mardi 25 mai 2010 - par
Que valent nos valeurs ?
Il n’y a pas mieux que le discours en termes de valeurs pour faire ce qu’on veut. Une valeur a toutes les applications possibles. Poser un problème concret comme un problème de valeurs, poser que des faits pourraient abimer ou détruire les valeurs, par exemple que l’existence d’actes de haine invaliderait l’amour (ou le contraire), poser un problème concret comme un problème de valeurs est le meilleur moyen d’en dire n’importe quoi. Je ne propose pas l’abandon de l’idée de valeur, je propose la modestie par rapport aux valeurs. Je propose d’appliquer les valeurs à soi d’abord, surtout, et même exclusivement.
L’intérêt à évoquer les « valeurs » est que l’on est juge et partie dans cette évocation. Le manquement aux valeurs est, par principe structurel, toujours le fait de l’autre.
Un autre intérêt est la réversibilité permanente des valeurs. Sur des temps assez longs, les valeurs s’inversent sans cesse. On en a des exemples sous les yeux dans tous les domaines. Il n’y a pas si longtemps, on a critiqué l’école-caserne, c’était la base des critiques de l’école, et maintenant, on manquerait d’autorité. Il n’y a pas si longtemps une autre critique fondamentale de l’école était précisément qu’elle organisait la reproduction sociale d’une société de classe (Bourdieu). Maintenant, cette « fonction » de l’école sert à justifier l’impossibilité des missions demandées aux enseignants : on leur demanderait de résoudre les problèmes de la société alors qu’ils ne le peuvent pas. Il n’y a pas si longtemps, l’État était un monstre à abattre, oppressif, bourgeois, policier... de nos jours, il n’en fait jamais assez, il ne dépense jamais assez pour nous... et nous nous tournons vers lui pour la solution de chacun de nos problèmes. Il y a longtemps un prédicateur sdf, nommé Jésus, a créé une religion, continuée depuis quelques siècles par un petit roi d’un petit pays à Rome, qui a obtenu son territoire comme tous les autocrates par les armes alors qu’il professe de ne pas tuer, de laisser à César ce qui appartient à César... tout le contraire ce qu’il fait vraiment.
Mais les valeurs ? Intactes. Les valeurs, ça ne mange pas de pain. On glisse d’une valeur à une autre facilement. Celles et ceux qui réclament de meilleurs salaires, peuvent, de toute bonne foi, être contre le capitalisme, contre la société de consommation, au moment même où ils réclament une plus grande part de la consommation. Les valeurs dont on parle, qu’on revendique pour soi et qu’on prétend défendre, sont belles et généreuses, la solidarité, l’écologie… l’individualisme, le goût de l’argent… ce sont les valeurs des autres. Et on peut défendre son beefsteak au nom de la solidarité. On peut être contre le capitalisme, voir le caractère international de la classe ouvrière et de son combat contre les bourgeois (les financiers sans doute aujourd’hui) et être contre les délocalisations.
Dès qu’on quitte les faits et qu’on se place dans les intentions, les motivations, on se place dans un ciel des idées où tous les renversements sont possibles. Le fin du fin dans cette inversion est peut-être dans la formule : « si je te bats, c’est pour ton bien ». Il y en a d’autres, du même tabac : « pour avoir la paix, prépare la guerre ». Dans ces conditions, comment prépare-t-on la guerre ?
Dire comment tel ou tel acte est une application stricte, correcte, directe, efficace... etc. d’une valeur n’a aucune consistance, on dit ce qu’on veut.
Plus une décision oblige celles et ceux qui la prennent ou en débattent à la situer dans le ciel des valeurs, plus on peut penser que cette décision constitue une déviance par rapport à l’application desdites valeurs. Quand le lien est admis par tous et ne fait pas problème, il n’est pas nécessaire de vouloir assurer les citoyens que c’est bien l’action républicaine de l’Etat qui continue.
Ces réflexions générales sont liées au débat à propos d’une loi sur le port du voile intégral, débat qui porte sur les valeurs. Dans ce débat, nous sommes pour l’égalité des hommes et des femmes. Ailleurs, les femmes battues sont une cause nationale, la violence psychologique étant comptée a priori en faveur des femmes (malheur aux hommes sous violence de leur femme, leur existence n’est pas prévue par la loi, sans que cela entache la valeur égalité des hommes et des femmes).
Un mot, quasi-nouveau, ressort beaucoup : la faisabilité. Au passage, on peut penser qu’employer faisabilité plutôt que possibilité veut donner une spécificité au problème. Antérieure aux décisions et aux actes, la possibilité est une valeur. C’est une valeur évidente, dont on ne devrait pas avoir à parler. C’est comme le fait qu’il faut avoir de l’air et du son pour avoir de la parole. Normalement, c’est tellement évident, trivial, que cela n’est pas évoqué. Si la possibilité d’une loi n’est pas une valeur, alors, il faut discuter de lois qui demandent aux généraux de se transformer en papillons, (comme le suggère Saint-Exupéry dans le petit prince, chapitre 10).
La liberté est une valeur bafouée par cette loi à venir, mais la casuistique, si l’on y rentre et on y est bien entrés, est infinie et peut tout justifier.
Une autre valeur, dont on ne parle pas, est la taille de l’Etat et son degré d’intrusion dans la vie et les comportements des citoyens. Les Etats nationaux, devenus impuissants à régler nos affaires communes (l’économie, par exemple) s’immiscent dans nos vies privées ; que des femmes circulent sous un manteau couvrant aussi leur visage est sans doute étrange, désagréable, mais ce n’est pas une affaire commune.
En tant que « fait », c’est si peu de chose que c’en est nul. Transposé au niveau des valeurs, comme il est dit, on n’en a pas fini ; ce n’est pas un niveau, c’est un espace infini dont la structure est créée par celles et ceux qui veulent se situer dedans. On n’a pas fini de voir augmenter les problèmes que cette transposition est censée régler. Parce que cette transposition n’appartient pas à nos valeurs.


oui, effectivement moralE.