Niqabs à Saint-Denis
Dites-moi, saint Denis, qui sont ces noires femmes
Foulant votre parvis comme en terre d’Islam ? (1)

- CHERCHEZ L’ERREUR
- GARE DE RENNES 5 août 2013 à 18:17
Le titre de cet article, penseront certains, ressemble à ceux des romans où Gérard de Villiers entremêlait savamment sexe et sang … Hélas, il va être question ici plus de Thanatos que d’Eros. A vrai dire, nous allons tenter de réfléchir à la signification de la couverture d’un Figaro Magazine (2) montrant deux jeunes filles en jilbab noir passant devant la basilique de Saint-Denis. On ne saurait reprocher au photographe d’avoir cherché à symboliser un état de fait et l’article reste modéré même si certains s’en sont indignés (3).
NEUF-CUBE
Je me souviens d’avoir visité Saint-Denis il y a bien longtemps lorsque, en famille, nous montions à Paris dans une 4CV Renault écrasée sous une galerie mal fagotée pour assister aux baptêmes, communions et mariages de mes cousins et cousines, rejetons d’un oncle qui, de notre Bretagne, avait "migré" à Paris pour rejoindre son poste de modeste fonctionnaire. A cette époque, le Bourget tout proche de Saint-Denis se parait encore d’immenses champs de tulipes. C’était avant la réorganisation de la région parisienne laquelle, en 1964, baptisa du nom de Seine-Saint-Denis la partie nord-est de l’ancien département de la Seine. En argot, il arrive qu’on désigne le nouveau département par "Neuf-cube" pour 93 (4).
UNE VILLE LAMBDA ?
Bien plus tard, il y a une dizaine d’années, j’ai eu l’occasion de m’arrêter deux fois à Saint-Denis. La première, j’ai visité la basilique avec un neveu mexicain. Un Français d’origine réunionnaise (5) nous servit de guide. Il se montra affable et compétent, connaissant les moindres détails de son affaire. La seconde fois, je devais me rendre au cimetière. Sortant d’un parking situé près de la basilique, je m’adressai à un groupe de jeunes Noirs qui zonaient dans le coin pour leur demander mon chemin. L’un d’eux, très poliment, m’indiqua clairement les directions à suivre. Saint-Denis a sans doute changé énormément au cours des 10 dernières années mais, personnellement, je n’ai rien à dire, que cela soit pour ou contre, au sujet de cette ville que j’aperçois furtivement lorsqu’il m’arrive de me rendre à Roissy ou au Parc Astérix (O tempora, o mores !).
LE SAINT DECAPITE
Il est plusieurs façons de regarder les choses. Commençons par regarder l’histoire de Denis, le saint chrétien. Evêque venu de Rome quelque part entre le premier et le troisième siècle, il avait la mission d’évangéliser la Gaule. Lorsque les autorités romaines apprirent le succès de son prosélytisme au sein de Lutèce, elles le firent arrêter et décapiter dans un lieu proche de la butte Montmartre où se dressait alors un temple dédié à Mercure. On raconte que le saint ramassa sa tête et marcha jusqu’à un cimetière gallo-romain situé à l’emplacement actuel de la basilique de Saint- Denis (6). Ce martyre a donné lieu à de nombreuses œuvres artistiques. On peut notamment voir le "Martyre de Saint Denis", toile de Léon Bonnat, au Panthéon de Paris.
Vers 475, sainte Geneviève, la patronne de Paris, fait construire une église abbatiale sur la tombe de saint Denis (7). Cette église sera rapidement dénommée "basilique". Sa vocation de nécropole royale s’amorce lorsque la dépouille de la reine Arégonde, belle-fille de Clovis, y est déposée, vers 575.
QUELQUES EVENEMENTS
Le prophète Mahomet naît à la même époque.
En 732, Charles Martel repousse les Sarrazins à Poitiers.
Au milieu du XVème siècle - 250 ans après le sac de Constantinople par les Croisés - la basilique Sainte Sophie est convertie en mosquée.
LOUIS XIV, LA CONVENTION, MADAME DE SEVIGNE, ABU BAKR, CHATEAUBRIAND
Treize siècles après la mort de sainte Geneviève, la Convention ordonne la destruction des dizaines de tombeaux royaux de la basilique. Les corps profanés sont jetés à la fosse commune. Celui du roi-soleil, tout noir paraît-il, ne fit pas exception à la règle. Un peu plus d’un siècle plus tôt, Louis XIV, au temps de sa superbe, n’avait pas hésité à faire pendre des Bretons qui renâclaient au paiement de l’impôt (« On ne laisse pas de pendre ces pauvres bas-bretons… Dès qu'ils voient les soldats, ils se jettent à genoux, et disent "mea culpa", c'est le seul mot de français qu'ils sachent » écrivait madame de Sévigné en 1675). Rien de nouveau sous le soleil en matière d’impôts : 10 siècles plus tôt, Abu Bakr, premier calife de l’islam après la mort du Prophète, mena les guerres sanglantes du Ridda (guerres de l’apostasie, en 632) contre ceux qui refusaient de payer l’impôt (8).
Pardonnez-moi mais je ne puis résister à la tentation d’en rajouter un chuya au sujet de Louis XIV. En 1710, il fait raser l’abbaye des religieuses de Port-Royal. Dans La vie de Rancé, Chateaubriand rapporte " Cet ordre fut exécuté avec fureur… Les cadavres étaient déterrés au bruit de ricaneries obscènes, tandis que dans l’église les chiens se repaissaient de chairs décomposées ". Quelques lignes plus loin, Chateaubriand ajoute " Louis le Grand, vous avez enseigné à votre peuple les exhumations ; accoutumé à vous obéir, il a suivi vos exemples : au moment même où la tête de Marie-Antoinette tombait sur la place révolutionnaire, on brisait à Saint-Denis les cercueils…".
ARCS DE TRIOMPHE DE PALMYRE ET DE PARIS
En 1806, Napoléon, rêvant d’établit une nécropole impériale à Saint-Denis pour lui et ses successeurs, fait restaurer la basilique. La même année, débute la construction de l’Arc de triomphe de l’Etoile. Grandeur, quand tu nous tiens ! En passant, notons qu’il existe aujourd’hui un projet de remontage de la flèche de la basilique auquel François Hollande semble porter un intérêt certain.
La sagesse imprègne les grands hommes d’état. Ils érigent des monuments pour l’édification du peuple plus que pour une illusoire gloire éternelle car ils n’ignorent pas que les palais périssent un jour de la rage des hommes si ce n’est des affres du temps. Se doutait-il, Septime Sévère, que l’arc de triomphe qu’il fit dresser à Palmyre serait sauvagement détruit par un Daech ? Une pensée de cette nature effleura-t-elle l’esprit de Louis XIV lorsqu’il ordonna, lui aussi, la construction de son arc de triomphe au bout de la rue Saint-Denis ? Enfin, en 1814, pourquoi Napoléon tenta-t-il de se suicider ? Ne fut-ce pas à la seule pensée que les troupes russes occupant alors Paris pourraient démolir son arc de triomphe en cours de construction pour venger Moscou incendié ? A l’inverse, les sculpteurs des Bouddhas de Bâmiyân n’eussent sans doute point été surpris qu’on leur annonçât la future démolition de leur oeuvre par des gens qui s’appelleraient "Talibans" : en bons bouddhistes, ils savaient l’impermanence de toute chose ici-bas.
En 1816, Louis XVIII ordonne le retour à Saint-Denis des restes profanés en 1793. Sur le bord de la fosse commune, Chateaubriand assiste à l’exhumation. Dans ses Mémoires d’outre-tombe, il relate " Au milieu des ossements, je reconnus la tête de la reine par le sourire que cette tête m’avait adressé à Versailles ".
PLUS RECEMMENT
La basilique devient cathédrale en 1966 et l’évêque du diocèse de Saint-Denis y siège désormais.
23 mai 2016 : rencontre historique entre le pape et le grand imam d'Al-Azhar (9). Le second, tout en condamnant fermement le terrorisme, tient à garder ses distances vis-à-vis de ceux qui s'occidentalisent.
CONCLUSION : INVARIANTS DE L’HISTOIRE
N’allez surtout pas croire que j’ai cherché ici, au nom d’un historicisme inavoué, à démontrer quelque relativité spatio-temporelle de l’Histoire. Au contraire, j’ai tenté d’observer la constance et la similarité des comportements humains, trop souvent cruels et vaniteux sous toutes les latitudes et à toutes les époques.
Au fait, ces deux jeunes filles devisant devant la basilique cathédrale savent-elles que Charles Martel repose à quelques pas de leur chemin ?
Pour toujours ?
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(1)Pastiche de deux vers d’Alfred de Vigny :
"Par monsieur saint Denis, certes ce sont des âmes
Qui passent dans les airs sur ces vapeurs de flammes "
Dans Le cor.
(2)Edition du 20 mai 2016
(3)Par exemple, JSD (Journal de Saint-Denis) titre « Notre ville stigmatisée / "Une" du Figaro Magazine : outrage aux habitants de Saint-Denis - communiqué du Parti Socialiste de Gauche "
(4)Pour ne rien vous cacher, j’ai failli intituler cet article "Niqabs en Neuf-cube"
(5)En passant, rappelons que la ville de Saint-Denis de la Réunion est plus importante que celle du 93.
(6)Sans doute par la voie romaine qui conduisait alors à la ville actuelle de Saint-Denis. Une partie de ladite voie allait devenir la fameuse rue Saint-Denis, le chaud et haut lieu de la prostitution parisienne jusqu’à un passé récent.
(7) http://www.saint-denis.culture.fr/fr/2_1_denis.htm
(8)La ZAKAT (aumône) est l’un des 5 piliers de l'islam.
(9)Titre de Jeune Afrique. L’article précise "C'est la première fois qu'une telle rencontre se déroule au Vatican. Le pape François a reçu lundi le cheikh Ahmed al-Tayeb, le grand imam de la mosquée d'Al-Azhar, la plus prestigieuse institution de l'islam sunnite "

