettant à bas souvent nos idées préconçues, nos certitudes, notre oubli de curiosité sur les choses simples de la vie. Combien d'adultes savent voir ? Je suis étonnée chaque jour de constater la cécité de ceux qui traversent leur environnement quotidien sans ouvrir l'oeil. Ainsi tout peut se détériorer sans qu'ils le sachent. Rien n'est nouveau pour eux qui cherchent dans leurs loisirs à l'autre bout de la terre quelque émotion, ou bien s'étiolent dans leur train-train à s'en rendent malades sans même s'en rendre compte. Au bout de vingt de vie dans mon petit espace, j'y découvre encore des merveilles, je n'en suis pas à l'affût, je laisse venir, mais il se passe rarement un jour sans que je découvre un sentier, une plante, une lumière, ou bien une horreur faite par l'homme. Les saisons, les heures du jour, la météo changent tout, tout le temps, rien n'est jamais pareil et dans le paysage aimé, donc sécurisant, dans un éclairage chaque fois différent, je découvre des plantes invasives jamais vues auparavant, tandis que d'autres disparaissent ; quand je m'en instruis, je sais la composition des sols et les herbes qui arrivent pour l'équilibrer et celles qui partent n'y trouvant plus nourriture. Chaque émotion ressentie face au paysage est aussi un rappel d'une époque révolue, tandis que les yeux braqués sur les détails, les découvertes n'en finissent plus. Nous n'avons pas assez d'une vie pour connaître et aimer ce qui nous entoure ; pour nos comparses, c'est pareil, l'occasion fait qu'on a à faire ensemble et que l'on se découvre, qu'on se rapproche ou s'éloigne, tout est toujours mouvant, et qu'une rancoeur accumulée soudain éclate ou bien qu'une indifférence se brise, on a de quoi remplir son temps et avec pas grand chose.
Tandis qu'en fuite éperdue, étant toujours le même, rien ne viendra nous combler. C'est sur cette faille jamais conscientisée que s'est développée la consommation et tout ce que cela induit de guerres et de pollution.
C'est pourtant tout bête et il en reste encore des gens humbles qui s'épanouissent sans quête éperdue de pouvoir ou de richesses.
Ce n'est pas en abattant le pouvoir qu'on trouvera l'horizontalité mais en favorisant l'horizontalité que le pouvoir disparaîtra. Et pour créer l'horizontalité, qui n'est, je le répète, pas égalité, il faut apprendre de tout, de tous, tout le temps. Ne pas s'en remettre au médecin, au lettré, aux politiques, mais les entendre aussi comme on entend les enfants, les simples d'esprit, et ceux, naïfs en l'occurrence, qui hochent la tête, relèvent les sourcils ou émettent trois mots.
La curiosité et l'attention sont nécessaires qui nous remettent en question en nous situant à notre juste place dans le monde. Car la curiosité et l'attention nous sortent de nous-mêmes, nous rendent invisibles ou sans importance, tout réceptifs que nous sommes alors au bonheur engrangé ou à l'horreur, nous remplissent de vie. Et quand on est vivant on est fort, et quand on est fort on ne supporte pas l'arbitraire du pouvoir, on ne supporte pas subir ; quand on est vivant on ne peut mentir ni se mentir ; être, comme un arbre qui se penche et se tord pour trouver l'espace de sa lumière, comme l'animal qui prévoit ses défenses contre l'agresseur, qu'il fuit, se colore ou se terre, comme l'homme adulte qui compte sur sa force pour survivre. Être sans pouvoir, qu'on l'exerce ou le subisse, c'est être libre ; la liberté est humble, elle ne cherche pas la publicité, ne monte pas sur les plateaux télé, elle recherche l'échange et le partage, donne, reçoit, ne se montre ni ne se cache ; l'homme libre est celui qui a brisé les chaînes de ses désastres passés, pas celui qui n'en a jamais eu, il est entier dans ses attachements mais n'en dépend pas. Il est hors pouvoir parce que le pouvoir est une aliénation. Mais sa liberté n'est pas caprice, licence ou errance, bien au contraire, elle est une responsabilité qui fait honneur à ses engagements, au respect de toute loi qui sert le vivre ensemble mais désobéissance à toute autre, injuste, qui le desservirait.
L'horizontalité, plus de pouvoir, c'est travailler ensemble et pas l'un pour un autre, c'est être libre donc ne pas trahir la confiance, c'est voir en l'autre non pas un égal en droit, puisque le droit induit que quelqu'un le donne, donc enferme dans la pyramide, mais un autre à découvrir, écouter, de qui on a à apprendre et à qui l'on peut apprendre.
Sortir de la pyramide, créer des rapports d'implication commune pour l'intérêt commun, c'est l'anarchisme.
C'est tout le contraire, dans les moindres détails, de ce que l'on a aujourd'hui ; à l'intérêt commun dans de petites structures souvent se mêlent l'ambition, la jalousie, et plus globalement, au premier coup d'oeil, les oreilles collées à des petits appareils qui isolent et interdisent la présence au présent, la grande exhibition, l'impudeur et ce je-ne-sais quoi de compétitivité qui étouffe même le vainqueur.






