lundi 13 avril 2015 - par J.MAY

Russes en Corse. L’odyssée du « RION »

Un épisode méconnu de l'émigration blanche de 1917/21

RUSSES ET UKRAINIENS EN TERRE CORSE

L'ODYSSEE DU "RION"

JPEG

La Corse compte un certain nombre d'habitants d'origine russe et ukrainienne. Ce sont les enfants et petits enfants d'émigrants qui, fuyant le régime bolchevique, se fixèrent en terre corse.

En effet, le 15 mai 1921, un transport de troupes ayant à son bord 3.800 personnes a mouillé en rade d'Ajaccio. Il y est demeuré jusqu'à la fin juin 1921. La plupart des passagers étaient des soldats de l'armée du général WRANGEL. Mais il y avait également à bord des civils : familles d'officiers, commerçants, fonctionnaires, propriétaires terriens, et paysans ukrainiens ayant choisi le parti des blancs.

Le navire venait de Turquie, où avait échoué la majeure partie de l'armée WRANGEL, vaincue par les Rouges et repoussée vers les rives de la mer noire en novembre 1920.

Rappelons que la révolution ne s'est pas imposée immédiatement en Russie, et qu'elle ne se limite pas aux "journées d'octobre" qui ont vu Lénine, par un putsch audacieux, s'emparer du pouvoir à Petrograd (devenue Leningrad sous l'URSS).

De 1917 à 1921, plusieurs armées dites "blanches" (par opposition à l'armée rouge), ont mené avec l'appui de corps expéditionnaires américain, anglais, français et tchèque une "contre-révolution" qui a pris les allures d'une véritable guerre civile.

Publicité

Ces armées, composées de tsaristes mais également de républicains fidèles au gouvernement provisoire, ou de Russes effrayés par les excès des révolutionnaires, ont notamment combattu en Sibérie (amiral Koltchak), en Ukraine (Général Denikine), sur le Don (Cosaques de Kaledine), et en Crimée (Général Wrangel). Le pouvoir des soviets ne s'est durablement installé qu'avec la disparition des dernières forces blanches en Mongolie et au Turkestan, en 1921.

De 1917 à 1921 la guerre civile a causé d'innombrables pertes humaines, dues aux exactions respectives des troupes blanches et rouges, et aux méthodes des bolcheviques, adeptes de la dictature du prolétariat et de la "terreur de masse".

L'armée Wrangel, dernière armée "organisée" des tsaristes, a réussi sous la protection des marines française et anglaise, à embarquer dans l'ordre à Sébastopol et à quitter la Russie.

Près de 120 navires, essentiellement russes, mais également une dizaine de navires français et quelques bateaux italiens et grecs, ont amené en Turquie, environ 110.000 soldats, dont nombre de cosaques du Kouban, et 30.000 civils, Ukrainiens pour la plupart.

La marine anglaise, pour sa part, s'est contentée de rapatrier ses ressortissants. Seul un capitaine anglais, désobéissant aux ordres, a accepté des réfugiés, ce qui, pour l'anecdote, lui a valu une promesse de cour martiale de la part de l'amiral commandant la flotte britannique, promesse néanmoins doublée par des félicitations pour sa générosité.

Le "RION", transport de troupes mixte, parti de Gallipoli, en Turquie, alors occupée par les troupes alliées après leur victoire sur l'Allemagne durant la guerre 14-18, a fait escale à Messine puis a terminé sa course à Ajaccio, victime d'une grave avarie de moteur.

Sa destination finale devait être le Brésil, où comptaient s'installer les migrants. Seuls 600 d'entre eux sont finalement parvenus à destination (État de Sao Paulo) en empruntant un autre navire. Les autres (près de 3.000) sont restés momentanément en terre corse.

En 1924 on ne dénombrait plus dans l'île que deux à trois cents émigrés (chiffres variant selon les sources), les autres ayant choisi de gagner le continent français, où le marché de l'emploi se révélait moins étroit que celui de l'île, qui conserva quelques dizaines de migrants devenus "garçons de ferme" dans les villages de l'intérieur, quelques fonctionnaires contraints d'exercer des métiers n'ayant qu'un lointain rapport avec leur activité initiale, et certains techniciens (industriels, ingénieurs, commerçants) qui, à quelques exceptions près, ne retrouvèrent pas leur qualification d'origine.

Nombre d'émigrés demeurés célibataires disparurent dans un certain anonymat au fil des ans. D'autres épousèrent des insulaires et fondèrent famille.

Publicité

Ils ont vraisemblablement incité d'autres émigrés russes et ukrainiens de leur connaissance dispersés en Europe à venir en Corse, île dont ils vantaient certainement le charme et la grande hospitalité, car on note des arrivées individuelles jusqu'à la veille de la seconde guerre mondiale.

C'est ainsi que le père de l'auteur de cet article, ayant fui l'Ukraine en 1921 à l'âge de 17 ans du fait de ses sympathies makhnovistes, est arrivé en Corse en 1929 après avoir terminé des études techniques (électricité) en Tchécoslovaquie. Il y a épousé, peu après, une insulaire.

Nous retrouvons donc actuellement en Corse des Amolsky, Aparine, Baranovsky, Bikodoroff, Borodine, Gourinovitch, Ivanov, Kotchef, Maïboroda, Mironenko, Voropaief, Pimenof, Popov, Seleznef, Serdukof, Tarrassenko, Teletsine, etc.

La Corse ayant la faculté historique pourrait-on dire, de "phagocyter" ceux qui débarquent sur ses rivages, la génération suivante s'est pratiquement fondue dans le peuple corse et seuls les patronymes révèlent désormais l'origine de ces insulaires "insolites".

Nous noterons que le prince Youssoupov, connu pour avoir participé à l'élimination de Raspoutine, s'était installé en Corse, à CALVI, en 1924, où il avait fait l'acquisition d'une demeure, et que l'île compte aujourd'hui parmi ses habitants permanents ou temporaires des descendants du général Wrangel.

Ajoutons, pour terminer, que durant la guerre 39-45, nombre de " Russes blancs" arrivés sur le Rion devinrent ….. "rouges". Leur amour de la Russie (ou de l'Ukraine) et leur indignation devant la barbarie allemande, les conduisirent en effet à adhérer au parti communiste local. 

Une association regroupe aujourd'hui les descendants des émigrés du " Rion" et les Russes,Biélorusses et Ukrainiens nouvellement installés en Corse, ainsi que les insulaires qui souhaitent l'établissement de liens amicaux, culturels ou économiques avec les pays de l'Est. 

Elle a pour nom " kalinka-machja" . Son site permet de connaître ses caractéristiques et de suivre ses activités. 

Cf. http://www.kalinka-machja.com/



8 réactions


  • Emmanuel Aguéra Emmanuel Aguéra 13 avril 2015 17:50

    Je dois vous avouer, Jean, que déjà à la lecture de votre premier article, je m’étais perdu en conjectures diverses et variée à propos de votre nom. Je vous avais imaginé plus à l’est. Puis attiré (par vous) sur votre blog, our y découvrir le texte de Laïd Mokrani, j’ai découvert je j’avais affaire à un insulaire, bigre.
    Ça sentait cher le déracinement : Me voilà fixé, merci. Je ne suis pas étonné outre-mesuren notez, Corse conquête ou Corse refuge, rien de neuf. Ile cosmopolite pas ses racines.
    Ainsi votre grand père avait un cheval blanc ?


  • J.MAY MAIBORODA 14 avril 2015 07:53

    Merci pour ce message amical et chaleureux.

    J’avais apprécié votre soutien lors de mon « papier » sur l’apprentissage de l’arabe dans nos collèges et lycées, alors même que j’étais « accablé » de commentaires aussi haineux que stupides.

  • Plus robert que Redford 14 avril 2015 11:52

    Il n’y a pas que la Corse...

    Naguère, à des heure impossibles (merci pour mon métier) je suis tombé sur une remarquable émission de France Q qui relatait le très peu glorieux (et savamment étouffé) épisode de La Courtine (63) où, en 1917, tout un contingent de troupes russes en transit vers le grand charnier du Nord-Est, fut mis en « cocotte-minute » par les troupes françaises au moment où ces braves gens ayant appris les évènements se déroulant dans leur pays d’origines, les « rouge » (principalement des troufions de base) entrèrent en conflit avec les « Blanc » (plutôt les officiers)...

    S’en suivit un règlement de comptes « interne » dans la chaude atmosphère d’un camp quasi concentrationnaire, d’où peu réussirent à s’échapper, mais dont les responsables de l’émission avaient réussi à retrouver et interviewer les descendants...

    Edifiant...


    • J.MAY MAIBORODA 14 avril 2015 14:59

      @Plus robert que Redford

      L’épisode de La Courtine est relaté dans WIKI.
      Il y a eu pire.

       EXTRAIT :

      « Mai 1945 : la France livre 102.481 prisonniers russes à Staline… »

      En mai 1945, 102.481 Russes ont été livrés à Staline par de Gaulle et son gouvernement de gauche : ils ont tous été exécutés !

      Conformément aux accords de Yalta, signés entre Staline, Roosevelt et Churchill, alors que de Gaulle et la France sont totalement ignorés, un véritable holocauste s’est produit à la Libération. À la différence de la Shoah, l’extermination de plus de 3 millions de Russes a fait l’objet d’une totale omerta de la part de tous les États. Ce fut un crime contre l’humanité qui dépasse tout ce que l’on a connu et condamné depuis.


  • soi même 14 avril 2015 11:53

    Merci à vous pour votre histoire, j’en es une similaire, où mon grand père cadet de la Garde Impérial du Tsar ayant quitté Sébastopol avec le contingent de l’Année Wangel, c’est retrouver à pérégriné à pied à travers les Balkans au grès de travail qu’il trouvais, pour un jours à un bal du 14 juillet en 1924 à Paris rencontre sa futur femme qui est devenue aux fil tu temps ma grand mère si non il aurait finie comme beaucoup de Russe émigré aux États Unis où bien devenir chauffeur de taxis à Paris .

    .


    • J.MAY MAIBORODA 14 avril 2015 15:34

      @soi même


      Il se peut que vous trouviez un complément d’info dans l’ouvrage intitulé «  
       »LES CHEVALIERS MENDIANTS ou la tragique épopée des armées « blanches ».
      Par Georges Oudard et Dmitri Novik Librairie PLON - 1928 

      Cordialement.

  • alberto alberto 14 avril 2015 14:10

    Salut Maïboroda,

    Touchante histoire que celle de ces émigrés fuyant leur pays natal rarement de gré et souvent de force !

    Mes parents et grands parent aimaient me raconter la grande courtoisie et le style de ces « princes » russes émigrés reconvertis en chauffeurs de taxis parisiens...

    Moi, aimant dénicher les détails insolites, je m’étais étonné de trouver une église orthodoxe, tandis que je séjournais à Bizerte pour raisons professionnelles : la raison, telle ta corsitude, se trouve  !!!


    • J.MAY MAIBORODA 14 avril 2015 15:30

      @alberto


      L’escadre « russe blanche » s’est en effet réfugiée à Bizerte.
      33 bateaux de l’Escadre impériale russe chargés de 6 000 réfugiés ont accosté dans le port de Bizerte.... et ces 6.000 russes y sont restés pratiquement jusqu’à l’indépendance.
      2 ouvrages sont consacrés à cet épisode :
      - celui d’Anastasia MANSTEIN-CHIRINSKY « LA DERNIERE ESCALE » : le siècle d’une exilée russe à Bizerte. Sud Editions. Tunis
      - celui de. K.V. Makhroff 
      LA COLONIE RUSSE EN TUNISIE 
      1920 - 2000 
      Les éditeurs réunis – 11 rue de la montagne sainte Geneviève - Paris

      Cf. à propos de ces deux ouvrages les articles consacrés par le site de Kalinka-machja . Rubrique DOCUMENTATION - Sous rubrique « Autour de l’émigration blanche » .
      Vous lirez aussi avec intérêt l’article émouvant intitulé : « L’âme russe vue par un Français de Tunicie », de Fernaud PAU


Réagir