La conscience et le « penser » après le 13 novembre
Après les terribles carnages du 13 novembre il doit se passer beaucoup de choses dans la tête des gens. Après la stupeur, la peur. On l’a constaté le dimanche qui a suivi la recension médiatique de ces événements. Quelques rumeurs, quelques pétards et une panique peut gagner dans l’instant une foule. C’est naturel en somme. Le psychisme humain comme animal sert entre autres choses de signal d’alerte indispensable à la survie. Le problème étant que ce psychisme réagi aussi aux faux signaux et autres leurres que la vie urbaine produit en permanence. Si nous devions vivre ainsi pendant ces années, ce ne serait pas acceptable. Le 13 novembre est différent du 7 janvier dans la mesure où le mode opératoire des terroriste n’est plus le même et que chacun a le sentiment d’être une cible potentielle. La question qui domine porte sur les temps à venir et sur les moyens et autres mesures pouvant être prises pour que ça n’arrive plus, sachant que la possibilité que ça revienne est la plus plausible et que si x attentats pourront être déjoué, le x + 1 ne sera pas évité.
Que peut faire le citoyen dans cette situation ? Apprendre à vivre dans la peur, à faire preuve de sagesse stoïcienne, continuer à vivre, c’est certain. Mais peut-être est-ce le moment d’interroger l’existence et les choses essentielles du vivre humain, le vivre ensemble mais aussi comprendre le mal et aller vers le meilleur. Le battage médiatique incite aux pleurs ainsi qu’à la colère et à la haine contre ces gens venus de la galaxie nihiliste qui fit dans l’Histoire des morts par millions. La haine ne sert à rien dans les circonstances actuelles, même si elle fut une passion utile lorsque les résistants combattirent les occupants nazis. Si traque des terroristes il y a, elle est entre les mains de l’Etat mais aussi dans la stratégie mondiale sur le terrain afin de « neutraliser » la base arrière du nihilisme issu de l’islamisme. Et nous, citoyens, devons continuer à vivre et essayer de penser. En écartant la haine qui est un poison pour la pensée dont l’essence est d’entendre un appel pour produire une résonance de la pensée tel un écho du verbe incarné en nous.
Qu’appelle-t-on penser ? Tel est le titre d’un fameux livre de Heidegger. Si nous avançons avec tous ces maux, peut-être est-ce par notre mode de pensée ou plutôt notre incapacité à penser le monde et la technique. Notre société est minée par deux fléaux, d’abord l’action sans pensée, puis le bavardage sans action. Nombre d’interventions occidentales au Moyen Orient relèvent du premier cas, comme du reste les mesures prises lors de la panique H1N1 ou récemment une modification précipitée de la constitution évoquée par notre président. Quant au second volet, nul besoin de fouiller dans les archives. Chaque jour voit son lot de bavardage sans action, de commentaires politiciens qui n’ont d’autres finalités que de signaler aux citoyens l’existence des intéressés. Derrière la plupart des commentaires, on trouve cette déclaration : « coucou c’est moi, je suis là, j’existe, écoutez-moi, même si je n’ai rien de profond à énoncer ». De Valls à Sarkozy, les salves de commentaires fusent aussi rapidement que les balles de kalachnikov. Mais ces balles ne tuent pas. Elles évoluent entre boules puantes, pétards mouillés et signaux d’enfumage. Et la pensée dans tout ça ? La pensée est étouffée par la volonté d’agir, de faire et de réaliser (Heidegger, Qu’appelle-t-on penser ? PUF)
Le cours « mauvais » du monde repose pour une bonne part sur le déficit de pensée des contemporains. Nous voyons bien comment nous sommes démunis et interloqués face à ces événements du 13 novembre. Néanmoins, il ne faut pas réduire le cours des choses à cette tragédie tenter de comprendre comment la globalisation non maîtrisée peut servir de terreau à ces nihilistes et se demander s’il y a encore des penseurs à la hauteur des enjeux du monde. Depuis 1990, on n’entend plus trop les penseurs et l’on se demande qui sont les derniers grands penseurs en Occident. Et puis en supposant qu’il y en ait, sait-on encore les entendre ? Nous sommes interloqués signifie que notre parole est coupée. Si nous ne savons plus prononcer le verbe, nous ne savons plus alors l’entendre. A moins que ce soit l’inverse. Les événements sont tellement assourdissants que nous ne savons plus entendre ce qui met en mouvement la pensée et qui est l’Appel. Et que produit cette pensée ? Le Dire du Logos d’après Heidegger. Je traduirais, sans exclure a priori la théologie trinitaire (à laquelle Heidegger fait du reste allusion dans son texte), la pensée produit le Verbe du Logos. La Voix de l’Esprit, le Souffle de l’Esprit.
« Ce n’est du reste pas une simple question extérieure de dénomination que celle de savoir si l’on considère l’époque actuelle comme la fin des temps modernes ou si l’on reconnaît qu’aujourd’hui, un processus d’accomplissement des temps modernes, qui sera peut-être long, ne fait que débuter » (Heidegger, QP, p. 243)
C’est dans un cours prononcé en 1952 que Heidegger avait interrogé le sens profond de l’Histoire. Fin des temps modernes ou accomplissement sans fin ou du moins dont la fin n’est pas en vue. 1952, c’est aussi 7 ans après la fin du cataclysme mondial qui résolument s’inscrit dans une modernité dont on peut dire qu’elle résonna avec la malédiction. Cela dit, le mal en l’homme n’a rien d’un caractère spécifiquement moderne puisqu’il était déjà au cœur des questionnements philosophiques et théologiques au moment de l’Antiquité. Mais dire cela dissout la question du mal car il se peut que cette malédiction moderne ait un trait spécifique à la période récente et actuelle. Un chemin de pensée nous conduirait vers le nihilisme. Ce qui est une thèse plausible car ce qui réunit le cours de la société allemande au moment hitlérien et le cours actuellement des événements avec l’islamisme sectaire, c’est le nihilisme. Les terroristes qui frappent partout, de Beyrouth, Bagdad et Ankara à Paris, sont des nihilistes bien plus que des islamistes. Des nihilistes comme la Russie en a connus au milieu du 19ème siècle et l’Allemagne au début du 20ème. Des nihilistes sectaires mais qui malgré un archaïsme idéologique usent de moyens très occidentaux comme le Net, les fusils d’assaut et même quelques substances dopantes du genre amphétamine.
En quoi le nihilisme est-il un produit de la modernité ? C’est en fait un égarement de la pensée qui, au lieu de transformer le monde, refuse un certain monde au point d’anéantir ses œuvres, ses gens, ses symboles et parfois ses institutions. Les nihilistes sont à la modernité ce que les hérétiques ont été à la chrétienté il y a un millénaire. Avec une différence notable. Les hérétiques voulaient quitter le monde, les nihilistes veulent le désintégrer. Quant aux idéologues de Daesch, on sera bien démuni pour trouver une cohérence si ce n’est un conglomérat de doctrines millénaristes, manichéistes, de haines envers l’Occident, de délires sur le monde, bref, des gens bien organisés capables de manipuler des tas des gens à l’esprit perturbé. Les nouveaux possédés comme aurait dit Ellul. Et dieu sait s’il y en a et pas que dans les mouvances se réclamant du Coran. Que penser du temple solaire et de toutes les sectes passées et présentes, y compris sur les terres de démocratie et de raison ?
Penser le monde et penser son existence. Après le 13 novembre, beaucoup d’entre-nous ne peuvent plus penser comme avant. D’autres pensent dans la continuité car ils avaient déjà intégré la possibilité de la terreur compte tenu des événements dans le monde. Ce qui pose problème, c’est le retard dans la pensée de ceux qui nous gouvernent et un certain aveuglement face aux manœuvres pas très claires dans les monarchies pétrolières. Mais la pensée ne se résume pas à des considérations géopolitiques qui sont utiles pour garantir une vie acceptable mais insuffisantes pour donner du sens à la vie. Peut-être que la mort de ces innocents venus écouter de la musique nous renvoie au côté ineffable et précieux de la vie et nous incite à apprécier chaque instant. Ou alors à résister et entamer un combat politique contre les maîtres de ce système devenu fou. Ou enfin à comprendre comment le monde ne parvient pas à accomplir une civilisation diversifiée et pacifiée.
Le vivre ensemble ne peut se réaliser qu’à travers le penser en commun que l’on partage comme si l’on jouait au concert des âmes en cherchant à s’accorder. Le système est devenu fou mais la technique n’est pas étrangère à ce mouvement d’égarement. C’est aussi cela penser. Savons-nous penser l’essence de la technique ?
Aux lendemains qui ont suivi le 13 novembre, nous pouvons convenir que des analyses intéressantes et des points de vue éclairants ont été délivrés par des intellectuels sérieux et professionnels, qui connaissent leurs objets, mais que la pensée a été largement absente. On pourra toujours dire qu’il y a un autre temps pour la pensée mais depuis des décennies, les aspirants de la sagesse et les amis de la vérité n’ont pas vraiment entendu de pensée. Et puis, ce 13 novembre a-t-il vraiment changé la compréhension du monde ? Ne savions-nous pas déjà qu’il existe des tas de gens qui haïssent nos démocraties, nos mœurs et notre aspiration à la liberté. Si le 13 novembre a changé quelque chose, c’est bien notre conscience. Avec une existence inquiète, un sentiment de danger et une acceptation d’un Etat de plus en plus policier. Mais nous ne pensons pas différemment pour autant. D’ailleurs, nous avons pensé de travers. Ou nous n’avons pas su penser ; si cela avait été le cas, nous l’aurions su et nous n’en serions pas là actuellement. Le « nous » englobant évidemment les populations et les élites de toutes les nations du monde.
La conscience du 13 novembre devrait être un appel pour la pensée, comme c’était le cas au lendemain du 7 janvier mais après Charlie, qui a répondu à cet appel ? Sans doute, ces quelques lignes d’un grand penseur permettront de décrire notre monde d’agitation culturelle et de misère intellectuelle à laquelle on assiste dans les interventions bavardes sur le Net.
« Le public mondial actuel vit toujours dans l’opinion que la pensée des penseurs devrait se comprendre de la même façon que l’on lit les journaux » (Heidegger, QP, p. 220)
« Mais aujourd’hui – où l’on sait trop, où l’on a trop rapidement son opinion, où l’on a déjà en un tour de main tout évalué et rangé aussitôt dit – aujourd’hui ne reste plus le moindre espoir que la présentation d’une chose ait assez de pouvoir pour mettre en route un commun effort de pensée en faisant voir la chose même » (Heidegger, QP, p. 249)
Résister après le 13 novembre, c’est penser !

