Retour à Bibracte
M. le Directeur régional des affaires culturelles de Bourgogne,
La mise au jour, en Bourgogne, par l'archéologue du CNRS Bruno Chaume d'une petite ville fortifiée du premier âge du fer sur le mont Lassois est sans aucun doute la découverte la plus importante de ces dernières années. Or, curieusement, cette découverte qui révolutionne la compréhension des origines de notre histoire, après avoir eu un court succès d'estime, a été très rapidement écartée des débats et des colloques par les responsables de l'Archéologie. C'est ainsi que M. Vincent Guichard, importante personnalité dans le domaine de la recherche archéologique, directeur du Centre archéologique européen, déclarait le 13 septembre 2007, à Europe I, au micro de Jacques Pradel, que la petite ville récemment découverte sur le mont Lassois n'aurait été qu'une tentative urbaine avortée qui n’a pas eu de suite.
Alors que M. Bruno Chaume affirmait très clairement que cette découverte remettait en cause la thèse d’une urbanisation de la Gaule qui n’aurait commencé qu’au IIème siècle avant J.C., il me semble que les responsables de la Culture, au plus haut niveau, auraient dû aussitôt s'interroger sur les thèses qu'imposent à la profession MM. Christian Goudineau, Vincent Guichard et Matthieu Poux qui ne voient apparaître cette urbanisation qu'au deuxième siècle avant notre ère, au mont Beuvray.
Pour ces trois archéologues qui ont l'écoute des médias, le mont Beuvray serait un oppidum issu de la civilisation européenne des oppida. Une ville en bois s'y serait trouvée, la première des Gaules, puis une ville romanisée avec quelques bâtiments de pierre, près d'un siècle avant l'arrivée de César. Le mont Beuvray serait ainsi à l'origine de l'urbanisation gauloise et un modèle avant d'être supplanté par celui des grandes villes romaines de pierre comme Autun.
En Auvergne, l'archéologue Matthieu Poux confirme cette vision tout en lui apportant des variantes. Il s'appuie sur les six hectares qu'il a mis au jour sur le plateau de Corent pour reconstituer une grande ville en bois gauloise qui aurait disparu lors de la conquête mais qui, contrairement au mont Beuvray, n'aurait pas été reconstruite en pierre. Que cela soit au mont Beuvray ou à Corent, la disposition ordonnée des boutiques et des habitations de part et d'autre d'une rue centrale ne peut résulter, selon eux, que d'une influence romaine des premiers siècles avant J.C.. Ils oublient que cette disposition existait déjà au mont Lassois, à l'époque de l'âge du fer.
Poursuivant dans leurs hypothèses, ces archéologues et ceux qui les suivent en sont amenés à rechercher des trous de pieux qui, dans la plaine de la Limagne, leur semblent être la trace de villages en bois, et donc gaulois, ce qui les distinguerait des constructions en pierre considérées comme romaines. Ils ne se rendent pas compte qu'ils se trouvent dans le cas très particulier d'une plaine fertile cadastrée comme je l'ai expliqué par ailleurs. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/l-atlantide-engloutie-suite-et-fin-68905
C'est ainsi qu'ils en arrivent à imaginer, pour l'ensemble de la Gaule, un paysage gaulois de bois tout à fait singulier qui n'a rien de comparable avec ce qui existe dans le reste du monde antique. Des villages en bois, entourés d'un fossé et d'un retranchement sommaire, seraient des petites villes. Plus étendues, les agglomérations seraient des villes/oppida (Corent, Gondole, Merdogne etc...). Encore plus étendus, ce seraient des villes/oppida/capitales de cités (en Auvergne, Matthieu Poux propose Corent comme capitale ; Vincent Guichard pense à une très grande ville de bois qui reste à découvrir). Le critère de référence étant la surface occupée. Quant aux fermes isolées, également protégées, elles deviennent par le miracle de l'imagination les demeures de l'aristocratie gauloise ou le palais de bois de Vercingétorix. Bref, nos anciennes capitales, il faudrait les imaginer, l'une au mont Beuvray pour le peuple éduen, perdue dans les forêts du Morvan, l'autre à Corent pour le peuple arverne.
Et c'est ainsi qu'à Alise-Sainte-Reine, on se refuse toujours à voir dans les ruines existantes - que l'on prétend gallo-romaines - la ville gauloise que César mentionne pourtant dans ses Commentaires. C'est ainsi qu'on en est toujours à y rechercher des trous de pieux gaulois... en vain, bien évidemment.
Bien sûr, je ne dis pas que MM Goudineau, Guichard et Matthieu Poux ont tort de parler de maisons et de villages en bois et de toits en chaume, surtout dans les régions où le bois abonde. Je leur reproche seulement d'en faire une loi systématique jusqu'à refuser à la classe noble gauloise l'aptitude à construire des palais, des citadelles et des murailles en bonnes pierres cimentées.
Je propose de revenir aux textes et à une interprétation plus sensée des vestiges archéologiques.
Voilà ce que César a écrit au sujet des Helvètes : ils incendièrent tous leurs oppidum, au nombre de douze, leurs bourgs, au nombre de quatre cents, et toutes leurs maisons isolées. Nous avons dans cette simple phrase la description précise d'une grande cité : les oppidum sont les fortifications en pierre, principalement sur les hauteurs, à l'intérieur ou au pied desquelles se trouvaient les vraies petites villes citées par les textes, comme au mont Lassois, comme à Mont-Saint-Vincent et comme au Crest. Ce que nos archéologues ont repéré dans la plaine et qu'ils appellent indistinctement villes ou oppidum sont en réalité des bourgs ; ce qu'ils appellent demeures aristocratiques ne sont que des fermes isolées. Le mont Beuvray, sur sa hauteur et derrière ses retranchements, est certes un oppidum mais Corent n'en est pas un, ni Gondole, ni Merdogne.
Lorsque César écrit qu’après la bataille contre les Helvètes, 130 000 d'entre eux s'enfuirent et qu'ils arrivèrent chez les Lingons après quatre jours de marche, il faut comprendre que ces Helvètes ne se dirigeaient pas vers la région de Langres - ce qui aurait demandé plus de quatre jours - mais vers celle du mont Lassois (DBG I, 26). L’importance des fortifications en pierre qui protègent cette position, importance qu’avait déjà soulignée René Joffroy dans son ouvrage Vix et ses trésors, va dans ce sens. Il faut y voir, avant Langres, la capitale originelle des Lingons, leur oppidum/capitale, de la même façon qu'il faut voir sur le horst de Mont-Saint-Vincent - vraie Bibracte - l'oppidum/capitale du peuple éduen et au Crest, l'oppidum/capitale des Arvernes. Pour moi qui suis un ancien militaire ayant eu à traiter de nombreux cas de fortifications de positions, ces trois sites correspondent tout à fait à l'idée que je me fais d'une citadelle/capitale au temps des Gaulois, comme au Moyen-âge d'ailleurs. Conclusion : la logique militaire s'accorde avec les textes et les vestiges archéologiques enfouis ou toujours debout, il ne peut en être autrement.
L’idée de base d’Emile Mourey : permanence des points forts à travers le temps, coule pourtant de source. Pour quelle mystérieuse raison, les sites défensivement intéressants au Second Age du Fer ne l’auraient-ils plus été au Moyen-âge ? Le contexte technologique était pratiquement identique à ces deux périodes (commentaire d'Antenor).
Les auteurs latins ont parlé plusieurs fois des oppidum, comme s'il s'agissait d'ailleurs de fortifications non pas seulement gauloises mais communes au monde antique :
Le tracé de l'oppidum ne doit être ni carré ni formé d'angles saillants ; il doit être courbe afin que l'ennemi soit en vue du plus loin possible. Il est essentiel aussi que les accès des portes ne soient pas directs mais obliques (d'après Vitruve).
"Oppidum” vient de ops, secours, parce qu'il est fortifié pour prêter secours et parce qu'il en faut pour protéger l'existence, où l'on puisse se mettre à l'abri. Ou bien le mot vient de "opus”, ouvrage, à cause des remparts qu'on élève pour mieux le fortifier (d'après Varron).
Les uns distinguent l'oppidum du vicus et du castellum uniquement par sa grandeur. D'autres le définissent ainsi : une position entourée par une muraille, un fossé ou par toute autre fortification. D'autres y voient outre la muraille, des bâtiments, un temple, une place publique, un forum. D'autres parlent d'oppidum à cause des murs, que le lieu soit entièrement habité ou qu'il ne serve qu'à mettre à l'abri les richesses (d'après Servius).
Cicéron leur trouvait un aspect rugueux, César portait sur eux un jugement militaire et les plaçait sur des points hauts.
Oppidum, villes, bourgs, fermes isolées, sont à l'origine des termes très précis.
Je fais dériver le mot oppidum de ovidum, ovum, oeuf. Il s'agit de l'oeuf des origines, de la mandorle que les Anciens avaient imaginée dans leur ciel astrologique, en quelque sorte une muraille symbolique à l'intérieur de laquelle leur Dieu se faisait deviner
dans la constelllation de la Petite Ourse. C'est cette même mandorle qui figure dans les tympans et les fresques de nos temples antiques. Que les villes gauloises se soient établies à l'intérieur de ce type de muraille en forme d'oeuf, comme à Bourges, ou à son pied comme au Crest, ou à proximité immédiate comme à Mont-Saint-Vincent, ou à quelques centaines de mètres comme à Alésia, c'était toujours le refuge fortifié ultime dans lequel les citoyens se défendaient en dernier recours.
Mais il existe aussi un autre type d'oppidum/refuge. Il s'agit du Grand Chariot sans son timon, quadrilatère de la Grande Ourse. C'est l'oppidum du Cabillo des origines qui se dressait sur la colline de Taisey, illustre Orbandale, refuge pour la population, derrière la tour toujours existante dont le tracé correspond au quadrilatère du Petit Chariot, Petite Ourse, demeure de la Divinité. Cet étonnant système se retrouve à Bourbon-Lancy mais aussi, au centre des villes d'Orléans et de Bordeaux. C'est comme une signature ou un marqueur qui trouverait son origine à Chalon/Taisey et qui jalonnerait son rayonnement. Ce quadrilatère enfin, maison de la Divinité, se retrouve dans certaines médailles gauloises. Dressé sur son char, le prince chevalier le
balance au bout de son fouet pour faire avancer la cité.
Quant aux villes et aux bourgs, plutôt que de se livrer à de vaines et fragiles hypothèses, le mieux est de se reporter aux documents et croquis du Moyen-âge, tels que l'Armorial du Guillaume Revel pour l'Auvergne, et on verra comment certaines de ces agglomérations s'entouraient de murailles et d'autres non... et cela au Moyen-âge comme au temps des Gaulois.
M. le Directeur régional des affaires culturelles de Bourgogne, j'ai l'honneur de vous demander de bien vouloir transmettre ces informations à M. le Ministre de la Culture accompagnées de votre avis circonstancié, sans oublier d'en informer M. le Préfet que, manifestement, vous n'avez pas informé ; son refus de classer la tour de Taisey et de protéger son environnement en est la preuve. Par ailleurs, comme vous le savez peut-être, il a été question, il y a quelque temps, que M. le Président de la Réublique se rende au mont Beuvray. Il importe donc qu'en haut lieu, on soit prévenu.
Extraits du "De Bello Gallico" de César : Modifiant leur plan et inversant leur cheminement, les Helvètes poursuivaient les Romains qui, eux aussi, avaient fait demi-tour pour se rendre à Bibracte (DBG I, 23). S’en étant rendu compte, César conduisit ses troupes sur une "proximus collis" et envoya sa cavalerie pour contenir l’offensive ennemie (DBG I, 24). "Proximus collis", la colline très proche du "mont" de Sanvignes, c’est le mot clé qui explique tout ! C’est la colline sur laquelle César avait disposé ses troupes le jour précédent, lors du coup de main manqué. Il l’appelait également : "proximus collis" (I,22). César est donc bien revenu sur ses pas. Il ne se dirigeait plus vers le mont Beuvray mais vers Bibracte/Mont-Saint-Vincent qui se trouvait à l'opposé. Ceux qui ont traduit "itinere converso" par "obliquer sa marche" (vers Montmort) sont les premiers coupables, certes, mais comment pouvez persister dans cette erreur alors que cela fait déjà un certain temps que je vous ai alerté ?
Extraits de la géographie de Strabon : « Entre le Dubis (la Dheune) et l'Arar (la Saône) habite le peuple des Eduens, avec une ville, Cabyllinum (Chalon-sur-Saône), et une citadelle, Bibracte ». Je dis bien "Dheune" et cela même si César utilise ce terme pour désigner également le Doubs. Le mont Beuvray ne se trouve pas entre la Saône et la Dheune, Mont-Saint-Vincent, si.
Discours du rhéteur Eumène : la trace des écoles moeniennes décrites par le rhéteur ne se retrouve pas à Augustodunum/Autun mais à Augustodunum/Mt-St-Vincent. http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/bibracte-et-la-carte-de-peutinger-86040


