Polunin n’est pas Noureev : l’homophobie n’est pas de l’art
Un récent article publié sur AgoraVox célèbre Sergeï Polunin, 36 ans, comme un "génie censuré par les wokistes" et le compare à Rudolf Noureev. Retour sur une imposture qui recycle la propagande du Kremlin en faisant passer l’homophobie d’État pour une révolte virile.
Un contributeur régulier d’AgoraVox a publié, il y a peu de temps, une vibrante apologie de Sergeï Polunin, ce danseur que l’Opéra de Paris avait écarté en janvier 2019. Le texte déborde d’admiration pour la "virilité non apologétique" du personnage, pleure sur la "censure woke" et ose, sans la moindre gêne, comparer Polunin à Rudolf Noureev. On reste médusé.
Reprenons calmement les phrases qui ont provoqué le scandale, celles-là mêmes que l’article passe pudiquement sous silence. Elles sont toutes authentiques, publiées sur le compte Instagram officiel de Polunin entre décembre 2018 et janvier 2019, avant d’être effacées dans la panique :
"Un homme doit être un homme et une femme une femme. C’est bien pour cela que vous avez des couilles. Les femmes essaient aujourd’hui de prendre le rôle des hommes parce que vous ne les baisez pas et parce que vous êtes une honte, un embarras".
"Il y a déjà une ballerine sur scène, on n’a pas besoin d’en avoir deux".
"Les hommes sont des loups, des lions. Les hommes sont les chefs de famille. Ils ont besoin qu’on leur mette une bonne gifle".
"Giflez les gros quand vous en croisez un. Ça les aidera, ça les motivera à perdre du poids. Pas de respect pour la paresse !".
Et pour achever le tableau, cette confidence livrée peu après à un journaliste : "Pour moi ce n’est pas naturel à regarder. Quand je vois deux hommes s’embrasser, j’ai envie de vomir".
Et puis il y a ce qu’on voit quand on regarde son torse nu, l’illustration même de cette "virilité" qu’on nous vend comme une révolte artistique. Au centre de la poitrine : le portrait de Vladimir Poutine. Et juste au-dessus du nombril : le Kolovrat, cette roue solaire à huit branches qui ressemble à une svastika stylisée. Polunin jure que c’est un "ancien symbole slave de lumière et de protection". Peut-être. Sauf que depuis 30 ans, ce même Kolovrat est devenu l’emblème favori des skinheads russes, des néo-païens ultranationalistes, des mercenaires du groupe Wagner et de toute l’extrême droite slave. Un "dog whistle" parfait : assez ancien pour être défendu comme folklore, assez moderne pour être reconnu par ceux qui le portent comme un cri de haine.
Voilà. Ce ne sont pas des "provocations d’artiste", ce ne sont pas des "appels à la virilité". C’est de l’homophobie brute, du sexisme décomplexé et, pour couronner le tout, une esthétique qui fait un clin d’œil complaisant à l’imagerie néo-nazie. Point.
Mais le pire reste la comparaison avec Rudolf Noureev, cette obscénité intellectuelle qui donne envie de hurler. En 1961, Noureev risque 7 ans de goulag simplement parce qu’il aime les hommes et refuse de se taire. Il arrache sa liberté à l’aéroport du Bourget sous les yeux du KGB. 64 ans plus tard, la Russie de Poutine classe officiellement le "mouvement international LGBT" parmi les organisations terroristes et extrémistes (arrêt de la Cour suprême du 30 novembre 2023, toujours en vigueur). Des adolescents sont arrêtés pour un emoji arc-en-ciel. Des libraires écopent de 15 jours de prison pour avoir vendu un roman gay. Des gens se suicident. Et pendant ce temps-là, SergeïPolunin, torse orné d'un portrait de Vladimir Poutine et de symboles chers à l’extrême droite slave, se lamente d’avoir été "censuré" à Paris parce qu’on lui a demandé de retirer ses insanités.
Noureev fuyait la Russie parce qu’on y persécutait les homosexuels. Polunin l’a rejointe parce qu’il les méprisait. L’un a risqué sa vie pour être libre d’aimer. L’autre a applaudi l’annexion de la Crimée, dansé pour les séparatistes, obtenu la citoyenneté russe des mains de Poutine lui-même, avant d’être déchu de sa nationalité ukrainienne le 10 octobre 2025 pour "actions portant atteinte à la sécurité nationale de l’Ukraine". Il est aujourd’hui apatride, mais cela n’émeut guère les thuriféraires qui, sur AgoraVox, pleurent encore sur son sort.
Car ce texte n’est pas un accident. C’est le énième opus d’un contributeur qui, en 10 ans et près de 200 articles, n’a cessé de relayer la propagande du Kremlin : Maïdan présenté comme un "coup d’État fasciste", le Donbass comme victime d’un "génocide", l’Occident comme une civilisation décadente gangrenée par le "wokisme". La recette est immuable : on prend un fait réel, on le vide de son contenu toxique, on l’enrobe de lyrisme viriliste et on vend la Russie comme le dernier rempart des "vraies valeurs". C’est exactement le même discours que celui des députés de la Douma quand ils votaient, en décembre 2022, l’interdiction totale de toute "propagande" LGBT, y compris pour les adultes. C’est le même discours qui permet à l'islamiste Ramzan Kadyrov de torturer et d'assassiner impunément en Tchétchénie tout en restant l’ami intime de l'effroyable maître du Kremlin.
Non, Sergeï Polunin n’est pas un nouveau Rudolf Noureev. Il est l’antithèse parfaite. L’un incarne la liberté arrachée à la barbarie. L’autre a choisi de danser pour les bourreaux et de cracher sur leurs victimes.
Je sais que cet article me vaudra, comme à chaque fois, des torrents d’insultes antisémites et homophobes, des menaces de mort, des "on sait où tu habites". Je les attends. Elles sont la médaille que l’on reçoit quand on refuse de se taire face à la propagande d'un régime autocratique. D’autant que, comme je l’ai écrit récemment dans ces colonnes, être homosexuel n’implique nullement d’adhérer à un "dogme woke" étouffant ; au contraire, c’est souvent au sein même de la communauté que monte la révolte contre ces carapaces idéologiques qui bâillonnent les voix authentiques. Mais confondre cela avec l’homophobie brute de Polunin et de ses soutiens russes, c’est non seulement ignorer cette nuance, c’est cautionner une répression qui, elle, n’a rien de libérateur : pas d’emoji arc-en-ciel sans prison, pas de baiser sans risque de goulag moderne.
Tant qu’AgoraVox m’offrira encore une tribune, je continuerai à écrire que l’homophobie n’est pas une opinion artistique. C’est une violence inouïe. Et que ceux qui la défendent, ici ou à Moscou, n’ont rien à faire sur une scène financée par l’argent public français.



. Ce groupe n’a rien à envier à certains groupes nordiques de métal mais personne n’en parle, ils sont européens.