Nier le réel : comment la post-vérité progresse
Un premier constat
Commençons donc par donner quelques chiffres. Selon une enquête IFOP de 2017, 79 % des Français croient à au moins une théorie du complot, comme le créationnisme, le conspirationnisme vaccinal ou le climatoscepticisme. Ensuite, « le baromètre science et société » de 2024 révèle une situation paradoxale. 70 % des Français font confiance à la science pour régler les grands problèmes actuels, mais les deux tiers d’entre eux doutent de l’indépendance des chercheurs. Au-delà même, 51 % de nos concitoyens estiment que leur propre opinion a autant de valeur qu’un fait démontré par la communauté scientifique. Ce genre de phénomène est encore plus marqué chez les jeunes. Parmi eux, les croyances en l’astrologie, la mancie et les superstitions occultes sont en hausse. 20 % des personnes de 18 à 24 ans pensent que l’homme n’est jamais allé sur la Lune quand 26 % considèrent que le massacre de Boutcha était une mise en scène.
Surtout, l’usage important des réseaux sociaux en tant que principale source d’information renforce ces tendances. Ainsi, 41 % des utilisateurs de TikTok jugent que les propos d’un influenceur populaire sont fiables. Pire, les algorithmes de recommandation sont conçus pour maximiser l’engagement. Ils amplifient mécaniquement les contenus complotistes, car ceux-ci sont souvent plus émotionnels et polarisants.
Ces évolutions ne touchent pas que la France. Par exemple, une étude (citée dans les références) relative aux rumeurs et analyses complotistes liées aux vaccins contre le COVID-19 a recensé 637 publications dans 52 pays ayant généré plus de 103 millions d’interactions.
Tout cela n’est pas anodin. En effet, ces tendances révèlent une transformation de notre rapport au réel où la vérité objective est remplacée par des récits subjectifs ou de pures fictions. Il sera alors ici question d’ésotérisme, de spiritualités alternatives ou de complotisme et il reste important toutefois de noter qu’il s’agit de phénomènes indépendants dont les liens ne sont ni automatiques ni universels.
Quelques conséquences
Ces croyances et habitudes engendrent quelques dérives. Ainsi en est-il du refus de traitements validés, comme la chimiothérapie, au profit de remèdes naturels, ou de l’apparition d’une médecine quantique sans aucun fondement scientifique. Mais aussi, certaines thèses, telles que le climato-scepticisme, nous détournent de vrais enjeux politiques, là où d’autres tendent à instrumentaliser le débat électoral. Enfin, de nombreuses pratiques qui ne sont démontrées en rien s’imposent souvent dans le coaching et autre développement personnel. Dans certains cas, il s’agit même de charlatanisme venant exploiter la faiblesse de quelques-uns.
Les tendances complotistes se retrouvent ensuite dans de multiples domaines.
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Sur la chose publique : avec la croyance en des élections entièrement truquées par une élite cachée, ou dans le fait que les attentats du 11 septembre auraient été orchestrés par le gouvernement américain lui-même.
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Sur le plan sanitaire ou médical : les vaccins contiendraient des dispositifs pour surveiller la population, les virus n’existeraient pas ou les pandémies seraient créées volontairement pour enrichir certaines entreprises.
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En ce qui concerne la science : la Terre serait plate, le changement climatique serait une invention destinée à imposer un idéal politique ou économique.
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Puis, émerge tout ce qui concerne les sociétés secrètes, comme les illuminati qui gouverneraient le monde, ou encore le surnaturel avec les extraterrestres cachés qui dirigeraient l’humanité.
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On pourrait même parler de méga-complot avec Qanon, qui affirme l’existence d’un vaste réseau clandestin contrôlant la civilisation.
Cela n’est pas sans poser problème. Pour commencer, on peut évoquer un risque pour la santé publique. En effet, le rejet de la vaccination et le recours à des médecines parallèles génèrent des décès évitables, n’en déplaise aux adeptes de ces croyances. Ensuite, la délégitimation des experts, les scientifiques en particulier, érode la confiance institutionnelle. Puis, ces théories alternatives sont de plus en plus utilisées par des puissances étrangères pour tenter de déstabiliser des États. Enfin, tout cela contribue à affaiblir l’esprit critique et à banaliser la post-vérité.
Quand chacun affirme sa propre réalité en rejetant les faits établis, en niant l’holocauste ou en prétendant que les traînées des avions sont des épandages destinés à nourrir un programme malthusien, il n’y a plus de socle partagé sur lequel bâtir un dialogue. Faute du dénominateur commun qu’est le réel, il devient impossible de construire un projet de société cohérent. Et sans oublier que le complotisme est souvent associé à la radicalisation. Le risque est alors celui de l’affaiblissement de l’État de droit.
Des causes possibles
En premier lieu vient sans doute la disparition de certains cadres traditionnels qui structuraient la société jusqu’à présent. Par exemple, l’affaiblissement des religions et des coutumes a engendré une perte de sens qui s’est en partie comblée avec l’ésotérisme et autres pratiques dérivées. De même, notre civilisation est devenue hypercomplexe et sujette à l’accélération des changements. À la fois, nous ne maîtrisons plus notre environnement sociétal et l’avenir est très incertain. L’adhésion à des récits simples et rassurants peut ainsi apparaître comme salvatrice. Dans ce cadre, le complotiste doute effectivement, mais il croit tant en ses propres représentations qu’il finit par inventer une réalité parallèle qui l’arrange. De ce fait, il se désengage du monde. Alors, pendant que les chasseurs poursuivent la licorne, le vrai loup peut tranquillement manger les brebis…
Mais n’oublions pas que l’acceptation des théories du complot ne résulte pas toujours d’un mécanisme de défense contre l’incertain. Cette attitude peut aussi s’inscrire dans une stratégie de pouvoir. Ainsi, plusieurs dirigeants, comme Viktor Orbán en Hongrie, ont utilisé la désinformation pour discréditer leurs opposants ou justifier des mesures autoritaires.
Enfin, nous sommes sujets à de nombreux biais cognitifs qui peuvent nous faire déformer ce qui est. Citons, entre autres, l’auto-complaisance (je réussis souvent là où les autres échouent), le biais de confirmation (je ne vois que ce qui me donne raison), ou l’heuristique de représentativité (juger sur des stéréotypes et non sur des statistiques établies).
Tout cela contribue à créer une pensée hors sol qui consiste à vouloir plier le réel à nos désirs. C’est la thèse que défend le sociologue Gérald Bronner et dont je m’inspire pour la suite.
Dans notre espace à trois dimensions, le changement correspond à un mouvement dans le temps. Ainsi, de notre point de vue, le passé est figé à jamais, le présent est fugace et l’avenir nous paraît incertain. Une infinité de possibles peut s’y dessiner. Le passé peut alors devenir une valeur refuge, nous le connaissons, il ne changera pas et l’on peut s’y sentir en sécurité. À l’inverse, le futur semble angoissant. Le meilleur comme le pire peuvent nous y attendre. La conscience de cette incertitude pourra donc déboucher sur le désir de faire advenir ce que nous voudrions voir se réaliser.
Nous pouvons d’abord entrer dans l’action afin d’essayer de concrétiser ce que nous visons. Mais nous savons dès le départ que cela pourra réussir ou échouer, et nous n’ignorons pas que certains de nos souhaits sont presque irréalisables. C’est ici que naît la pensée magique. Elle peut être illustrée en premier lieu par la superstition. Je vais toucher du bois, croiser les doigts ou porter une patte de lapin en imaginant qu’il serait possible de plier le réel à un désir.
La technologie également exprime une conception qui cherche à façonner le monde. Tous les moyens que nous employons pour adapter notre environnement ne sont donc pas irrationnels. Mais nous avons besoin de nous sentir en sécurité dans notre milieu et nous sommes conscients que, dans certains cas, la technique ne nous aidera pas. L’incertitude nous fait peur. Intérieurement, et souvent sans nous l’avouer, nous souhaiterions que le présent dure toujours. Il n’existerait que les souvenirs et l’assurance que demain sera comme aujourd’hui.
De même, nous préférons qu’autrui nous ressemble. Si c’est le cas, il est simple de supposer comment il va se comporter et ainsi, d’être en mesure d’anticiper l’avenir. Au contraire, l’altérité peut faire peur, car, avec elle, il est difficile de prévoir ce qui va se passer. Tout cela a tendance à engendrer une forme de repli identitaire pouvant expliquer en partie la montée des populismes.
Une volonté de contourner le réel peut donc venir comme remède à l’incertitude. Comment faire pour y parvenir : en inventant un monde fantasmé auquel on accordera le même poids qu’à toute chose qui serait corroborée par les faits. L’univers constitué d’objets et d’évènements qui nous résistent se complète ainsi d’une dimension qui se plie à nos désirs. Sur ce point, des études, comme celle de Dunning et Balcetis publiée en 2013, montrent clairement que nous sommes sujets au « wishfull seeing » : nous voyons fréquemment ce que nous voulons voir. Nous croyons rendre compte de la réalité objective alors que, bien souvent nous l’avons adaptée à ce que nous sommes afin d’éviter la dissonance cognitive. Notre perception n’est pas neutre, elle est biaisée par nos motivations et nos désirs et cela nous conduit à interpréter le monde de manière sélective et parfois erronée.
De là, nous aurons également tendance à nous confronter par priorité aux informations qui vont dans le sens de nos croyances. Et les réseaux sociaux ne font que nous y inciter. Sur ces derniers, peu de créateurs publient la majorité du contenu. Des idées, pourtant marginales, peuvent donc finir par y avoir une grande visibilité. C’est ainsi que tout ce qui tourne autour de l’ésotérisme, du sectarisme ou du complotisme se développe et touche un auditoire de plus en plus important.
Et tout se complique avec l’effet « backfire » : certaines personnes verront leurs croyances initiales renforcées par des réalités contradictoires indéniables, les percevant comme une menace pour leur identité.
A cela vient maintenant s’ajouter toute une production issue de l’intelligence artificielle ou d’une ingérence quelconque qui brouille encore davantage les cartes. Des images, des vidéos ou des articles peuvent décrire un constat entièrement faux et pourtant indiscernable de faits avérés. Je peux regarder de mes yeux quelqu’un que je connais me parler avec sa voix, bien qu’il s’agisse d’une présentation factice. Ces Deepfakes peuvent ensuite être utilisés à des fins d’instrumentalisation dans le cadre de stratégies de désinformation et de déstabilisation.
C’est alors le réel commun qui s’efface, comme si nous ne vivions plus dans le même monde. Bien entendu, le dialogue nous permet de nous entendre sur nos interprétations différentes de la réalité. Mais tout se complique dès lors que nous ne sommes plus d’accord sur ce qu’est cette réalité. Quand nous visualisons tous une chaise au milieu d’une pièce, nous pouvons disserter sur sa couleur. Mais si, selon nos convictions, nous voyons une chaise, un porte-manteau ou encore rien du tout ; comment communiquer ? Sur quoi peut-on s’entendre ?
Comme nous l’avons déjà dit : si nous ne partageons plus le dénominateur commun que doivent être les faits, aucun débat rationnel n’est plus possible et cela peut devenir très dangereux en démocratie. Ça l’est d’autant plus dès qu’il devient exclu, même en faisant un effort, de distinguer le vrai du faux.
Quelques solutions envisageables
D’abord, réformer le système éducatif afin qu’il forme avant tout des individus libres et autonomes en développant, entre autres, leur esprit critique. La méthode scientifique devrait être clairement présentée à tous les élèves (transparence, reproductibilité, consensus) de même que les différents biais auxquels nous sommes soumis. Il faudrait aussi apprendre à mesurer la fiabilité d’une source et reconnaître la désinformation avec une solide éducation aux médias. C’est également à l’école qu’une culture scientifique suffisante devrait être donnée à chacun en favorisant le goût pour la vulgarisation, en expliquant ce qu’est l’incertitude ou en instaurant un dialogue avec les chercheurs. Tout cela sous-entend une formation adéquate apportée aux enseignants.
Sur de nombreux sujets complexes, et à plus forte raison scientifiques ou techniques, nous sommes souvent contraints de croire par délégation. Les savants, les ingénieurs ou les spécialistes connaissent leur domaine de façon détaillée. Nous devons alors leur accorder notre confiance, puisque nous ne possédons pas leur expertise. Et celle-ci est difficile à donner si nous n’avons aucune base élémentaire permettant de juger, même dans les grandes lignes, ce dont ils parlent. C’est en ce sens que les pistes que nous venons d’évoquer sont importantes.
Sur le numérique, une régulation s’impose, exigeant que les algorithmes soient plus transparents et responsables et que chaque contenu généré par l’intelligence artificielle soit obligatoirement étiqueté.
Il revient alors à chacun de vouloir accroître son esprit critique en acceptant que certaines questions soient toujours sans réponse et qu’ainsi, il faille vivre avec une part d’incertitude. Pour les institutions, un investissement dans l’éducation semble nécessaire autant qu’un encadrement plus strict des réseaux sociaux. Les médias devraient s’engager à mieux présenter le discours scientifique en généralisant le fact-checking ou en collaborant davantage avec les spécialistes. Quant aux chercheurs, ils pourraient souhaiter communiquer avec le grand public en favorisant parfois une science participative.
Mais soyons réalistes ; les solutions évoquées peuvent être difficiles à mettre en place et des obstacles pourraient les rendre insuffisantes, d’autant plus qu’il y a toujours une certaine résistance au changement.
Conclusion
L’essor de l’ésotérisme, du complotisme et du rejet de la science révèle un problème de société qui pourrait être lourd de conséquences. En ce sens, c’est finalement la restauration d’un dialogue fondé sur le référentiel commun qu’est le réel qui devrait devenir un objectif premier. En effet, la perte d’une communication sans parti pris représente un grave danger pour la démocratie. Sans elle, aucune orientation ne peut plus être prise à partir d’une entente concertée. La post-vérité est alors nocive et ceux dont le discours la porte, à l’image de Trump ou de Jair Bolsonaro, le sont tout autant. Car tout est là : l’objectivité peut-elle encore exister dans un monde où chacun construit sa propre réalité ?
Quelques sources :
- La défiance des Français vis à vis de la science - Sapiens
- Baromètre Science et Société - Vague #1 - rapport_sapiens_science_et_societe_octobre_2020_def.pdf
- Enquête choc : la défiance des Français envers les scientifiques prend une nouvelle dimension !
- Enquête IPSOS - Presentation conference Ipsos_Institut_Sapiens_Vague3_Novembre 2024.pdf
- Sommes-nous en train de perdre le réel ? - YouTube
- « A l’assaut du réel », de Gérald Bronner : la chronique « essai » de Roger-Pol Droit
- La mésinformation scientifique des jeunes à l’heure des réseaux sociaux - Fondation Jean-Jaurès
- Wishful Seeing - David Dunning, Emily Balcetis, 2013
- Présentation PowerPoint - EnqueteTikTok.pdf
- Enquête sur le complotisme - Ifop Group
- COVID-19 vaccine rumors and conspiracy theories : The need for cognitive inoculation against misinformation to improve vaccine adherence | PLOS One
- Europe : des réseaux sociaux sous influence | CNRS Le journal
Gerald Bronner « À l'assaut du réel », Paris, PUF, 2025


