Jean-Jacques Rousseau, coupable d’avoir pensé avant Michel Onfray !
J’apprécie Michel Onfray, et je partage nombre de ses analyses sur Cnews, notamment lorsqu’il démonte les hypocrisies de notre époque avec verve et clarté. Mais c’est précisément en philosophie qu’il lui arrive, paradoxalement, de trébucher, et gravement. Le 15 novembre 2025, sur Cnews, en s’attaquant à Jean-Jacques Rousseau et à son Discours de l’inégalité, Onfray a multiplié les contresens, les amalgames et les procès d’intention. Ce billet propose de rétablir les faits, de restituer la complexité du texte, et de démonter les procédés d’un procès philosophique à charge (pour tout dire, assez ridicule).
Il est des matins où l’on aimerait que les philosophes se taisent ! Ce 15 novembre 2025, sur CNEWS, Michel Onfray s’est livré à un exercice de démolition du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau, avec une assurance qui confine à la caricature. Le paradoxe est cruel : Onfray, si souvent lucide lorsqu’il commente les dérives contemporaines, devient approximatif, voire injuste et démago, lorsqu’il endosse le rôle du professeur de philosophie. Il ne résume pas Rousseau, il le défigure et l’instruit à charge. Et c’est précisément cette posture qui mérite d’être interrogée.
Onfray théologien (! !) : contresens sur Calvin
Onfray commence par souligner les origines suisses et calvinistes de Rousseau, pour moquer sa croyance en un « homme naturellement bon ». Il y voit une naïveté théologique, une ignorance du péché originel (ignorance dont les catholiques, eux, seraient protégés). Ironie suprême : c’est Onfray, l’athée revendiqué, qui distribue les blâmes doctrinaux chrétiens ! Il oublie que Calvin, loin de nier la corruption de l’homme, en fait un principe central. Le protestantisme, sur ce point, est au moins aussi pessimiste que le catholicisme. Rousseau, de toute façon, ne parle absolument pas de bonté morale, mais d’un état antérieur à la société — un état qu’il nous faut concevoir par une sorte d’expérience de pensée — où l’homme serait simplement libre, d’une liberté animale, en dehors de toute structuration sociale, dans une innocence originelle. C’est une réflexion anthropologique, pas un exercice de théologie.
Le procès en cabotinage académique
Onfray reproche ensuite à Rousseau d’avoir voulu « faire l’original » pour séduire une société savante de l’époque appelée l’académie de Dijon. Il compare Rousseau à un élève brillant, mais cabotin, cherchant à attirer l’attention d’un jury fatigué. Mais Rousseau n’a pas remporté le concours et il a même essuyé, entre autres avanies, les railleries de Voltaire. Et son texte, loin d’être flatteur, est un brûlot contre les institutions, une contestation du progrès et de la civilisation. Ce n’est pas une dissertation de concours, c’est une provocation philosophique.
Le texte est disponible ici : Discours sur l’inégalité – Rousseau (Wikisource).
Fiction explicitement méthodologique de Rousseau, mauvaise foi « réaliste » d’Onfray
Onfray s’indigne du caractère fictif de « l’homme à l’état de nature », comme si Rousseau avait inventé un ancêtre imaginaire. Mais Rousseau le dit explicitement : cet homme n’a jamais existé, n’existera jamais, et ne saurait exister. Il s’agit d’une hypothèse de travail, destinée à démonter les discours qui naturalisent les inégalités, qui postulent que toutes les inégalités sont naturelles.
Michel Onfray, dans sa volonté de déboulonner Rousseau, lui reproche d’avoir inventé un homme à l’état de nature fictif, fantasmatique, et de nier les déterminismes biologiques. Il oppose à Rousseau une vision plus « réaliste », comme si le Genevois était un idéologue désincarné. Mais ce qu’il rate, c’est que Rousseau ne nie pas la nature — il la relativise. Il pose, avec une audace rare pour son siècle, la question de l’inné et de l’acquis, bien avant que la science ne s’en empare.
Rousseau affirme que l’homme n’est pas un bloc de pulsions naturelles, mais un être modelé par l’éducation, la société, les institutions. Ce n’est pas la nature qui fait le tyran, ou son esclave, c’est l’histoire. Ce n’est pas la biologie qui produit l’inégalité, c’est la coutume. Et là, surprise : Pascal avait déjà dit la même chose, un siècle plus tôt. La prétendue nature est une première coutume, lorsque la coutume est devenue une seconde nature. Autrement dit, ce que nous appelons naturel est le plus souvent le produit d’une longue acculturation.
Onfray, en opposant Pascal à Rousseau, commet donc un contresens. Il les imagine en duel, alors qu’ils sont en dialogue. Tous deux dénoncent les faux-semblants des idéologies naturalistes, les illusions d’un déterminisme grossier, les pièges de l’habitude. Tous deux montrent que l’homme est un être plastique, façonné par son milieu. C’est une anthropologie de la transformation, pas de l’essence. Rousseau et Pascal nous rappellent que la « nature » ne doit jamais servir à justifier l’ordre établi.
Ainsi, avec ce concept d’homme naturel, Rousseau pose la question — toujours ouverte aujourd’hui — de la part respective de l’inné et de l’acquis. Il montre que les forces de l’esprit comme celles du corps sont largement modelées par l’éducation et les choix de société.
La société comme facteur de corruption, une erreur de Rousseau — vraiment ??
Onfray tourne en dérision l’idée que la société corrompt l’homme. Mais cette intuition est validée par le bon sens : pourquoi éloignerait-on les enfants des mauvaises fréquentations, des contenus violents, des environnements toxiques, si la société n’avait aucune influence ? Rousseau ne dit pas que l’homme est un ange — il dit que les institutions et les usages peuvent amplifier les vices, voire les susciter. Élevez votre môme au milieu des dealers et des caïds et vous verrez, surtout dans un pays comme la France où la justice libère les criminels tout en persécutant les patriotes ! Bref : Rousseau ne nie aucunement la part obscure de l’humain, mais il nous montre au contraire comment la méchanceté, la perversité sont activées, encouragées, légitimées par la société, surtout lorsque celle-ci est inique ou décadente.
L’amalgame Rousseau–Robespierre
Du grand classique ! Onfray accuse également Rousseau d’avoir engendré Robespierre, comme certains accusent Marx d’avoir engendré Staline. Ou même Platon d’avoir engendré Hitler ! C’est une logique d’amalgame rétroactif, qui confond pensée et instrumentalisation. Rousseau est mort en 1778, Robespierre commence à s’agiter en 1790. Rousseau n’a jamais prôné la Terreur, ni même la dictature vertueuse. Il a réfléchi à la souveraineté populaire, à la volonté générale — celle qui veut l’intérêt commun et qui, d’ailleurs, n’est pas toujours majoritaire en voix —, à la liberté comme obéissance à la loi qu’on s’est donnée par le suffrage (direct).
C’est une pensée exigeante, pas un appel au meurtre. C’est effrayant d’entendre Onfray le souverainiste prononcer un réquisitoire contre l’un des plus grands penseurs souverainistes de l’Histoire ! Onfray devrait relire certains passages du Contrat social, qui seraient très anti-Union européenne de Maastricht avant la lettre : Mais le corps politique ou le souverain, ne tirant son être que de la sainteté du contrat, ne peut jamais s’obliger, même envers autrui, à rien qui déroge à cet acte primitif, comme d’aliéner quelque portion de lui-même, ou de se soumettre à un autre souverain. Violer l’acte par lequel il existe, serait s’anéantir ; et qui n’est rien ne produit rien. Sitôt que cette multitude est ainsi réunie en un corps, on ne peut offenser un des membres sans attaquer le corps, encore moins offenser le corps sans que les membres s’en ressentent. (Du contrat social, Livre I, chapitre VII)
Rousseau ne parle pas ici d’un souverain abstrait, mais du peuple en tant que corps politique, détenteur de la volonté générale. Toute soumission à une autre autorité — qu’elle soit impériale, technocratique ou économique — est une contradiction dans les termes. La pensée de Rousseau est une pensée de la souveraineté pleine et entière, qui refuse les demi-mesures et les délégations sans contrôle démocratique direct.
La parabole de l’enclosure et de la propriété : Onfray… mieux de se taire !
Onfray interprète aussi la célèbre phrase sur l’enclosure — Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi... — comme une attaque contre le travailleur propriétaire. Onfray voit presque dans cette phrase, je caricature à peine, une légitimation rousseauiste du squat ! Mais Rousseau dénonce les grandes usurpations foncières, pas le potager du jardinier. Il défend même la petite propriété — très suisse — dans Le Contrat social, chapitre IX (texte ici). Ce qu’il critique, c’est l’accaparement, l’usurpation, l’inégalité criante entre ceux qui possèdent des domaines entiers et ceux qui n’ont rien.
Enfin, Onfray se réclame souvent de Proudhon, qui a pourtant écrit : La propriété, c’est le vol. (source). Une formule bien plus radicale que celles de Rousseau. Proudhon va plus loin, plus frontalement, plus violemment. Et pourtant, Onfray l’absout, le célèbre — tandis qu’il accable Rousseau pour une phrase modérée… C’est une incohérence, une sélectivité idéologique, qui trahit une lecture biaisée.
Bref : Michel Onfray, dans son rôle de polémiste, simplifie, caricature, psychologise. Il transforme la philosophie en tribunal idéologique, où Rousseau est jugé non pour ce qu’il écrit, mais pour ce qu’on lui prête. Il légitime le mépris de certains droitards ignares pour le grand penseur genevois ; chose facile puisqu’il réduit le rousseauisme à la caricature angéliste que certains gauchistes en font. Onfray oublie que penser, c’est complexifier. Rousseau, loin d’être un prophète du chaos, un précurseur de Mélenchon, ou un bisounours avant la lettre, est un penseur du tragique, de la lucidité, de la mesure. Il mérite mieux qu’un procès en sorcellerie médiatique !
Michel Onfray devrait se calmer un peu et comprendre que ses billevesées ne servent pas du tout la cause souverainiste et populaire.
Florian Mazé,
Professeur de philosophie, né en 1968, en exercice ininterrompu dans l’Éducation nationale depuis le 1er septembre 1990 — et pas du tout gauchiste !



