L’âge numérique
La course démentielle vers la numérisation se révèle une très sale affaire pour la santé publique et pour la planète. Mais pas pour qui en « tire profit » et pouvoir - à très court terme, du moins… Notre asservissement à la « haute technologie » et à une « techno-idéologie » centrée sur une (in) « intelligence artificielle » (IA) dévoreuse de ressources génère une catastrophe économique, sanitaire, sociale et environnementale sans retour, à en juger une salve d’ouvrages parus depuis une décennie – et plus particulièrement cette année. La préservation de la vie sur Terre et de la liberté humaine exigeraient-elles de « désinformatiser le monde » ?
Dans le sillage de la ruée vers « le numérique », la course à l’IA (sans aucune étude d’impact systémique…) se solde par une surconsommation d’énergie, de métaux rares et d’eau qui creuse la « dette écologique » commune voire la tombe de l’espèce présumée prévoyante que l’on aurait cru plus soucieuse de sa pérennité.
Nombre d’auteurs lancent l’alerte sur les dangers de l’incessante submersion par une numérisation forcée. Celle-ci n’est motivée par aucune nécessité ni par la moindre demande de populations au demeurant jamais consultées quant à leurs « besoins » véritables.
Bien au contraire : « le projet » est bien de « radicaliser » cette addiction forcée au dit « numérique » comme pour verrouiller la trajectoire de l’espèce vers la destruction de sa biosphère…
Desserrer l’étau numérique
Naomi Klein, auteur(e) de La Stratégie du choc (Actes Sud, 2007) et porte-voix d’un « New Deal écologique », enjoignait voilà cinq ans, dans un article publié sur un site d’investigation à ne pas laisser les « géants du web prendre le contrôle de nos vies » et à refuser la dystopie high-tech annoncée (The Intercept, 13 mai 2020). Précisément, rappelle Matthieu Amiech, « résister à la stratégie du choc, cela devrait pouvoir consister à desserrer l’étau numérique sur nos vies et nos échanges d’idées ».
Praticiens de santé, collectifs citoyens et scientifiques constatent une montée sans précédent de troubles liés aux nuisances électromagnétiques. Mais leurs mises en garde, se heurtent à un véritable « négationnisme » sanitaire qui accélère la pose sans précaution ni concertation d’équipements écocidaires (antennes-relais, « systèmes capteurs-compteurs connectés » Linky, Gazpar, etc. ) incompatibles avec la santé publique et environnementale. L’association Robin des Toits rappelait dans son "Manifeste pour la santé du vivant" que notre système de télécommunications « opère une ponction non soutenable et toujours accrue des ressources non renouvelables de notre planète ».
Le développement imposé de la 5G et la multiplication des antennes à cet effet s’avère un « désastre sanitaire » sans retour. Relèverait-il aussi d’un « crime de santé publique » perpétré dans l’apathie générale ?
La neurologue Servane Mouton constate que l’exposition prolongée aux écrans détruit précisément la santé publique : troubles de la vue, du sommeil, épuisement des capacités cognitives et attentionnelles pour les plus jeunes, accroissement de l’agressivité, etc. Sans oublier les « désastres humanitaires liés à l’accès aux ressources » – au Congo, notamment, avec « la complicité et le soutien de toute la chaîne qui tire profit de la multiplication exponentielle des usages numériques », à savoir « les plus riches entreprises que la Terre ait jamais portées » : Apple (plus de 3000 milliards de dollars de capitalisation boursière), Microsoft (2500 milliards), Google (1900 milliards), Amazon (1700 milliards), Meta-Facebook (935 milliards)… T
oute velléité de « régulation » des technologies numériques se heurte à une imposture de taille : « elles s’inscrivent dans un climat techno-solutionniste porté par le courant dominant, d’autant qu’elles sont un support majeur à la sacro-sainte croissance économique ».
Nous y voilà : la « transition énergétique » prétend « dématérialiser »... par toujours plus de numérique et donc de nuisances ! L’expression fait écran à une interrogation fondamentale : comment peut-on prétendre solutionner les ravages du système technique en produisant toujours plus de gadgets électroniques et en numérisant toujours plus pour toujours plus de dévastations ?
La frénésie techno-solutionniste consume toujours plus de barils de pétrole, exige toujours plus de pipe-lines, de mines et d’extractivisme, de centrales électriques et d’extraction de métaux , etc. Donc encore et toujours plus de pollutions et de dilapidation de précieuses réserves d’eau, de terres arables et toujours plus de guerres pour l’appropriation de ces ressources…
« Tout ça » travesti en impératif « écologique » dans une logique techno-autoritaire sans fondement autre que le « profit » de quelques-uns à réaliser « quoiqu’il en coûte » au détriment de tous les autres « enclos » dans le cercueil de verre de leur gadget addictif...
Matthieu Amiech relève un « lien très net entre dépossession de nos moyens d’existence par l’économie capitaliste et le saccage écologique de la planète ». Pour le cofondateur du collectif Ecran Total, « il n’y aura pas d’arrêt de l’intoxication de la Terre sans coup d’arrêt à l’informatisation du monde – et, indissociablement, notre désir de vivre et lutter sans ces médiations numériques ».
Mais voilà : c’est sans compter sur la « dépendance massive de nos organisations au numérique » quand bien même les populations y rechigneraient, des fois qu'une vague prise de conscience les effleurerait…. Déjà, il faudrait « questionner nos besoins et modifier nos usages come nos habitudes » (Servane Mouton). Et opposer à l’injonction de faire toutes nos démarches « en ligne » le droit à la « déconnexion » et à la vie privée. Nul ne devrait être contraint à l’usage du numérique au quotidien pour finaliser des démarches administratives et bancaires déshumanisantes ou pour accéder à ses avoirs comme aux biens et services de première nécessité - voire à sa propre intériorité...
« Tout ce que la technique gagne, la démocratie le perd » avertissait Jacques Ellul (1912-1994). Car la prédation sur les ressources naturelles s’étend aussi à nos données et nos libertés, sans oublier « le déni de démocratie » et la logique d’emprise qui vont avec « la révolution numérique ». Le déploiement de la 5G « pose la question de la société que l’on souhaite : société humaine ou société-machine ? » (Matthieu Amiech).
Alors, investir « dans l’humain » ou dans les profits de Big-Tech ?
Un assainissement sociétal et environnemental est-il compatible avec un modèle économique et politique du tout-connecté, acharné à « stocker toujours plus d’informations sur tous et sur tout » ? Peut-il seulement y avoir un « usage émancipateur » d’une technologie imposée à tous qui dérègle l’ordre du vivant et le dépossède de tout ce qui le fonde ?
Qui n’a pas fait ce rêve un jour – celui d’une machinerie informatique qui oeuvrerait au « bien commun plutôt qu’à la prédation » ? Combien de mortels se réveilleront sous QR code glaçant et oppressant, en « nature qui se défend » dans l’urgence d’un monde à dé-machiniser d’urgence sous peine d’extinction ?
Car c’est bien de « cela » dont il s’agit, rappelle Matthieu Amiech en citant le collectif grenoblois Pièces et main d’œuvre : « la zone à défendre c’est notre cerveau, c’est notre vie mentale, contre l’invasion des écrans ».
La présumée « génération climat » hypernumérisée manifestera-t-elle sa conscience de « l’enjeu majeur » en faisant de sa « désmartphonisation » un symbole fort et surtout un engagement véritable « pour sauver la planète » ?
Ou se contentera-t-elle d’être « le passager de sa propre vie » suivant docilement ses « autoroutes de servitude » via ses "applis" et autres canaux ou réseaux, en agrégat de données biostatistiques à exploiter jusqu’à son obsolescence consentie et sa consumation d'ores et déjà actée ?
Matthieu Amiech, Peut-on s’opposer à l’informatisation de nos vies ?, La Lenteur, 144 pages, 10 euros
Servane Mouton, Ecrans, un désastre sanitaire, Tracts, Gallimard, 64 pages, 3,90 euros
Robin des Toits, Libérons-nous du tout connecté ! – Manifeste pour la santé du vivant, la planète et la démocratie, éditions Yves Michel, 280 pages, 17 euros.


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