mercredi 26 mai 2010 - par NOUVEL HERMES

Eloge de l’apéro géant

« A moveable Feast ». Tel fut le titre de l’œuvre d’Hemingway célébrant Paris.

La fête : elle commença donc là, dans les décombres de l’après guerre, dans les flonflons de la Libération pour trouver son apothéose dans la fumée et la défonce des lacrymogènes, sur ces barricades de 68 sur lesquelles on ne mourait pas mais où l’on jouait à la révolution avec des couvercles de poubelles pour boucliers.

La fête n’est pas affaire de vieux. Il lui faut la naïveté et l’illusion de l’enfance, il lui faut l’espace d’un futur pour un rêve à construire.
Pour les vieux, la jeunesse perdue est souvent un cancer qui ronge certains au point de les transformer en Gérontes acariâtres, en juges qui, du haut de leur solitude érigée en temple de la sagesse, voudraient imposer la pluie acide des vitupérations et des mots aigres, le suaire de leurs désirs morts pour bâillonner ceux qui ont l’arrogance de revendiquer la vie devant eux.

Les vieux ont cette façon d’être le pouvoir qui nie et encadre. Pas tous les vieux bien sûr, mais ceux qui usent de leur férule flasque comme ultime joujou. Ceux qui vous enferment dans un groupe, une communauté, qui flattent, par défaut, cette inversion de la fête - qu’on appelle « devoir de mémoire », le culte commémoratif.

On refait l’histoire, on laboure lourdement le passé, on tue le présent.
Qu’ils nous emmerdent tous ces porteurs de drapeaux, ces singes médaillés arc boutés sur un fantasme de gloire ! Qu’ils nous emmerdent avec leurs souffrances - aussi réelles fussent elles - quand plus une journée ne s’écoule sans la célébration de tel drame ou de telle injustice ! Anciens combattants de toutes les causes, ceux des camps, ceux de 68, ceux des tranchées, ceux des kéfiés, des kipas, des voiles, des marcels aux hormones, des femmes, des animaux, de la nature ou du reste ! Les anciens combattants, hélas, ne manquent pas. Plus ils vieilliront plus ils vous pourriront la vie. Et l’on rafle dans les écoles pour trouver des figurants serviles devant les monuments aux morts !

Mais le pire, le plus insidieux, c’est quand on absorbe le désir, qu’on le récupère dans la fête d’un communautarisme obligé : Rappelons-nous ce devoir de fête décrété par cet éternel jeune, Jack Lang - celui qui n’est en réalité que l’icône du vieux éternel, celui qui jouit par l’autre quand il n’est que l’image du pouvoir. Lang qui fut le symbole de tous les communautarismes, qui en fut le Cheval de Troie... Oui ce cheval, cette promesse de fête qui portait en réalité la destruction dans son ventre.

Ce qui signifiait dès lors récupérer le passé pour le réduire à une bouffonnerie, quand la culture classique devrait s’effacer dans un travestissement social et sexuel. Quand toute communauté se voyait flattée, encadrée dans sa « manifestation », son Love Parade, sa Gay Pride, Sa Techno Parade…Quand l’individu était embrigadé dans le tout culturel d’une consommation étouffante et de l’univers wahrolien de la célébrité misérable. Et quand aujourd’hui les manifestations revendicatives se font avec des ballons, des sifflets et des feux de Bengale. Ah, la fête !

Infantilisation de ceux qui arborent leur chaînes et leur baillons quand ils croient brandir un étendard ! Mais au moins préférera-t-on la movida madrilène aux vieilles ténèbres sèches du franquisme. Mais que reste-t-il de la gravité, de la dureté même des luttes ?

La fête absorbe les révoltes à moins que les individus se chargent de l’inventer, de lui trouver de nouvelles formes avant que le travail du temps ne la ritualise et ne la transforme de nouveau en machine à recycler du pouvoir.

Il faut donc défendre ces « apéros géants » justement parce qu’ils sont vides de toute représentation.
Ils ne revendiquent rien que du désir, que l’affirmation d’une convivialité physique interdite par la camisole cybernétique dans laquelle on voudrait asphyxier le monde. Pas besoin de rêves et de faux semblants. Les temps ne sont plus à la plage sous le pavé. Qu’ils soient à la biture sur le bitume n’est que la rançon d’une génération vaincue par la télé réalité et le strass qu’on lui promettait.
La biture quand l’horizon qu’on lui propose n’est qu’une longue gueule de bois.

Comment reprocher à ceux-là qui se croyaient promis à un avenir starisé de ne plus croire en rien, quand les politiques ne font que radoter un passé de père fouettard. Quand jour après jour, de façon obsessionnelle, il leur faut subir la matraque moralisatrice du juif ou de l’arabe, quand vous êtes désigné comme éternel coupable de ce passé et victime expiatoire…

Alors, il faut occuper l’espace, ne plus demander l’autorisation. Se débarrasser de ces oripeaux moralisateurs pour s’emparer de sa vie. L’apéro comme ouverture, commencement… Ce n’est qu’un début ?

Attention à ceux qui ne savent qu’étouffer !
www.nouvelhermes.blogspot.com
 


9 réactions


  • Ronald Thatcher rienafoutiste 26 mai 2010 11:54

    l’apéro géant ou de bistrot n’est qu’une volonté de renouer avec des rapports humains simples et amicaux, et s’affranchir le temps d’un verre ou deux, de la compétition sauvage et guerrière et de cet esprit d’entreprise moderne impitoyable. Quoi de plus convivial qu’un verre pris ensemble au coin d’une table et de discuter de rien en particulier, d’être ensemble là maintenant. Ce plaisir gratuit et bénéfique pour tous semble faire plus peur aux politiques qu’aux médecins...


    • morice morice 27 mai 2010 08:51

      . Quoi de plus convivial qu’un verre pris ensemble au coin d’une table et de discuter de rien en particulier, d’être ensemble là maintenant.


      ça n’est absolument pas ça enfin : ça, ça se fait au bistrot. Besoin d’être 40 000 dans un bistrot ???

      c’est le pouvoir d’achat qui détermine et l"absence de prise de conscience politique : on ne sait pas manifester, car il n’y a aucun avenir meilleur à l’horizon ;alors on boit, à la russe. L’URSS s’est noyée dans l’alcool, on est bien parti là...

    • Ronald Thatcher rienafoutiste 27 mai 2010 09:46

      Morice, c’est tout le problème de l’alcool distillé, à l’excès ça saoul... sur 4000 fétards le % d’ivrognes ne doit pas excéder les 10%, les jeunes alcolos chronique. De la à généraliser...


  • Georges Yang 26 mai 2010 12:04

    Paris est une fête, ce roman d’Hemingway où si je me souviens bien Scott Fitzgerald montre son pénis à Hemingway, car il le trouve trop petit pour satisfaire Zelda ! (à propos, cela ce passe avant la seconde guerre mondiale et non après, comme le suggère l’article)
    Paris n’est plus une fête , même pour les touristes américains, il n’y a plus d’Henry Miller, le côté festif de Paris est quasi mort
    La fête de Delanoe est aseptisée, pseudo élitiste, clinquante. Les bobos ne veulent ni bruit, ni tapage nocturne, les plaisirs sont de plus en plus chers, le prix au mètre carré crée un ghetto de riches, qui apprécie la fête privée entre soi
    Et en périphérie, les jours ne sont plus tranquilles à Clichy et il n’y a plus d’ouvrier dans les guinguettes de Nogent


    • NOUVEL HERMES NOUVEL HERMES 26 mai 2010 18:51

      Très juste : l’action se déroule avant la guerre. Mais le roman a été publié à titre posthume d’où la confusion !


  • iris 26 mai 2010 16:11

    oui se retrouver pour un pique nique geant contre la réforme des retraites-surement qu’il y aurait + de monde qu’une manif -tout le monde pourrait y participer


  • morice morice 27 mai 2010 08:48

     L’apéro comme ouverture, commencement… Ce n’est qu’un début ?


    c’est plutôt une fin minable pour personnes sans aucune idée et sans aucun autre projet que de se torcher... faut pas tout confondre là : ou alors remplacez les urnes par des cubitainers de vodka....

    • Georges Yang 27 mai 2010 13:33

      Morice
      Je vous trouve bien consensuel
      C’est vrai qu’un apéro géant, ce n’est pas une grande et noble révolte, mais c’est mieux que rien contre le principe de précaution


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