Génétique, réductionnisme et politique : les gènes de la droite pragmatique

Quelques rappels historiques
Depuis la Modernité, science et politique semblent faire bon ménage. Les idéologies et les théories du politique empruntent parfois des résultats scientifiques. Pour plusieurs raisons. La science étant un savoir doublé d’un savoir faire, la politique, qui est la même chose mais appliquée à l’homme, est naturellement de connivence avec les pratiques et théories scientifiques. Parfois, quelques savoirs scientifiques servent à comprendre le social, voire à justifier des pratiques de gouvernance. On connaît bien le lien entre la mécanique rationnelle et la doctrine scientifique de la société conçue par Auguste Comte. Le darwinisme a pu justifier et inspirer dernièrement des politiques inégalitaires dites ultralibérales et bien avant, Malthus. Pendant le siècle des Lumières, la mécanique céleste de Newton a inspiré les cercles maçonniques, imprégné des générations de penseurs, justifiant même que la raison devienne un culte. Dans un autre contexte, le magnétisme animal servait de prétexte à des spéculations politiques dans les cercles se réclamant de Messmer. Parmi les livres parus sur ce sujet, mentionnons Cosmologie et politique du philosophe suisse Jan Marejko (paru chez L’âge d’homme) Qu’en est-il des possibles liens entre science et politique actuellement ?
Si on prend le cas de la cosmologie, on aura quelques peines à déceler des connivences contemporaines entre la physique et la politique. Sans doute, l’idée de big bang, proposée par un abbé féru de cosmologie, a-t-elle quelques résonances avec le fiat lux de la Genèse mais honnêtement, les politiciens et les gens s’en foutent, surtout à une époque où Dieu n’a plus la cote. La physique statistique a pu, quelque temps, dans les années 1970, déteindre sur l’idéologie, à travers quelques transversalités réunissant les physiciens et les sociologues autour de la théorie de l’auto-organisation. Mais ce phénomène est minime par rapport à un impact plus profond et substantiel des sciences biologiques sur le politique. Ce qui se comprend d’un point de vue épistémologique. La biologie étudie les systèmes vivants, leur genèse, leur évolution, et peut s’appliquer parfaitement à l’étude scientifique de l’homme. Or, la politique étant un savoir-faire, il est parfaitement compréhensible que quelques données des sciences biologiques aient transité dans la sphère des sciences politiques en tant que savoirs sur l’être humain. La politique n’est pas neutre et elle emprunte ses idées et idéologiques à d’autres disciplines. Prenons la valeur travail. Comment la science politique peut-elle décréter qu’il faut rétablir la valeur travail ? Cette science politique qui, par tradition et définition, est la discipline qui traite de l’art et la pratique de gouverner une nation et ses populations avec un Etat. Nulle part il n’est écrit que bien gouverner suppose que le travail ait une valeur morale quelconque. Et donc, en ce domaine, la gouvernance a importé une notion de philosophie morale, héritée du reste et entre autres de l’ontologie hégélienne et de la théologie.
On comprend ainsi comment la science politique intègre des dispositifs de savoir qui lui sont hétérogènes. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Même un atout. Un savoir transdisciplinaire est souvent plus complet et éclairant qu’une théorie émanant de spécialistes. La biologie contemporaine a elle aussi fait l’objet de récupérations idéologiques. Et notamment la génétique. A noter une curiosité exotique à travers le cas de Lyssenko où c’est la science qui fut influencée par l’idéologie, avec les résultats calamiteux que l’on sait. La science actuelle subit un autre sort. Elle reste indépendante, même si elle tend à épouser les nécessités pragmatiques de l’économie. Mais le processus est tout autre. Le financier ne vient pas expliquer aux scientifiques comment ils doivent chercher. Enfin, ce qui nous intéresse, c’est l’influence de la génétique et du réductionnisme sur la pensée politique.
Biologie, génétique et politique au XXIe siècle
Les deux décennies qui ont suivi les découvertes de la biologie moléculaire et notamment celles concernant l’ADN et les gènes, ont vu se développer quelques controverses. L’une, emblématique d’une époque idéologiquement clivée, opposait une droite tenante de l’innéisme et une gauche croyant au rôle du milieu et de la société. Nul besoin de tirer des dizaines de bords idéologiques pour naviguer vers un constat de bon sens. Avec la découverte des gènes et un lien causal entre gènes et caractères physiologiques et autres, la thèse de l’innéisme se tient, inclinant à considérer les uns plus doués, aptes, envers lesquels la société doit moult égards, et les autres destinés à exercer des tâches subalternes. Bien évidemment, les faits ont infirmé ces préceptes peu glorieux et le principe de l’égalité des chances reconnaît la possibilité pour chacun d’aller au plus haut. Même si dans les faits, comme disait Coluche, certains sont plus égaux que les autres. Le second transfert épistémo-idéologique vient d’une autre spécialité, la science de l’évolution et le rôle de la sélection naturelle. Quelques-uns s’en sont inspirés pour justifier la compétition économique et la règle des plus forts. Que de l’assez banal. Si les administrateurs du marché avaient pu utiliser Sophocle ou Einstein pour justifier la pression économique, ils l’auraient fait.
La génétique actuelle et son émanation idéopraxique, le réductionnisme, ne sont pas étrangers aux différends politiques contemporains. Je préfère parler de différends, plutôt que de controverses, car ces questions semblent être des points de détails, des appoints de circonstance utilisés par des options politiques suffisamment installées et consolidées pour que la science ne soit qu’une décoration apportée au fond idéologique. Tel du moins que les programmes et lois sont présentés dans les médias, car dans certains think tanks, on pourra toujours soupçonner quelque influence substantielle provenant des savoirs scientifiques.
Alors, même si c’est accessoire, que peut-on dire des rapports entre idéologie et les deux tendances actuelles en biologie, le réductionnisme génétique et du globalisme ? Maynard-Smith confiait dans son petit livre (La Construction du vivant, Cassini, 2001) que parmi ses amis et connaissances, les réductionnistes pencheraient vers la droite et les globalistes seraient plutôt à gauche. Cela suppose qu’il y ait des connivences entre le mode de pensée du Vivant et la manière de concevoir une société. Auquel cas, le globalisme a pour transposition dans le social une vision des interactions entre individus ; alors que le réductionnisme applique son déterminisme, considérant l’individu comme responsable et imputable de son destin, ses réussites autant que ses écarts. On retrouve la vieille querelle entre l’inné et l’acquis, mais sensiblement renouvelée.
L’occasion n’est que trop tentante de rappeler cette controverse récente, issue d’un article de Philosophie magazine relatant une conversation entre Michel Onfray et Nicolas Sarkozy. Certains ont été choqués par les convictions de l’ex-futur président sur la détermination génétique des tendances sexuelles ainsi que des perversions comme la pédophilie. Des anathèmes ont été lancés, parfois violents : Sarko nazi, Sarko eugéniste, etc. Bref, la raison s’est tue et les passions se sont déchaînées. Maintenant que la tempête est passée, nous pouvons réfléchir, à travers cet exemple, sur les implications politiques des options conceptuelles disponibles en biologie. Et là, quelques surprises nous attendent. Il n’est pas sûr que le réductionnisme génétique soit de droite dans le sens où on l’entend en général.
Commençons par le début. Le réductionnisme génétique présente un avantage. Son principe est causal. Il est facile à mettre en œuvre, moyennant des technologies onéreuses mais disponibles. Il ne demande pas un grand investissement intellectuel, ni un gros effort de la pensée. Le globalisme est plus complexe dans son principe. Il fait appel à la pensée systémique, à des notions plus difficiles à manipuler, à des choix expérimentaux qu’il faut élaborer dans un contexte théorique où les calculs, l’informatique ont leur place. En résumé, la causalité complexe est de mise. En plus, la physique contemporaine est convoquée. Bref, le globalisme, de par son approche transversale, nécessite une plus grande exigence intellectuelle. Ainsi, c’est l’efficacité du réductionnisme qui constitue la raison de son succès. Maynard-Smith ne s’en cache pas, concluant son livre en confiant qu’avec l’âge, il penchait pour le réductionnisme pour les résultats qu’il permet d’obtenir, tant dans la pratique de laboratoire que la résolution de questions sur l’évolution et l’embryogenèse.
Vue sous cet angle, il apparaît que la connivence entre la génétique et l’idéologie droitière actuelle tient en deux mots, résultat et pragmatisme. Notre Président, et ce n’est pas une découverte, plaide pour le pragmatisme et apprécie cette culture du résultat. Nul programme génétique dans le gouvernement mais des feuilles de route, chacune spécifiant la transcription, en termes d’action, de chaque cluster de gènes. Ici, Jean-Louis Borloo, génome du développement durable, là, madame Pécresse, génome des réformes universitaires. Et ainsi de suite. Une fois les opérations déclenchées, une cellule d’évaluation de l’expression génétique gouvernementale évaluera les résultats.
Le mot de la fin à travers une considération assez simple du choix qui s’opère. Prenons le cas du pédophile, mais ce pourrait être celui d’un jeune présentant des difficultés ou de tout citoyen dont la vie prend un mauvais tournant. La culture déterministe ne porte pas tant un jugement moral qu’une vue idéopragmatique sur la manière de poser un problème social. Et sur ce plan, une approche globaliste nécessite une pensée complexe, une écoute soutenue, une théorie transversale et une résolution toute aussi transversale ; tout ceci est compliqué, demande du temps, de l’effort intellectuel, avec des résultats non garantis. Autant alors opter pour une culture réductionniste qui met les gens dans des cases, considère l’individu comme sain, normal ou porteur de tares (à l’instar d’un génome défectueux). L’objectif est alors de trouver le traitement le plus efficace pour chaque type de problème. Dans les laboratoires, les biologistes s’empressent de trouver des gènes, des mécanismes, pour soigner, pour comprendre l’ontogenèse. La politique pragmatique épouse les linéaments de la science expérimentale, avec des opérations et une quantification des résultats. Est-ce bien, est-ce mal ? C’est en tout cas efficace. Mais rien n’interdit que dans le champ de la construction sociale, de la prévention, de la mise en place d’un terrain de formation humaine, une approche globale puisse être pratiquée
En conclusion, on sera bien en peine de mesurer l’impact des idées pragmatiques et de la culture du résultat dans la société, et son implantation dans les cerveaux du gouvernement et l’administration. Pourtant, on voit se dessiner, en comparant sur le long terme, disons de 1970 à 2010, une tendance nouvelle où la politique ne vise pas tant à créer une société, à s’adresser à l’homme intégral, qu’à résoudre des problèmes de différents ordres, médicaux, économiques, psychologiques, sécuritaire... délinquance, addictions... problèmes qui pour une bonne part sont liés au mode de développement occidental, technique et financier. Il semblerait alors que le lieu réel des résistances ne soit pas tant politique que culturel et donc un peu moins dans les partis et un peu plus dans la société civile qui, elle, semblerait plus proche de l’humain. Quant aux raisons de ces tendances, elles tiennent à une domination de la technique qui, devenant généralisée, se traduit par des connivences dans les pratiques politiques et scientifiques qui, en certaines occasions, peuvent se nourrir l’une et l’autre, ainsi que déteindre dans les esprits à travers cette culture du résultat et la quête de l’efficace.








