Champ lexical : PRESSER
On constate tous que le pouvoir n'est plus un pouvoir pépère qui organise, canalise, ordonne, dans tous ses sens, ou dans tous les sens, défend ses intérêts, bien sûr, mais avec l'aise de son assise, ce qui laisse un peu de mou au citoyen, un peu d'initiative, un peu de créativité.
On presse un citron, et nous en sommes au point que nous avons tous l'impression d'être des citrons.
On garde le jus, on jette le reste ; certains suggèrent qu'on puisse le recycler.
Deux interprétations sont possibles : quand tous les citrons seront pressés au point de n'avoir plus de jus, naîtra une révolte ; ou bien, n'ayant plus de jus- comme on dit d'un cheval qu'il a du jus, c'est à dire une énergie qu'il nous faut canaliser-, plus de révolte possible.
Mais presser, c'est aussi serrer de près une personne : « enfoncer, planter imprimer ».
On nous presse d'être consommateurs, on imprime en nous par toutes sortes de moyens le credo : soumettez-vous à la liberté. Oui, bien sûr, on nous dit cela : le libéralisme est la liberté d'entreprendre, entreprendre est le propre de l'humain, le moyen sine qua non, de se réaliser..., on plante le germe de la haine de l'autre, et on imprime dès le plus jeune âge, la seule voie possible : la concurrence, la rivalité, la compétition.
Mais comme par hasard ce mot possède sous tout rapport, un lien avec « abaisser » « simplifier » et « abattre ».
Incroyable ! On aborde également le « fouler au pied » et « frapper ».
On a affaire, là, à du solide ! À l'horizon, pas l'ombre d'une douceur. Nous sommes donc pressés d'obtempérer, d'obéir, de se soumettre- ce qui est dans la norme pour un peuple- mais en plus , nous somme pressés, au sens trivial du terme ; toujours à bout, à labours, en retard, jamais le temps ; vite vite ruons nous sur les soldes, sur les routes, dans le métro, sur les plages, dans les aéroports, enfin bref : hâtez-vous si vous voulez avoir un peu d'air.
Dès ses premiers emplois, nous dit Alain Rey dans son Robert Historique, « presser » est employé transitivement, au sens moral, pour « tourmenter, accabler » qui réalise sur un plan abstrait une valeur fondamentale, celle « d'exercer une forte contrainte ». On en vient à l'oppression.
Il est évident que nous ne sommes pas tous contraints, oppressés, tourmentés accablés, de la même manière . La forme pyramidale de notre société laisse, en son milieu, l'aise à certains de prendre un peu de recul face à cette oppression. Tout dépend aussi, naturellement, de la sensibilité de chacun.
Ainsi, la plupart des habitants de la frange du milieu, est assise sur une aise qui l'incite à ne pas s'ombrager des forces de l'ordre rencontrées à tous les coins de rues, dans tous les aéroports, les gares et les lieux qui, par nature et usage, rassemblent la foule. Ou l'agglutine. Aussi se sont-ils facilement adaptés aux fouilles, à la présence de protecteurs armés lourdement, et cela ne gêne en rien leurs transports gais vers le lieu idyllique de leurs vacances, dans des avions à l'air pressurisé. De la même manière, ils ne subissent pas, mais vivent sans ambages, les files d'attente très canalisées aux portes des musées des cinés des spectacles... ils ne s'offusquent pas d'être privés définitivement de leur Laguiole ou Opinel, que pourtant ils conservent depuis l'adolescence dans leurs poches, parce qu'ils voulaient récolter quelques lichens dans le grand Nord, ou quelques herbes dans le Grand Sud, ne râlent pas de se voir interdire le port d'une bouteille d'eau ou d'un flacon de parfum qu'ils pensaient offrir à leur hôte, le parfum, on le sait, étant le fleuron de la France.
La classe moyenne, qui bouge, mais toute la classe moyenne bouge puisqu'elle en a les moyens, est mûre, mûre pour la répression généralisée.
Car bien sûr, la répression, c'est parenté quasi incestueuse !
On s'habitue, que voulez-vous ; les choses ne sont pas venues d'un coup ; on s'habitue aux plans vigipirate, et à tout, puisque c'est pour notre bien ! Si un attentat a lieu à Islamabad, on s'en fout, c'est normal, mais à Boston, avec dix fois moins de morts, toutes nos écoles sont barricadées, et les parents, à la queue leu leu devant les collèges lycées ou écoles primaires acceptent cette entrave à la libre circulation, parce qu'ils le valent bien ! De l'oppression à la répression, il n'y a qu'un pas dont certains sont bien sûr de ne jamais avoir à le franchir. C'est cool, ça coule ! Parce que pour ces gens-là, l'oppression n'est pas harcèlement ni persécution, mais juste une « application avec force », qui ne les concerne pas. La gêne qui ressort de tout ceci ne les atteint pas, qu'ils l'occultent ou qu'ils l'ignorent, impressionnés depuis le berceau par l'obligation de docilité, ils obtempèrent sans même s'en rendre compte. S'ils se pressent au portillon, c'est sans rancune, la gêne ne les gêne pas, ils savent qu'ils ont bonne presse.
Ce n'est qu'apparence , voyez-vous, car un bon nombre d'entre eux sont dépressifs, à force d'être pressurés par leur conjoint ou leur supérieur hiérarchique ; mais les antidépresseurs eux aussi ont bonne presse. Tout baigne et rien ne presse ! Ils parent au plus pressé dans d'autres domaines de leur vie, porter le costume au pressing, en espérant que cette fois-ci il ne manquera pas un bouton-pression au pantalon, lire la presse, et subir les hautes ou basses pressions météorologiques. Et c'est déjà beaucoup.
Bien sûr ils peuvent être eux-mêmes sous pression dans leur boulot, ou savoir que leurs employés le sont, mais peu appartiennent à un un groupe de pression, c'est sûr. En revanche ils font montre d'empressement à l'égard de la hiérarchie mais sont peu empressés à soutenir le larron victime de l'oppression.
S'ils sont attentifs à la compression du personnel, ce n'est que pour s'aviser que leur nom ne figure pas sur les listes de dégraissage.
Bon, l'oppression ne consiste pas seulement dans le fait de subir la vue de quelques barrières, de quelques mitraillettes, casques ou autres boucliers en plexiglass ; du reste les âmes peu impressionnables rétorquent que c'est pire ailleurs ; avec raison, c'est vrai que quand je regarde en contre-bas, je me sens grande. Mais les âmes sensibles s'oppressent facilement, ceux qui ont besoin d'air aussi.
Vous n'êtes pas oppressés, vous, par la pub, les infos, la télé, toute parole lénifiante que l'on a décodée voici quelques lurettes ? Car c'est vrai, tant qu'on n'a pas compris, on prend pour argent comptant les faux billets tendus avec le sourire ; mais quand on a compris, diable, on ne supporte plus qu'on nous prennent pour des cons !
Être pris pour des délinquants en puissance, des fraudeurs potentiels, cela n'atteint guère tous ceux qui filent doux, par sagesse pragmatique, je n'en doute pas, et qui n'auraient idée ni de désobéir ni de sortir du rang. Ils s'installent aux normes, appliquent les règles, remplissent leurs papelards en temps et en heure sans être pressurés, se plient aux lois quand elles tombent, se soumettent aux contrôles et à force, ne voient pas qu'ils se multiplient, se resserrent.
Car s'ils ne sont guère impressionnés par toutes les manifestations de notre état policier, c'est qu'ils ont été impressionnés très jeunes, et marqués de manière indélébile jusqu'au tréfonds du moindre de leurs tissus, par un formatage qui n'avait rien de répressif parce qu'il était assez puissant et convainquant pour n'en avoir point besoin.
Mais quand on a compris, c'est insupportable !! Notre pâte alors, n'est plus à modeler, aiguisée, acérée, elle se rebiffe.
Cependant, une foule de nos concitoyens sont oppressés sans en connaître, ou vouloir en connaître la cause. La peur d'abord, la peur du lendemain, la peur du chômage, la peur du voleur ou du violeur auxquels on donne tous les noms, qui les pousse à fermer les volets les portes et les fenêtres, s'entourer de murs et de barreaux, une oppression quotidienne, volontaire, mais qu'ils ne conscientisent pas, tellement elle est devenue normale. L'oppression est le plus sûr et le plus rapide chemin qui mène à la mort psychique, avec toutes ses conséquences de haine, de repli sur soi, ou au contraire d'arrogance, d'exhibition.
D'autres ont trouvé la solution, s'arrêtent à ces certitudes, qu'il soit question d'endiguer toute immigration, sortir de l'Europe ou de l'Otan, sans vouloir prendre garde au fait que dans l'Otan, nous n'y sommes que depuis peu de temps, et que l'Europe n'est pas une cause mais un symptôme ; certes prendre une aspirine peut passer un mal de tête, mais j'ai bien peur que dans notre cas, cela ne suffise pas ! D'ailleurs je suis sujette à cette peur-là.
Mais, me direz-vous, on met des oeillères à un cheval, ainsi, non sujet à des frayeurs soudaines, il nous conduira à bon port ; c'est vrai ; du reste, je ne suis pas l'ennemie de ceux-là, qui suivent le faisceau de leur lampe de poche, avec détermination et obstination.
Cependant, ceux qui sont réticents à emprunter ce passage conseillé, conscients, eux, de la cause, seront vite rattrapés, réduits au silence après moult répressions plus ou moins notoires, ils subiront l'exil à l'intérieur même de leurs frontières, se retireront ou bien mourront, tout bêtement.
Les plus costauds s'adaptent, c'est la règle, à moins qu'ils ne soient les plus faibles, contraints pour survivre de ne pas voir la réalité en face, car je sais que l'inconscient parfois nous protège.
Tous les enseignants se sont adaptés aux nouvelles conditions insanes de leur profession ; ils récupèrent pendant leurs congés, en voyage, se ressourcent en des lieux orientaux, pratiquent les arts martiaux, le yoga ou zazen, baissent les bras en réalité et laissent filer les heures .. aux ministres de mettre leur grain de sel dans le gâteau ou leur cerise dessus.
Mais surtout, les consommateurs sont de moins en moins rassasiés, et pour cause ! Je passe l'obsolescence des produits qu'ils achètent, les services , voyons les services, une foire d'empoigne pour y avoir droit, un parcours du combattant pour le moindre recours et trouver, face à soi, des géants, tous cousins, soutenus par les lois, entretenus par les impôts !
J'ai idée que la répression devra être terrible pour endiguer la déception agacée puis révoltée de tous ceux qui ont tout bradé pour la sainte consommation ! Abandonné leur savoir-faire, dédaigné le fait-maison, ricané de la débrouille, oblitéré jusqu'à leur imagination, négligé la frugalité !
Aujourd'hui : arnaque à tous les carrefours.. et toujours les plus nantis pour le dénier ! Ou les plus aveugles pour ne pas le voir, ou les plus optimistes pour l'occulter. Mais, à mon sens, toujours des mauvaises raisons.
Tout ne tient qu'en force, en force d'inertie. On sait bien que celle-ci n'est pas éternelle ! Tout ne tient qu'à bout de bras, on sait bien que les muscles finissent par se tétaniser.
Au bout du compte, il semble bien que nous ayons attrapé la carotte tendue comme appât devant notre nez depuis des décennies, le pompon du tour de foire, mais que celui-ci et que celle-ci s'avèrent très décevants ; la déception est une pilule amère, dure à avaler, aussi faudra-t-il attendre que tous aient accepté cette réalité avant d'en envisager une autre ; les durs à cuire sont encore trop nombreux qui cherchent ailleurs la source de leurs maux.
Mais pour moi, la course est finie, les petits tours qui se font encore, ne sont que des restes d'habitude et j'espère que le mal déjà fait n'est pas trop profond, parce qu'en réalité, c'est bien, c'est très bien que tout ça s'arrête.
Parce qu'il ne reste d'aise qu'aux nantis, et à eux seuls.
Ils ont l'allant de soi qui fait glisser les quelques brimades qu'ils pourraient subir ; on minimise, on en rit, on étouffe l'affaire, histoire de ne pas se gâcher le plaisir...surtout, on ne s'en plaint pas... mais j'ai déjà raconté tout ça.
Rien ne m'exaspère plus que cela : réduire à une ordinaire insignifiance la manifestation, pourtant, du signifiant.
Mais on ne peut contraindre un âne à boire s'il n'a pas soif ni un bout de bois mort à souffrir quand on le taille. On ne peut contraindre la certitude à devenir doute ni une névrose à se soigner.




