Les traductions d’un simple verset d’évangile
De vieux et sages chinois vivant en Californie au début du XX° siècle apprennent l’hébreu pour maîtriser la compréhension d’un seul verset de la Genèse. C’est dans À l’est d’Éden de John Steinbeck, une œuvre majeure de la littérature américaine. Même dans la narration, cela pourrait sembler anecdotique, et pourtant, tout le roman semble acheminer le lecteur vers cette capacité de l’homme à surmonter ses tentations perverses et fratricides, à dépasser la malédiction de Caïn.
Les diverses traductions des textes bibliques sont à la fois sources de controverses et de réflexions, parfois même d’affrontement, et le réseau social de l’oiseau bleu donne l’occasion de toucher du doigt l’importance de ces traductions. Il y a quelques jours, une sœur dominicaine « corrigeait » la traduction liturgique dont use un prêtre jésuite qui se préparait à prêcher[1]. Ce n’est sans doute pas le plus fondamental des versets du Nouveau Testament, il s’agit de Matthieu chapitre 10 verset 29[2].
Voici quelques traductions françaises de ce verset, liste bien sûr non exhaustive.
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AELF[3] |
Deux moineaux ne sont-ils pas vendus pour un sou ? Or, pas un seul ne tombe à terre sans que votre Père le veuille. |
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Émile Osty[4] |
Est-ce que deux moineaux ne se vendent pas pour un as ? Et pas un d'entre eux ne tombera à terre sans [la permission de] votre Père. |
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Claude Tresmontant[5] |
est-ce que deux passereaux |
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André Chouraqui[6] |
Deux moineaux ne se vendent-ils pas pour un sous ?
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Peshittâ / Patrick Calame[7] |
N´achète-t-on pas deux oisillons pour un as ? Et pas un d´entre eux ne tombe sur la terre sans votre Père. |
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Sœur Jeanne d’Arc o.p.[8] |
Est-ce que deux moineaux ne se vendent pas pour un as ? Et pas un d'eux ne tombe sur la terre à l’insu de votre Père ! |
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Louis Segond[9] |
Ne vend-on pas deux passereaux pour un sou ? Cependant, il n'en tombe pas un à terre sans la volonté de votre Père. |
Quelques réflexions :
Faut-il apprendre assez de grec ancien, mais aussi d’araméen et d’hébreu, en plus du français, pour être capable, comme les vieux sages chinois d’À l’est d’Éden, de traduire ce verset de façon autonome ? Hélas, oui. Et comme ce n’est pas possible, il faut se soumettre à l’autorité des traducteurs et des exégètes qui, eux, ont fait cet effort d’apprentissage.
Où se situe l’interventionnisme de Dieu vis à vis de la chute de ces petits oiseaux ? Certes, « Dieu veut » est inclus dans « Dieu permet » qui est inclus dans « Dieu sait ». Peut-être en outre que le texte est, dans sa version grecque conservée, incomplet, comme le suggèrent Calame, Chouraqui et les crochets d’Osty. Peut-être que le texte sous-jacent hébreu ou araméen antérieur, s’il existe, était lui aussi incomplet. La fréquentation des notes de bas de pages peut éclairer, mais le vulgum pecus reste seul et doit se résoudre à faire confiance à un plus sachant que lui au détriment des autres. Et là se pose la question des critères pour hiérarchiser ces traductions. Sont-ils absolus ou contextuels ? Sont-ils permanents ? Valent-ils pour tout le livre ? Les réponses risquent hélas d’être très subjectives, mais il n’est sans doute pas possible de savoir avec exactitude ce que Jésus a dit. La seule certitude que peut procurer ce verset, c’est que nous avons du prix aux yeux de Dieu, puisque même les petits oiseaux les plus insignifiants en ont eux aussi.
Bien sûr quand une difficulté survient et ouvre une telle alternative, le contexte peut et doit éclairer pour arbitrer. Mais cette appréciation du contexte est, elle aussi, subjective.
Alors il faut être humble, comme en science. L’indécidable existe aussi en matière de compréhension et de traduction d’un texte biblique. Il oblige le traducteur consciencieux à faire un choix arbitraire, et à expliquer ce choix et à commenter les autres options. Mais cet indécidable qu’il faut accepter n’est pas une porte ouverte sur le relativisme qui rendrait équivalentes les options identifiables.
Il faut aussi être travailleur, s’obliger à scruter les détails du texte. Il faut lire, et relire, et re-relire chaque page des Évangiles. Et tenter de le faire à chaque lecture avec des yeux neufs, pour s’émerveiller de cette bonne nouvelle. Et si la difficulté survient, il faut s’obstiner, y revenir tant que nécessaire, remâcher chaque mot jusqu’à sa complète digestion. Et recommencer encore.
Faisons notre la dernière injonction de Johann Wolfgang von Goethe : « Mehr Licht ! », plus de lumière !
Illustration : Nature morte avec Bible de Vincent van Gogh. Cliché Marlies Bouten CC BY-SA 2.0
[2] Évangile du samedi de la quatorzième semaine du temps ordinaire, année C : Mt 10, 24-33
[3] Version destinée à la liturgie catholique dans les pays francophones.
[4] Une des traductions catholiques les plus connues.
[5] « Franc-tireur » persuadé que les évangiles canoniques grecs sont des traductions d’originaux hébreux perdus traduits en usant du lexique de la Septante. Il a tenté de reconstituer l’original hébreu avant de le traduire en français.
[6] Traducteur moderne et original de la Bible et du Coran.
[7] La Peshittâ est la traduction syriaque/araméen de la bible catholique, et Patrick Calame a traduit les Évangiles en Français.
[8] Sœur Jeanne d’Arc a participé à la traduction et à la révision de la Bible de Jérusalem, elle a en outre traduit les évangiles.
[9] Traduction protestante, ancienne et libre de droits : la première de la liste des recherches Google. Hélas, aucune bible catholique moderne en ligne !


