mardi 20 novembre 2007 - par Philippe Bilger

Entre raison et déraison

Henri Leconte, numéro deux de la liste municipale de Patrick Balkany à Levallois-Perret ? Non, ce n’est pas un gag. Cela semble sérieux. Certes, on veut rendre la politique populaire, mais il faudrait y aller avec des pincettes.

Des élus socialistes vont manifester devant le ministère de la Justice mercredi prochain pour protester contre la réforme de la carte judiciaire ? Ainsi, la représentation nationale devient la rue. De quoi s’y perdre.

Récemment, dans Le Parisien, une journaliste, s’interrogeant sur Arno Klarsfeld, se demande ce qu’il est devenu et le qualifie "de brillant avocat". Manifestement, elle ne l’a jamais entendu plaider.

Ainsi, l’esprit peut se nourrir d’approximations et de sensations, entre raison et déraison. Mais ce sont les ridicules ou les anomalies de notre vie publique et médiatique.

La raison et la déraison, qui se situent au coeur de ma réflexion d’aujourd’hui, sont celles qui constituent l’être humain comme intégré ou égaré, frère lucide des hommes et des femmes ou personne étrangère à son prochain, emmurée dans une forteresse de violence prévisible ou de liberté erratique. Paul Bensussan et Delphine Provence ont publié récemment, dans Le Monde, une tribune sur "la pénalisation de la folie". Ils dénoncent le fait que moins de 0,5 % des affaires criminelles instruites lors des dernières années en France se sont terminées par une décision de non-lieu fondée sur l’irresponsabilité pour troubles mentaux. Ils critiquent également la notion de "culpabilité civile" qui mêlerait vicieusement le civil et le pénal.

Sur ce dernier point, même si Le Parisien nous a laissé entendre que le Conseil d’Etat préférerait substituer à ce concept de culpabilité civile celui de "décisions d’irresponsabilité pénale", il n’en demeure pas moins que l’idée doit être soutenue qui propose un débat public et contradictoire devant la chambre de l’instruction sur l’abolition ou non des facultés mentales du mis en examen. Tout ce qui est de nature à sortir la confrontation des points de vue, dans ce domaine, du champ purement technique et clos mérite notre approbation. Ce qui probablement affecte le plus les familles de victimes anéanties par un irresponsable ou prétendu tel, c’est moins la conclusion elle-même que le caractère de couperet qu’elle emprunte trop souvent et qui laisse à des spécialistes parfois décevants le dernier mot. Qu’une controverse éclate et soit développée au grand jour de l’audience aura les plus heureux effets sur un malheur pourtant enraciné au coeur des parties civiles. Elles pourront parler, répliquer, protester, se libérer. Qu’elles gagnent ou perdent leur cause, elles auront, dans tous les cas, triomphé du silence qui étouffe sans consoler.

Sur le premier point capital, les auteurs de l’article ne font que reprendre un constat souvent effectué. Il est vrai que très peu de rapports psychiatriques concluent à l’irresponsabilité pénale du mis en examen, de la personne soupçonnée du crime ou l’ayant avoué. Pour une mauvaise et une bonne raison.

Trop d’experts médiocres se laissent aller à admettre une responsabilité même infime parce qu’ils imaginent que l’appareil judiciaire leur en saura gré. En dépit des apparences, il faut infiniment plus de science et de compétence pour justifier une irresponsabilité pénale pleine et entière, lorsque des éclairs de lumière ont semblé illuminer, parfois, la nuit du criminel, que pour conclure à une responsabilité partielle. L’évidence, pour le profane - et le magistrat n’est pas toujours au-dessus du savoir de celui-ci sur les plans psychiatrique et psychologique - c’est qu’il reste toujours une part de liberté dans la tête du dément et de quoi juger même la personnalité la plus fatalement engluée dans l’aberrant. Pour se sentir capable de démontrer avec justesse intellectuelle et pertinence technique la réalité de la folie et la coïncidence de cette dernière avec la commission du crime, l’esprit doit être remarquablement armé, prêt à toutes les argumentations et indifférent à des considérations qui ne seraient pas exlusivement professionnelles. Cela fait beaucoup pour un seul expert ! Cette analyse serait encore plus recevable pour les examens médico-psychologiques qui, échappant à la question de la responsabilité pénale, se contentent la plupart du temps d’enfiler des lieux communs ou d’écrire des banalités qui renseignent peu sur les causes du crime en question, mais plaquent une grille générale d’explications sur un événement singulier. On pense souvent aux assises qu’on aurait fait mieux !

Une bonne raison. Ce n’est pas par hasard que la folie est si rarement déclarée totale et que très souvent le mis en examen se voit gratifier, lors du crime, d’une lucidité suffisante pour comparaître devant ses juges. Comment ne pas percevoir, en effet, qu’entre la nuit totale, la folie dévastant toute maîtrise de soi quand le pire est moins accompli qu’il ne s’accomplit, et l’intelligence absolue des situations, il existe mille phases intermédiaires qui permettent aux experts, quand ils sont confrontés à leur mission et sans trahir celle-ci, de décréter, à la charge du mis en cause, qu’il ait avoué ou non, une responsabilité pénale limitée, fortement grignotée, gangrenée par la confusion, "au bord de la ligne" peut-être, mais indiscutable ? De conclure que le je n’est pas détruit, s’il est réduit ? Ce n’est même pas argumenter sur la dépossession de soi, l’impossibilité d’assumer son crime qu’entraînerait l’irresponsabilité pénale, selon la critique de ce point de vue que font les rédacteurs de la tribune. C’est seulement constater qu’au moment où le geste traduit la pulsion malfaisante, la personne qui fait le premier et abrite la seconde n’a pas fui complètement les territoires de la raison, qu’elle n’est pas entrée corps et âme dans le pays glacé de la déraison où autrui n’existe plus au profit du dérèglement de soi, une machine lancée sans contrôle d’elle-même et perdue profondément pour notre humanité. La démence crée une terrible et impressionnante barrière entre un acte qui, aussi épouvantable qu’il soit, renvoie encore à une possibilité d’élucidation, et un crime que la confusion mentale ne rend perceptible, sur un mode erratique, qu’à celui qui le lance à la face sociale qui n’a pas d’autres choix que de s’en détourner. C’est un crime venu d’ailleurs comme il y a des langues étrangères.

Entre raison et déraison, entre la compréhension des choses et des êtres et l’intime exil absolu, tant d’étapes, d’épreuves, de haltes, de retraits, d’avancées, d’hésitations, de glissements, entre la nuit et le jour, tant de lumières !

Avant qu’une lumière s’éteigne, tant de moments et de comportements où elle brille un peu, où elle brille encore !



11 réactions


  • nessoux 20 novembre 2007 14:42

    @ l’auteur

    Reflexion intéressante et agréablement formulée. Entre raison et déraison où est la frontière, qui de surcroit change de position au fil du temps ?

    Et un avocat habitué des médias devient un « brillant » avocat pour une journaliste. Les raisons pour l’utilisation de ce qualificatif peuvent êtres nombreuses, mais même un journaliste hétéro l’aurait formulé ainsi car par définition les journalistes ne peuvent pas se fourvoyer à s’intéresser à un « mauvais » n’est-ce pas ?


  • Francis JL 20 novembre 2007 15:04

    Une réflexion intéressante mais dont je ne profite pas : j’ai pas tout compris.

    Pour détendre l’atmosphère, je voudrais réagir à ceci que j’ai lu dans le texte : «  »Récemment, dans Le Parisien, une journaliste, s’interrogeant sur Arno Klarsfeld, se demande ce qu’il est devenu et le qualifie « de brillant avocat ». Manifestement, elle ne l’a jamais entendu plaider.«  »

    Là aussi, c’est intéressant, et j’aimerais proposer une explication : comme beaucoup de politiciens issus de la société civile, Bruno Klarsfeld illustre là le fameux principe de Peter.

    Le problème se pose pour le reclassement de ces gens quand la politique les rejette, ceci explique peut-être pourquoi leurs indemnités et retraites sont si conséquentes.


  • oblomov 20 novembre 2007 18:59

    Le non-lieu, pour les profanes, signifie qu’un crime n’a pas eu lieu ; le problème est l’expression lui-même. On n’ose plus parler de « punition » ou de « vengeance » : on a concocté les formules du style « aider à accomplir son travail de deuil » et « payer sa dette à la société ». Dans la pratique, la notion de « responsabilité civile » impliquerait d’éventuelles réparations à payer. Une sorte de Wergeld, en somme, à l’instar de Michael Jackson. Ou encore comme comme O.J. Simpson, jugé pénalement non-coupable mais civilement responsable.


  • Forest Ent Forest Ent 20 novembre 2007 22:25

    Intéressante réflexion sur la folie et la responsabilité pénale.

    Mais, je vous rassure, votre ministre et notre président s’en moquent complètement.

    Si notre président a cru bon d’appeller au jugement des fous, sauf à penser qu’il ne dispose pas lui-même de l’entière maîtrise de ses actes, ce que certains auteurs ici et nombre de commentateurs n’hésitent pas à affirmer, mais ce que je ne saurais contribuer à cautionner, car je préfère penser que la nuit n’a pas entièrement obscurci son jugement et qu’il reste pénalement responsable de ses crimes et délits, poursuivis ou pas - à ce propos mes amitiés à M Courroye - sauf donc à penser que Sarkozy est aliéné, s’il a commis ces propos d’apparence insensée, c’est que cela lui sert en termes de com, la com étant son unique référent en matière de gestion des affaires publiques.

    Or le style de com de Monseigneur est assez personnel : il est toujours dirigé contre quelqu’un : il y a un coupable à trouver. Il a dû hériter cela de l’extrême-droite avec son électorat et une partie de son discours.

    Mais le plus insensé n’est pas que le roi se promène nu : c’est que toute la Cour - au sens de Versailles (pas le tribunal, le château juste à côté) - lui ai emboîté le pas, sans éclater de rire.


  • Marsupilami Marsupilami 20 novembre 2007 22:40

    @ Bilger

    Bon papier, mais on se demande comment tu peux encore vénérer Tsarkosy 1er depuis le temps qu’il fait avaler des boas constrictors à la magistrature et au reste des citoyens. Bon, faut reconnaître que le PS ne peut plus faire avaler le moindre orvet à quiconque, mais quand même...

    Je verrais bien Bilger leader d’une certaine - ou incertaine - opposition molle mais un peu éthique au sarkozysme au bout d’un certain temps. Me trompe-je ?


  • morice morice 20 novembre 2007 23:54

    La « ferme célébrités » à lieu cette année à Levallois ? (Henri Leconte, numéro deux de la liste municipale de Patrick Balkany ?)


  • Le péripate Le péripate 21 novembre 2007 09:18

    Raison et déraison.

    C’est bien l’aporie centrale de la construction moderne du sujet.

    Le sujet, homuncule du moi, est le fondement de l’idée même de punition possible.

    Pourtant le sociologue sait bien qu’il y a un moi sur des rails, un moi contraint.

    Pourtant le psychologue sait bien qu’il y a des moi-s éclatés, siégeant parfois en conférence, tirant à hue et à dia parfois aussi.

    Il nous faut pourtant vivre et penser avec cette contradiction. Sans moi central, pas de justice possible.


  • Vilain petit canard Vilain petit canard 21 novembre 2007 11:57

    Excellent texte bien tourné. Mais prendre, comme liminaires à votre brillante réflexion sur la déraison, les exemples de Klarsfled (Arno), et Leconte (Henri), c’est à mon avis viser à côté de la plaque : leur choix comme représentants est au contraire très rationnel, dans l’optique des publicitaires de l’UMP. Bientôt on verra apparaître sur les listes UMP, je ne sais pas moi, tiens, Dorothée (elle est déjà passée chez Drucker), ou pourquoi pas Steevy Boulay, il hurle à tous vents sa révérence pour le Nouveau Maître. Tout ce qui brille (entendez, tout ce qui passe à la télé) est aliment pour le sarkozysme.

    Ayant dans mes proches quelqu’un qui se penche régulièrement sur les cas de démence au tribunal, je suis très sensible à votre fine (et juste) analyse de la position de l’expert dans le système judiciaire.

    Que Sarkozy veuille faire juger les fous ne m’étonne pas outre mesure : dans le sarkozysme, tout est provoqué par un responsable, absolument tout. Il est logique que si le responsable n’est pas responsable, on rappelle avec force qu’il l’est quand même un peu, ou même beaucoup, et devant témoins, la geste sarkozienne ne pouvant se passer de public. A chaque événement, à chaque pensée, à chaque heurt de la vie, son responsable. En vrac : Trichet, la base des syndicats, le détestable esprit de mai 68, les khmers verts qui nous terrorisent, l’immigré, et maintenant, le Fou.

    De la part d’un ancien avocat d’affaires (mais était-il brillant ?), on ne pouvait attendre d’autre idée que de souligner que les magistrats indiqueront « que la personne a commis les faits qui lui étaient reprochés[...]. S’ils pourront prononcer son irresponsabilité pénale, ils pourront aussi déclarer sa responsabilité civile, en statuant sur les demandes de dommages et intérêts » (projet du texte soumis au Conseil d’Etat) (voir l’article Une sorcière ou un canard ? dans ces mêmes colonnes)

    Dans le sarkozysme, tout se paie. C’est en ça que réside sa déraison. C’est ici que commencera sa chute.


Réagir