Anna Novikova : humanitaire ou agente d’influence ? Arrêtons les pleurnicheries
En quelques jours, Agoravox est submergé d’articles transformant l’arrestation d’Anna Novikova et de ses complices en "affaire Dreyfus" version poutinienne. On y pleure des humanitaires persécutés pour des jouets et des affiches, on dénonce une France totalitaire et on oublie commodément les soupçons d’espionnage au profit de Moscou. Derrière les larmes de crocodile, un seul objectif : faire passer la victime pour le bourreau et le bourreau pour la victime. Assez. Il est temps de regarder les faits en face, sans tremper sa plume dans l’eau bénite du Kremlin. La vérité n’a pas besoin de propagande pour se défendre.
On nous refait le grand numéro du "pacifiste martyrisé" avec la larme à l’œil et l’accent circonflexe sur le "o" de Donbass. Depuis une semaine, Agoravox est devenu le mur des lamentations officiel du poutinolâtrisme français. Anna Novikova, mère irréprochable, fondatrice de SOS Donbass, serait en prison uniquement parce qu’elle a voulu réchauffer le cœur des petits orphelins du Donbass avec des peluches et coller une affichette "La Russie n’est pas mon ennemi" sur l’Arc de Triomphe. Le reste – les perquisitions, les mises en examen pour "intelligence avec une puissance étrangère", les écoutes, les clichés d’usines d’armement – tout cela n’existe pas. C’est une invention de la "propagande atlantiste". On marche sur la tête.
Reprenons posément les faits, ceux que l’on peut vérifier sans avoir besoin d’un badge DGSI.
Le 17 novembre 2025, quatre personnes sont interpellées à l’aube. Trois sont présentées à un juge antiterroriste 96 heures plus tard : Anna Novikova (40 ans, double nationale française et russe), Vincent Perfetti (ex-candidat RN aux législatives 2022) et Vyacheslav Prudchenko (citoyen russe). La quatrième est placée sous contrôle judiciaire.
Le parquet national antiterroriste ouvre une information judiciaire pour "livraison à une puissance étrangère d’informations de nature à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation" (article 411-6 du Code pénal). Traduction : soupçon d’espionnage et d’ingérence.
Le dossier est immédiatement classé secret-défense, pratique légale et habituelle quand il s’agit de renseignement. Ce n’est pas un "complot" ; c’est la loi française depuis 1968, votée sous de Gaulle, pas sous Biden.
Mais dans la fable qui nous est servie ici même, tout cela disparaît. On ne parle plus que de jouets, de doudous et d’affiches. Comme si la DGSI mobilisait des équipes entières pour un carton de Lego.
Rappelons quelques détails que les pleureuses oublient soigneusement :
- En septembre 2025, Vyacheslav Prudchenko est filmé en train de coller ses affiches sur l’Arc de Triomphe. Très bien. Mais les mêmes personnes organisent depuis des mois des rassemblements ciblés devant les sites KNDS (ex-Nexter) qui fabriquent les Caesar envoyés à Kiev.
- Des photos et vidéos prises à proximité de ces usines ont été retrouvées lors des perquisitions.
- Des échanges avec des interlocuteurs russes sous sanctions européennes ont été interceptés.
- SOS Donbass relayait systématiquement les éléments de langage du Kremlin sur le prétendu "génocide du Donbass" et invitait régulièrement des "journalistes" des républiques séparatistes.
On peut trouver tout cela admirable. On n’a pas le droit de trouver cela anodin quand on est en guerre – même hybride – avec la Russie.
Vient ensuite le couplet sur la "violation des droits". On nous ressort la Convention de Vienne, l’article 36, le droit à la notification consulaire.
Je suis moi-même binational franco-italien. Quand je suis en France, je suis Français, point barre. La Cour de cassation l’a rappelé en 2018, la CEDH le confirme régulièrement : un État n’a pas l’obligation de notifier l’autre nationalité d’un bi-national détenu sur son propre territoire. Jouer la carte de la "citoyenne russe opprimée" est une ficelle aussi grosse que les mensonges de Sergueï Lavrov.
Et puis il y a le silence assourdissant – et révélateur – sur Laurent Vinatier.
Juin 2024 : un chercheur français du Centre de dialogue humanitaire est arrêté à Moscou. Motif ? Ne pas s’être auto-dénoncé comme "agent de l’étranger". Cinq mois de prison, menaces de quinze ans de camp, conditions effroyables, procès en carton-pâte.
Où étaient nos indignés professionnels d’Agoravox à ce moment-là ? Pas un article, pas une larme, pas un hashtag.
Les droits de l’Homme, visiblement, ne valent que quand la victime permet de taper sur la France. Quand c’est un Français qui croupit à la Lefortovo, on regarde ailleurs. C’est pratique, c’est sélectif, c’est surtout indécent.
On nous parle aussi d’un "silence médiatique". Vraiment ? Depuis le 25 novembre, Mediapart, Le Figaro, Libération, Le Parisien, France Info, Europe 1, BFM ont tous publié des articles détaillés. Mais il est vrai que ces médias refusent d’avaler la version russe selon laquelle l’Ukraine est un État nazi et que 14 000 civils ont été "génocidés" avant 2022 (chiffre gonflé qui inclut les combattants et que même l’ONU ne valide pas). Difficile d’être journaliste et de relayer ça sans rougir.
SOS Donbass n’est pas une association caritative comme les autres.
Créée en 2022, elle a immédiatement repris la rhétorique du Kremlin sur le "monde russe", organisé des convois dans les territoires occupés sous contrôle russe strict et multiplié les happenings anti-armement français.
Son président, Vincent Perfetti, a un parcours politique à l’extrême droite. Anna Novikova a été mise en avant par les médias russes comme figure du "patriotisme russe" en France.
On a parfaitement le droit d’aimer Poutine. On n’a pas le droit de s’étonner quand la DGSI pose des questions.
Oui, les prisons françaises sont une honte. Fleury-Mérogis est surpeuplée, les conditions de détention violent régulièrement la dignité humaine, la CEDH nous condamne chaque année. C’est un scandale que nous devons dénoncer sans relâche.
Mais utiliser ces dysfonctionnements réels pour faire passer des suspects d’ingérence pour des martyrs de la liberté d’expression, c’est une escroquerie intellectuelle.
En France, on peut traiter Macron de dictateur, manifester contre l’envoi de Caesar, publier des odes à Poutine sur Agoravox et rentrer dormir chez soi.
En Russie, on liquide Navalny, on emprisonne pour un tweet, on bombarde des maternités, on rase Marioupol et on envoie les Tchétchènes et les Bouriates mourir en première ligne.
Confondre les deux régimes est non seulement faux, c’est une insulte à tous ceux qui, en Ukraine comme en Russie, paient le prix du cynisme impérial.
Je sais que cet article va déclencher la meute habituelle : insultes, menaces de mort, accusations de "sionisme", de "nazisme", de "vendu à l’OTAN".
Je les attends avec le calme de celui qui a déjà tout lu.
Tant que j’aurai la possibilité d’écrire librement sur cette plateforme, je continuerai.
Parce que la liberté d’expression, ce n’est pas seulement le droit de relayer la propagande du plus fort ; c’est aussi le devoir de rappeler que le roi est nu, même quand toute la cour applaudit sa nouvelle parure cousue fil d’or à Moscou.






