Entre raison et déraison
Henri Leconte, numéro deux de la liste municipale de Patrick Balkany à Levallois-Perret ? Non, ce n’est pas un gag. Cela semble sérieux. Certes, on veut rendre la politique populaire, mais il faudrait y aller avec des pincettes.
Des élus socialistes vont manifester devant le ministère de la Justice mercredi prochain pour protester contre la réforme de la carte judiciaire ? Ainsi, la représentation nationale devient la rue. De quoi s’y perdre.
Récemment, dans Le Parisien, une journaliste, s’interrogeant sur Arno Klarsfeld, se demande ce qu’il est devenu et le qualifie "de brillant avocat". Manifestement, elle ne l’a jamais entendu plaider.
Ainsi, l’esprit peut se nourrir d’approximations et de sensations, entre raison et déraison. Mais ce sont les ridicules ou les anomalies de notre vie publique et médiatique.
La raison et la déraison, qui se situent au coeur de ma réflexion d’aujourd’hui, sont celles qui constituent l’être humain comme intégré ou égaré, frère lucide des hommes et des femmes ou personne étrangère à son prochain, emmurée dans une forteresse de violence prévisible ou de liberté erratique. Paul Bensussan et Delphine Provence ont publié récemment, dans Le Monde, une tribune sur "la pénalisation de la folie". Ils dénoncent le fait que moins de 0,5 % des affaires criminelles instruites lors des dernières années en France se sont terminées par une décision de non-lieu fondée sur l’irresponsabilité pour troubles mentaux. Ils critiquent également la notion de "culpabilité civile" qui mêlerait vicieusement le civil et le pénal.
Sur ce dernier point, même si Le Parisien nous a laissé entendre que le Conseil d’Etat préférerait substituer à ce concept de culpabilité civile celui de "décisions d’irresponsabilité pénale", il n’en demeure pas moins que l’idée doit être soutenue qui propose un débat public et contradictoire devant la chambre de l’instruction sur l’abolition ou non des facultés mentales du mis en examen. Tout ce qui est de nature à sortir la confrontation des points de vue, dans ce domaine, du champ purement technique et clos mérite notre approbation. Ce qui probablement affecte le plus les familles de victimes anéanties par un irresponsable ou prétendu tel, c’est moins la conclusion elle-même que le caractère de couperet qu’elle emprunte trop souvent et qui laisse à des spécialistes parfois décevants le dernier mot. Qu’une controverse éclate et soit développée au grand jour de l’audience aura les plus heureux effets sur un malheur pourtant enraciné au coeur des parties civiles. Elles pourront parler, répliquer, protester, se libérer. Qu’elles gagnent ou perdent leur cause, elles auront, dans tous les cas, triomphé du silence qui étouffe sans consoler.
Sur le premier point capital, les auteurs de l’article ne font que reprendre un constat souvent effectué. Il est vrai que très peu de rapports psychiatriques concluent à l’irresponsabilité pénale du mis en examen, de la personne soupçonnée du crime ou l’ayant avoué. Pour une mauvaise et une bonne raison.
Trop d’experts médiocres se laissent aller à admettre une responsabilité même infime parce qu’ils imaginent que l’appareil judiciaire leur en saura gré. En dépit des apparences, il faut infiniment plus de science et de compétence pour justifier une irresponsabilité pénale pleine et entière, lorsque des éclairs de lumière ont semblé illuminer, parfois, la nuit du criminel, que pour conclure à une responsabilité partielle. L’évidence, pour le profane - et le magistrat n’est pas toujours au-dessus du savoir de celui-ci sur les plans psychiatrique et psychologique - c’est qu’il reste toujours une part de liberté dans la tête du dément et de quoi juger même la personnalité la plus fatalement engluée dans l’aberrant. Pour se sentir capable de démontrer avec justesse intellectuelle et pertinence technique la réalité de la folie et la coïncidence de cette dernière avec la commission du crime, l’esprit doit être remarquablement armé, prêt à toutes les argumentations et indifférent à des considérations qui ne seraient pas exlusivement professionnelles. Cela fait beaucoup pour un seul expert ! Cette analyse serait encore plus recevable pour les examens médico-psychologiques qui, échappant à la question de la responsabilité pénale, se contentent la plupart du temps d’enfiler des lieux communs ou d’écrire des banalités qui renseignent peu sur les causes du crime en question, mais plaquent une grille générale d’explications sur un événement singulier. On pense souvent aux assises qu’on aurait fait mieux !
Une bonne raison. Ce n’est pas par hasard que la folie est si rarement déclarée totale et que très souvent le mis en examen se voit gratifier, lors du crime, d’une lucidité suffisante pour comparaître devant ses juges. Comment ne pas percevoir, en effet, qu’entre la nuit totale, la folie dévastant toute maîtrise de soi quand le pire est moins accompli qu’il ne s’accomplit, et l’intelligence absolue des situations, il existe mille phases intermédiaires qui permettent aux experts, quand ils sont confrontés à leur mission et sans trahir celle-ci, de décréter, à la charge du mis en cause, qu’il ait avoué ou non, une responsabilité pénale limitée, fortement grignotée, gangrenée par la confusion, "au bord de la ligne" peut-être, mais indiscutable ? De conclure que le je n’est pas détruit, s’il est réduit ? Ce n’est même pas argumenter sur la dépossession de soi, l’impossibilité d’assumer son crime qu’entraînerait l’irresponsabilité pénale, selon la critique de ce point de vue que font les rédacteurs de la tribune. C’est seulement constater qu’au moment où le geste traduit la pulsion malfaisante, la personne qui fait le premier et abrite la seconde n’a pas fui complètement les territoires de la raison, qu’elle n’est pas entrée corps et âme dans le pays glacé de la déraison où autrui n’existe plus au profit du dérèglement de soi, une machine lancée sans contrôle d’elle-même et perdue profondément pour notre humanité. La démence crée une terrible et impressionnante barrière entre un acte qui, aussi épouvantable qu’il soit, renvoie encore à une possibilité d’élucidation, et un crime que la confusion mentale ne rend perceptible, sur un mode erratique, qu’à celui qui le lance à la face sociale qui n’a pas d’autres choix que de s’en détourner. C’est un crime venu d’ailleurs comme il y a des langues étrangères.
Entre raison et déraison, entre la compréhension des choses et des êtres et l’intime exil absolu, tant d’étapes, d’épreuves, de haltes, de retraits, d’avancées, d’hésitations, de glissements, entre la nuit et le jour, tant de lumières !
Avant qu’une lumière s’éteigne, tant de moments et de comportements où elle brille un peu, où elle brille encore !

