mardi 26 octobre 2010 - par Robert Branche

Refus de l’incertitude et dépression collective

Ce ne sont plus seulement les trajectoires élémentaires qui sont imprévisibles, mais bien celles des systèmes...

Dès le début de notre univers, l’incertitude était là : loi de l’entropie, relativité, trajectoires chaotiques. Mais l’incertitude se situait essentiellement au niveau élémentaire des particules : il était impossible de prévoir où quelques particules allaient se trouver et comment elles allaient se comporter. Par contre, à un niveau plus global – un gaz, un liquide, un grand nombre de particules –, on pouvait appliquer des modèles et prévoir relativement ce qui « collectivement » allait se produire.

C’est cette vision qui reste encore très présente dans l’esprit de nombre de ceux qui veulent prévoir l’évolution du monde : certes ils savent que le comportement de chacun de nous est imprévisible, mais ils pensent que, globalement, tout ceci – comme pour un gaz – va déboucher sur des systèmes modélisables, dont l’évolution est prévisible, ou, a minima, peut être mis en forme au travers de scénario assorti de probabilités.
 
Or il n’en est rien. Pourquoi ? Pour plusieurs raisons.
 
D’abord parce que les mathématiques du chaos nous ont montré que des divergences élémentaires – c’est-à-dire infiniment petites – pouvaient déboucher sur des écarts macroscopiques considérables : le « collectif » ne lisse plus les écarts, mais les amplifient.
 
Ensuite parce que les hommes sont de plus en plus dotés d’ « objets-monde » (*), c’est-à-dire d’objets qui permettent à quelques individus d’avoir des actions à longue portée et susceptibles à elles-seules d’agir à l’échelle du monde. Comme le comportement de ces agents est imprévisible, la conséquence de leurs actes l’est aussi. Or la portée de ces actes est celle du système global. Les actualités sont peuplées de tels exemples.

Ainsi devons-nous accepter le fait que ce ne sont plus seulement les trajectoires individuelles qui sont imprévisibles, mais aussi les évolutions globales du système qui le sont : des écarts locaux ne sont pas lissés, mais amplifiés ; des décisions individuelles ont des conséquences globales.

Si, comme Jean-Paul Sartre l’a écrit dans Le Diable et le Bon Dieu, on préfère le désespoir à l’incertitude, on n’est pas prêt d’espérer quoi que ce soit et on sombre dans une mélancolie et une dépression collective.
 
Si, à l’inverse, on comprend qu’il ne peut pas y avoir d’espoir vrai sans incertitude, car elle est l’expression de nos libertés individuelles et la garantie de l’existence de marges de manœuvre collectives, alors on est stimulée par elle et on est gagné par un optimisme collectif.

Au choix...
 
(*) Expression créée par Michel Serres, dans Hominescence (2001) 
 


13 réactions


  • Ann O’Nymous 26 octobre 2010 11:11

    Vous auriez pu aussi mentionner les essais de modélisation du comportement individuel rationnel, qui oublient que l’acteur peut décider contre son intérêt supposé, pour maintenir l’incertitude et ainsi le pouvoir que celle-ci confère, comme l’a montré la sociologie des organisations.


  • morice morice 26 octobre 2010 13:41

    Dès le début de notre univers, l’incertitude était là 

    ah, après avoir plané à 12 000m et avoir rencontré des chiens heureux Robert va nous expliquer l’Univers. 

    Les gourous finissent toujours par parler de ça. Rael, par exemple. 

    On aurait pu citer Mandelbrot, mais Robert ne doit pas savoir qu’il est mort il y a deux semaines...


    • Triodus Triodus 26 octobre 2010 13:52

      Ah ! Mandebrot.. Ado, j’ai appris le C++ rien que pour tracer M sous toutes ses coutures !


  • vfcc 26 octobre 2010 15:04

    Les amateurs de science fiction vont être déçus.

    La psychohistoire d’Hari Seldon n’aurait pas d’avenir ?


  • Halman Halman 26 octobre 2010 15:17

    Je ne supporte pas ce mélange lois de la physique pour expliquer le comportement humain.


    • Robert Branche Robert Branche 26 octobre 2010 16:02

      Je suis d’accord avec vous et je n’explique pas le comportement humain à partir des lois de la physique. C’est de l’incertitude de l’évolution du monde dont je parle.

      J’ai par ailleurs écrit de nombreux articles autour des dangers de la mathématisation du monde (voir mes articles), et c’est aussi un des thèmes de mon dernier livre (les mers de l’incertitude)

  • paul 26 octobre 2010 16:27

    C’est « l’effet papillon » finalement , décrit par Lorentz en 1972 à propos d’une prévision météo .


  • goc goc 26 octobre 2010 17:06

    si on part du principe que le hasard n’est que la sommes d’évènements divers interagissant entre eux et n’est imprévisible uniquement que parce qu’on n’a pas tous les paramètres, et que le monde ne peut être qu’hétérogène, car il est la somme des homogénéités différentes

    alors on peut dire que l’incertitude n’existe que dans le microscopique cerveau humain incapable d’appréhender toutes les données.

    l’univers peut être quelque chose sans début, sans fin, et doté d’un mouvement perpétuel d’explosion/compression et dont chaque phase serait identique à la précédente et à la suivante, au point que dans 100 milliards d’années il existera un individu écrivant un post sur agoravox, répétant ce que je fait aujourd’hui et ce que je faisait il y a 100 milliards d’années


    • Robert Branche Robert Branche 26 octobre 2010 17:12

      Non je ne suis pas d’accord avec votre proposition : le hasard n’est pas provoqué par l’incomplétude de notre connaissance (vision laplacienne du monde), il est inhérent à notre monde et il est généré par l’évolution qui « dérive » (selon la nouvelle approche de la biologie qui parle de « dérive » pour l’évolution)


    • goc goc 27 octobre 2010 09:57

      le hasard n’existe pas par définition, puisqu’il décrit une causalité servant à décrire des phénomènes qui nous dépassent. Tout phénomène a une origine et une évolution (puis une fin le plus souvent). Cette origine est définissable (pas forcement par notre capacité humaine) et son évolution est toujours prévisible (sauf pour notre capacité intellectuelle).
      il n’existe aucun phénomène qui agirait de façon indépendante, intemporelle et illogique. Chaque phénomène suit une évolution programmée par sa structure et par son environnement.

      donc le hasard n’existe pas, sauf à définir quelque chose qu’on ne maitrise pas.


Réagir



https://middlepassage.dei.uc.pt/https://privacycolab.dei.uc.pt/https://cmd.dei.uc.pt/https://henrique.dei.uc.pt/
https://merdekakreasi.co.id/buku/pkvgames/https://merdekakreasi.co.id/buku/bandarqq/https://merdekakreasi.co.id/buku/dominoqq/https://merdekakreasi.co.id/tentang-kami/
https://simseam.ft.uns.ac.id/https://sipil.ft.uns.ac.id/slot gacorhttps://aku.ac.id/https://jpl.staiku.ac.id/https://jist.publikasiindonesia.id/slot gacorhttps://akperstg.ac.id/https://fisip.uisu.ac.id/https://web.pn-sidrap.go.id/
https://hormon-osteoporosezentrum.de/judi bolahttps://saopaulodeolivenca.am.gov.br/slot gacor