A la caisse comme tout le monde !
Je suis
frappé d’une terrible malédiction. Plus exactement, je suis la victime
désarmée d’un gigantesque complot ourdi par la redoutable congrégation
des caissières de France, laquelle œuvre de concert avec la secte
sournoise des clients autistes.
C’est systématique, inévitable, surnaturel...
Comme
chaque semaine, je viens d’effectuer mon ravitaillement alimentaire
dans le Monoprix de mon quartier. L’opération s’est assez promptement
déroulée et il faut maintenant régler la petite note.
Plusieurs
caisses face à moi. J’ai moyennement rempli mon sac de courses (je me
suis, en effet, résolu à acquérir une sorte de cabas afin d’éviter
l’utilisation abusive de sacs en plastique parce qu’il y en a partout
dans l’océan d’après Nicolas Hulot).
Un rapide
coup d’œil circulaire me permet d’étudier sommairement le terrain et
les forces en présence. Sur les sept caisses en activité, j’élimine la
2 et la 6 sans la moindre hésitation. File d’attente de cinq personnes
pour l’une et de six, dont un couple, pour l’autre.
Il faut
systématiquement éviter les couples. Surtout ne pas tomber dans le
piège qui consiste à croire que parce qu’ils sont deux, tout va aller
plus vite. Que, par exemple et selon toute logique, l’un va se placer
d’un côté du caddie pour le décharger, et que l’autre va récupérer les
marchandises à l’opposé et remplir ses sacs en plastique (parce que ces
gens-là n’écoutent pas Nicolas Hulot même s’ils l’aiment bien le samedi
soir à la télé). C’est mal connaître les couples qui font leurs
courses.
Non,
généralement, l’homme se place devant son chariot et commence à le
vider pendant que sa délicieuse épouse retourne dans les rayons parce
qu’elle a oublié un produit dont elle seule connaît l’existence et qui
n’aura qu’une utilité toute relative dans l’élaboration de l’improbable
recette du poussin aux olives d’Iran trouvée dans les fiches cuisine du
dernier Femme Actuelle.
Lorsqu’elle
réapparaît, la caissière a déjà effectué le total des achats et a
annoncé au mari la somme de 117,50 euros. Du coup il faut payer à part
le produit qui vient d’arriver. Mais comme elle n’a pas de liquide sur
elle, elle attend que le mari, qui par ailleurs n’a pas encore commencé
à remplir les sacs, lui tende un billet qu’il met un temps fou à sortir
d’une poche de pantalon qui semble contenir douze trousseaux de clés, un
nombre impressionnant de pièces de 2 centimes et plusieurs tickets de
tiercé.
Mais avant
de songer à régler l’article fauteur de trouble, il faut s’acquitter de
la facture de 117,50 car la caissière doit effectuer chaque opération
dans l’ordre. C’est déjà assez compliqué comme ça !
Nouveau contretemps :
la carte bancaire familiale se trouve dans le sac à main de madame.
Celle-ci se lance donc dans des fouilles interminables et se crispe
parce que son mari la presse lorsqu’il s’aperçoit que les gens qui font
la queue ont fortement tendance à devenir rouges d’énervement. Lorsque,
enfin, elle trouve la carte, cette aimable ménagère s’aperçoit qu’elle
ne peut accéder à l’appareil puisqu’elle se trouve du mauvais côté du
caddie. Elle tend donc le précieux moyen de paiement à son mari, qui ne
la regarde plus puisqu’il s’est enfin décidé à remplir les sacs de
Nicolas Hulot. Et comme il a commencé, pas question de s’arrêter avant
d’avoir terminé. Résultat, tout est bloqué jusqu’à ce qu’il se décide à
utiliser cette satanée carte bancaire, ce qui lui permet, en plus, de
faire le paon puisqu’il peut montrer à tout le monde que c’est lui qui
paye. Il faut systématiquement éviter les couples.
Bon, que reste-t-il ?
La caisse N°
1. Peux pas. C’est la caisse « moins de 10 articles ». Celle qui est
toujours vide. Je me suis toujours demandé si la caissière de cette
caisse-là avait un poste en or où il fait bon glander pendant des
heures ou si, au contraire, elle était là par punition, enviant
l’activité intense de ses congénères qui, elles, au moins, ne voient
pas la journée passer.
La 3 ? Non plus. Je connais la préposée. C’est la plus lente du groupe. Elle a le même nombre de mains que de neurones, mais elle n’en utilise qu’une. Je proscris.
Reste la 4, la 5 et la 7. Bon. La
navigation semble être assez identique pour les trois. Il fut un temps
où j’aurais choisi la caissière la plus jolie. Mais, outre le fait
qu’il n’a jamais été démontré que la plus jolie est également la plus
rapide, je n’ai jamais engagé la moindre conversation avec une
caissière professionnelle. Donc l’aspect physique concernant une
relation inexistante n’a qu’une importance très très relative au regard
de cette irrépressible envie de sortir du magasin qui commence à naître
en moi.
Allez, va pour la 5. Il
y a un homme seul avec assez peu d’articles, et une mamie. Je sais, la
mamie est risquée mais c’est parfois trompeur. J’évalue à une chance sur deux de tomber sur la mamie sénile qui en est encore aux anciens francs et
qui discute avec la caissière de la pluie et du beau temps, comme on
pouvait le faire encore il y a quelques années avec un commerçant
normal, c’est-à-dire provincial. Contrairement aux idées reçues, la
mamie n’est pas toujours « bloquante ». Elle a souvent peu d’articles,
règle en espèces et a déjà préparé sa monnaie.
Par
conséquent je tente le coup. Je m’avance donc vers l’allée choisie et
dépose mon premier article sur le petit bout de tapis roulant
fraîchement libéré par l’avancée de notre petite procession. Ce n’est
qu’à cet instant-là que la caissière me jette avec dédain l’immuable :
« C’est fermé après la dame. »
Même si je
le sais, même si c’est à chaque fois la même chose, même si je suis,
dans le monde entier, celui qui a le plus souvent entendu « C’est fermé
après la dame », je ne parviens jamais à prendre la chose avec la
philosophie nécessaire. Je fusille du regard l’odieuse caissière, en
vain, car elle a déjà oublié mon existence (si tant est qu’elle en eut
conscience une seule seconde) et a repris ses mouvements de robot qui
scanne inlassablement tout ce qui lui passe dans les mains.
Du
coup, je reprends mes sachets de légumes, je quitte le rang et je
procède à une nouvelle analyse puisque la configuration générale a
évidemment évolué. Les deux caisses qui étaient relativement
praticables se sont fait prendre d’assaut et je me retrouve quasiment
au point départ.
Alors bon,
je comprends, une fois de plus, qu’il est inutile de tenter quoi que ce
soit. Ces gens sont trop forts. Résigné, je prends la file la plus
proche de moi, les nerfs à vif et les jambes tremblantes. C’est en
avançant à la vitesse vertigineuse de 5 cm
à la minute que je m’aperçois, en regardant autour de moi, que le
courant s’écoule désormais très rapidement dans toutes les caisses que
j’ai préalablement dédaignées.
Même le
mec au pull rouge qui a, sans le savoir, choisi la caissière la plus
lente, se dirige déjà vers les escalators qui mènent à la sortie alors
qu’il avait un chariot rempli.
Je suis maudit. Mais plus question de bouger. J’y suis, j’y reste, tant pis maintenant. Il ne peut plus rien m’arriver.
Grave erreur.
C’est le
moment que choisit l’ignoble sous-chef responsable des thunes pour venir
relever les compteurs de ses troupes. Et bien entendu elle commence par
MA caissière (Irène, comme son badge l’indique), qui, par conséquent,
cesse toute activité afin de compter et de mettre en tas billets et
autres chèques.
Je retiens
mes larmes. Minuscule réconfort, un ou deux clients, manifestement
énervés eux aussi, commencent à râler en fustigeant le directeur du
supermarché « qui devrait embaucher avec tous les chômeurs qu’il y a ».
Après
quelques secondes qui paraissent des heures, le convoi repart. A ce
stade, je scrute, inquiet, le moindre indice annonciateur d’un nouvel
incident. Plus que deux clientes avant moi. La première est déjà en
train de payer, ses sacs sont remplis et elle règle par carte. Elle ne
devrait plus poser de problèmes. Celle qui me précède achève de vider
son chariot sur le tapis roulant. Elle a l’air rapide, agile et semble
maîtriser l’opération. Courage, la fin du cauchemar est pour bientôt.
C’est alors que la caissière brandit à pleine main un sachet de tomates
vierge de tout code barre : « Ah ben zut, j’ai oublié de le peser. »
...
C’est avec
le souffle coupé et la bouche ouverte que je regarde Irène disparaître
dans les rayons pour peser les putains de tomates de cette conne-là
qui, sentant mon envie de meurtre, ose me sortir sur un ton de
reproche : « Ah ben, ça peut arriver à tout le monde non ? »
Non.
Non, ça
n’arrive pas à tout le monde. Ça n’arrive qu’à moi. Ça n’arrive qu’à
moi de tomber sur des cruches pareilles. Je n’en peux plus et je
préfère ne rien répondre pour ne plus rien déclencher.
Irène
revient. En marchant avec une lenteur inouïe. C’est à cet instant que
je comprends tout. Il doit y avoir des caméras partout dans ce magasin.
Ils me filment là... Ils filment tout le monde et préparent une
gigantesque caméra cachée. Ils vont en faire un long métrage, ça va
sortir au ciné...
Bon il
faut que je me calme. Ça va être à moi. Mais bien sûr, avant ça, les
deux complices vont jusqu’au bout : une minute supplémentaire de perdue
avec la manipulation de la carte de fidélité qui va faire gagner 45
centimes pour tout achat supérieur ou égal à 20 euros. Une autre de
perdue parce que la dégénérée règle par chèque. Il faut donc que la
machine remplisse le chèque, que la cliente fasse semblant de vérifier
le chèque et qu’enfin elle signe le chèque. Je crois que nous sommes
l’un des derniers pays européens à utiliser le chèque. Je n’ai même pas
envie de le lui dire.
Je veux
sortir maintenant. Irène me dit bonjour (c’est obligatoire maintenant
et ça se sent). Sans attendre ma réponse elle scanne mes produits que
je range rapidement dans mon cabas (ça c’est pratique !), je règle et
je me tire, vidé de mes plus forts sentiments envers l’espèce humaine.
Une fois
dehors je prends une énorme bouffée d’air pollué et me dirige vers la
boulangerie du quartier, dernière étape avant de retrouver avec bonheur
mon logis dans lequel je serai enfin seul et ravitaillé pour un moment.
Dans la
boulangerie j’aperçois une queue constituée de la plupart des clients
qui étaient présents en même temps que moi au supermarché.
On peut très bien se passer de pain en mangeant.