Quand L’Écho de Paris, future piste d’envol de De Gaulle, tendait la main à un étrange projet de Paul Reynaud (15)
Glissons maintenant quelques jours après la prise de pouvoir de Mussolini à Rome, tout en restant des lectrices et des lecteurs attentifs de L’Écho de Paris, et notamment d’un article qu’un certain Charles Bonnefon y aura publié le 15 novembre 1922.
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Le titre en est copieux…
« L’Allemagne du Sud s’agite. - Le fascisme en Bavière. – La situation économique. - Les préparatifs militaires. – Un Mussolini autrichien. »
Nous en retiendrons quelques extraits, dont voici le premier :
« Quand la Gazette de Francfort assure que les fascistes (national-socialistes) sont devenus les maîtres de la Bavière sous l’œil narquois et indolent du gouvernement, elle exagère. Il est vrai que les Bavarois ont enfin trouvé un Mussolini. Mais il vient d’Autriche. Il s’appelle Adolf Hitler. »
Rappelons-le, nous ne sommes qu’en 1922, onze ans avant l’arrivée de ce nouveau personnage à la Chancellerie d’Allemagne, mais dont certains s’enchantent déjà, quatre ans après la fin de la Grande Guerre…
« Les vieux professeurs les plus réactionnaires en pleurent d’attendrissement. « Quelle logique ! Quelle puissance ! Je n’eusse pas mieux parlé », a déclaré l’un d’eux avec une vanité qui désarme. Les vieux généraux écarquillent les yeux, émerveillés, car Hitler prêche la revanche. Quant aux communistes, soudain transformés par la magie de son verbe, si on en croit la Gazette de Cologne, ils poussent, en l’écoutant, des sanglots de repentance. »
Si on en croit la Gazette de Cologne… tandis que l’extrait suivant nous montre qu’il vaudrait peut-être mieux rester prudent sur ce point-là…
« Cependant, les milliardaires allemands continuent à réclamer à cor et à cri la suppression de la journée de huit heures et son remplacement par la journée de dix heures. « Sinon, l’Allemagne va éclater, se dissocier », vient de déclarer M. Stinnes. »
Poussons un peu plus loin :
« D’ailleurs, il n’y aura bientôt plus que Stinnes en Allemagne. Il s’est emparé du tiers du capital de la Berliner Handelsgesellschaft, menaçant ainsi le crédit du groupe rival A.E.G.-Siemens-Schuckert. »
Mais ce qui nous intéresse plus encore, c’est l’apparition de celui qui sera plus tard la planche de saut qui permettra à un Charles de Gaulle d’obtenir un sous-secrétariat d’État à la Guerre le 5 juin 1940, et de bondir à Londres, à la demande de Winston Churchill, le 17 juin suivant… C’est Charles Bonnefon qui nous le dit, et sans doute au nom de la rédaction de L’Écho de Paris :
« Dans le discours de M. Reynaud, qualifié par M. Poincaré de magistral, nous avons la consécration de la campagne que nous avons menée ici-même en mai 1919 et en 1920. Telle qu’il l’a présentée à la Chambre, sa solution est la nôtre, avec cette seule différence que nous préférons des hypothèques calculées en or à des actions ou parts industrielles. »
Qu’est-ce donc que cela ?... Pour le savoir, rendons-nous à la séance qui a eu lieu à la Chambre des députés le 20 octobre 1922.
https://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k6304656m/f10.item.zoom
Voici Paul Reynaud qui déclare à la tribune :
« Il est temps de présenter au monde la solution française du problème des réparations. »
Il évoque une première option :
« Paiements en espèces ? La législature précédente avait écrit dans son testament politique : « Le boche paiera », et elle avait indiqué un chiffre : 13 milliards et demi de marks or par an. Il y a dix-huit mois, au moment de l’accord de Londres, nous sommes tombés à 3 milliards. Il y a huit mois, accord de Cannes, nous sommes tombés à 720 millions, et, si je comprends bien la situation actuelle, nous sommes à zéro. »
Voici la seconde, où nous voyons reparaître M. Stinnes…
« Paiements en nature ? Lorsqu’il y a dix-huit mois, nous demandions, à cette tribune, des livraisons en nature, l’opinion publique et une forte partie de la Chambre nous étaient hostiles. Depuis, l’opinion publique a évolué et elle paraît s’être montrée favorable, dans son ensemble, aux accords récents de M. Stinnes et de M. de Lubersac. Hélas, messieurs, désormais, il est trop tard pour obtenir la solution du problème des réparations, même partielle, par les livraisons en nature. »
Revenons toutefois sur la solution Stinnes-de Lubersac…
« Ne voyez-vous pas que lorsqu’un homme comme M. Stinnes met sa main puissante sur le robinet des réparations, il acquiert une action à la fois en France et en Allemagne ? »
Plus précisément :
« Il l’acquiert en France, parce qu’il dépend de lui d’arrêter les réparations en fermant le robinet. Il s’acquiert en Allemagne parce qu’il dépend de lui de noyer l’Allemagne sous le papier monnaie en ouvrant le robinet. Ne comprenez-vous pas que dès lors il devient le maître du cours du mark ? »
Mais pas seulement, poursuit M. Paul Reynaud…
« M. Hugo Stinnes est semblable à l’abbé de Cîteaux qui, si je ne me trompe, commandait à trois mille ministères en France, en Portugal et en Espagne – M. Hugo Stinnes contrôle de Donetz en Russie, il contrôle l’Alpine, en Autriche ; il est à cheval sur les frontières de son propre pays. »
Prenons, maintenant, un peu de recul, et plaçons-nous, justement, du côté des gros industriels allemands, en considérant les avantages qu’ils ont pu prendre sur l’ensemble des classes travailleuses de leur pays…
« Nous voyons, d’une part, une classe ouvrière qui a un salaire dont le pouvoir acheteur, égal encore, il y a quelques mois, aux deux tiers de celui du salaire d’avant-guerre, n’est plus maintenant que de la moitié : vous savez ce que cela signifie. Nous voyons une classe moyenne qui agonise dans des souffrances atroces. »
Et tout de suite, nous constatons que M. Paul Reynaud ne perd décidément pas le nord :
« La richesse allemande a quitté la masse, elle est montée vers quelques puissants seigneurs : c’est à eux qu’il faut s’adresser. »
…Pour leur faire lâcher une part substantielle de leurs gros revenus, tout en leur laissant le loisir de conserver un contrôle élargi sur l’économie allemande, mais aussi sur ses dépendances ? Pas si bête, le futur employeur de Charles de Gaulle et le chantre de la formule de 1940 : « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ! »…
« S’il faut s’adresser à ces féodaux de l’industrie allemande, ce n’est pas seulement leur revenu qu’il faut frapper, c’est aussi leur capital. »
Mais, bien sûr, et ceci, tout simplement, en s’alliant avec eux dans leurs propres conseils d’administration… Qu’il est donc loin, l’ennemi héréditaire, quand les coquins des deux pays pensent pouvoir s’associer, par-delà les frontières, pour plumer la poule aux œufs d’or : les classes travailleuses, ouvrières et moyennes…
« Propriétaire d’une action, je suis copropriétaire d’une usine, d’une maison, d’un bateau. Je puis, aujourd’hui, grâce à ce mode moderne de transfert de la richesse, m’adresser aux grands industriels et leur dire : « Voilà la monnaie dont vous allez me payer. » »
Un peu comme dans l’Europe du traité de Rome (1957) ou de celui de Maastricht (1992)…
« Chose étrange, c’est un Allemand, M. Arnold Reichberg, grand industriel, qui, le premier, a eu cette idée, et il n’a cessé de la soutenir. »
Le tableau de la préparation de l’alliance des grands intérêts franco-allemands… qui fleurirait d’abord en douce tout au long de l’occupation de la France par l’Allemagne (1940-1944) ne serait pas complet, si M. Paul Reynaud ne nous faisait pas retomber à pieds joints sur… Hugo Stinnes :
« Les journaux [allemands] ont publié une dépêche de Londres, du 31 mars, dans laquelle je lis que plusieurs partis du Reichstag, soutenus par M. Hugo Stinnes et les grands industriels allemands ont insisté auprès du gouvernement allemand pour remettre aux alliés 20 p. 100 des actions de toutes les entreprises industrielles allemandes. »
Voilà donc ce que M. Charles Bonnefon aura mis en avant le 15 novembre 1922 dans L’Écho de Paris tout en indiquant qu’à travers ce discours retentissant…
« nous avons la consécration de la campagne que nous avons menée ici-même en mai 1919 et en 1920. »
Si Charles de Gaulle a bien appartenu à ce genre de crèmerie, nous devrions finir par pouvoir en trouver les preuves… écrites…
Michel J. Cuny

