lundi 3 juin 2013 - par Robert Branche

Apprendre à travailler ensemble et à nous faire confiance les uns les autres

Pour abaisser durablement le nombre de chômeurs, il faut revoir la logique de l’éducation nationale qui ne prépare ni au travail en groupe, ni au développement de l’imagination.

Tais-toi et répète

« Robert, arrêtez de discuter et écoutez plutôt ce que je suis en train de dire ! »

« Bien, je vais rendre les copies. Une fois de plus, Éric est dernier avec 2. »

« Paul, venez au tableau et récitez-nous la leçon de la semaine dernière. »

Je pourrais continuer cette énumération issue des souvenirs de mon enfance.

Ah, qu’il était bon le temps jadis où l’autorité du maître était réelle et n’était pas remise en cause ! D’aucuns semblent en avoir la nostalgie, et chercher à la restaurer.

Certes les performances de notre système éducatif ne sont pas optimales, et la France flirte avec les dernières places de la classe au plan mondial. Pas de quoi être fier, et de bonnes raisons d’être inquiet quand on affirme que l’avenir de notre pays est dans la recherche, l’innovation et la montée en gamme en matière de produits industriels.

Mais au moment où les solutions sont collectives, où l’on commence à comprendre le caractère néfaste des hiérarchies rigides dans les entreprises, où la performance y repose plus sur l’imagination et l’initiative que sur la reproduction de schémas historiques, où la confiance en soi et en les autres est critique, est-il réellement pertinent de continuer à privilégier la relation maître-élève et l’évaluation individuelle ? Faut-il vouloir revenir à l’acquisition de connaissances préformatées et à leur reproduction à l’identique ?

Si nous faisons ainsi, la France sera en retard d’une révolution : le temps du fordisme est terminé, nous sommes dans l’économie de la connaissance et de la fluidité, où :

- La relation est de plus en plus décloisonnée et fluide, en évitant les effets hiérarchiques intangibles.

- La prépondérance des situations incertaines et imprévues fait que la performance n’est plus liée à la reproduction et la répétition de comportements anciens, mais l’imagination de nouveaux, à partir de la compréhension de la situation présente, et en mobilisant les expertises acquises.

- La performance est collective, et le travail en groupe est la règle.

- L’organisation est de plus en plus horizontale et transverse, et l’encadrement fonctionne de plus en plus collégialement, même si chacun a une expertise précise et une responsabilité directe distincte.

- Les évaluations de fin d’année se font au travers d’entretiens et de procédures complexes, prenant en compte l’évolution de la personne, sa capacité à travailler avec les autres, les situations auxquelles elle a eu à faire face…

Bref il y a un gouffre entre les deux, et ce n’est rien de dire que les modalités de l’Éducation française ne prépare pas à développer le collectif et la confiance en soi : si l’on a grandi dans un environnement où parler avec son voisin était interdit et sanctionné, comment pourrait-on ne pas être freiné dans la collaboration ? Si chacun est constamment évalué, jugé, classé, si l’on peut redoubler, c’est-à-dire rompre les liens sociaux construits avec ses pairs, comment ne pas voir ses peurs grandir ?

Mon propos n’est pas de dire qu’il ne faut pas évaluer, mais ceci doit se faire de façon continue, et uniquement au travers de travaux en groupe : il suffit de veiller que les groupes ne soient jamais identiques, et alors, par l’intersection des notes des groupes auxquels chacun participe, personne n’obtiendra la même note totale. Ceux qui seront les mieux évalués seront ceux qui auront montré être le plus efficace en groupe. C’est très exactement ce qui correspond à la performance en société.

Tant que l’on croira en France, qu’il suffit de renforcer l’autorité du maître, tant que l’on ne sera pas passé, comme cela a été fait dans d’autres pays, d’une relation un à un, à une relation communauté d’enseignants à groupe d’élèves, nous resterons avec notre handicap collectif.

C’est une œuvre de longue haleine. Raison de plus pour la commencer de suite…

Cherchons à élever des penseurs créatifs, et non pas à éduquer de bons travailleurs

Repenser l’Éducation est une urgence, et suppose une révision en profondeur en tenant compte du monde vers lequel nous allons, et du potentiel des nouvelles technologies.

Sur ce sujet, le britannique Sir Ken Robinson est un des meilleurs spécialistes. Expert en créativité, il conteste la façon où, partout dans notre monde occidental – car le problème de l’évolution de l’éducation n’est pas franco-français, même si nous avons des maladies spécifiques… -, nous éduquons nos enfants.

Il milite pour repenser drastiquement nos systèmes scolaires, ce afin de développer la créativité et stimuler tous les types d’intelligence. Arrêtons de vouloir éduquer de bons travailleurs, et cherchons à obtenir des penseurs créatifs.

J’avais déjà en février 2011 consacré un article à deux de ses conférences faites en 2006 et 2010 sur TED. Voici à nouveau ci-dessous ces vidéos, ainsi que quelques extraits …

« Elle avait six ans et elle était au fond de la classe, en train de dessiner (…) La maîtresse fascinée, est allée la voir et lui a demandé, "Qu'es-tu en train de dessiner ?" Et la petite fille lui a répondu, "Je fais un dessin de Dieu." La maîtresse lui dit alors, "Mais personne ne sait à quoi ressemble Dieu." Et la petite fille répond, "Ils le sauront dans une minute." »

« Ce que je dis ici, c'est que si vous n'êtes pas prêts à vous tromper, vous ne sortirez jamais rien d'original. Et avec le temps en devenant adultes, la plupart de ces enfants perdent cette capacité. Ils sont devenus peureux d'avoir tort. Nous dirigeons nos entreprises comme ça, par ailleurs. Nous stigmatisons les erreurs. Et nous dirigeons notre système éducatif national de telle façon que les erreurs sont les pires choses qu'ont puissent faire. Le résultat, c'est que nous éduquons des gens en dehors de leurs capacités créatives. »

http://www.ted.com/talks/lang/fr/ken_robinson_says_schools_kill_creativity.html

« Et bon nombre de nos idées ont été formées, non pour répondre aux circonstances de ce siècle, mais pour affronter celles des siècles passés. Mais nos esprits sont toujours hypnotisés par elles. Et nous devons nous désengager de certaines d'entre elles. Maintenant c'est plus facile à dire qu'à faire. C'est d'ailleurs très difficile de savoir ce que vous tenez pour acquis. La raison c'est que vous le tenez pour acquis. »

« Il y a une telle concurrence maintenant pour entrer à la maternelle, pour entrer dans la bonne maternelle, qu'à trois ans on doit passer des entretiens. Des enfants assis devant des jurys blasés, vous savez, inspectant leurs CV, feuilletant et disant, "Eh bien, c'est tout ? Cela fait 36 mois que vous êtes là, et c'est tout ? Vous n'avez rien fait, rien. Passé les six premiers mois à téter, à ce que je vois." Vous voyez, comme idée, c'est choquant, mais ça attire les gens. »

« Nous nous sommes précipités dans un modèle éducatif "fast food". Et cela appauvrit notre pensée et nos énergies autant que les fast-foods détériorent nos corps. »

« Nous devons reconnaître que l'épanouissement humain n'est pas un processus mécanique, c'est un processus organique. Et vous ne pouvez pas prédire le résultat du développement humain ; tout ce que vous pouvez, comme un fermier, c'est créer les conditions dans lesquelles ils vont commencer à s'épanouir. »

http://www.ted.com/talks/lang/fr/sir_ken_robinson_bring_on_the_revolution.html



15 réactions


  • Qaspard Delanuit Gaspard Delanuit 3 juin 2013 14:55

    « Mon propos n’est pas de dire qu’il ne faut pas évaluer, mais ceci doit se faire de façon continue, et uniquement au travers de travaux en groupe »


    Attention : ça paraît sympa sur le papier mais en pratique ce genre de système favorise (et rend inévitable) l’évaluation à la tête du client, ou même à l’esprit de soumission au groupe. Il est au contraire très important qu’il existe des épreuves objectivant les qualités d’autonomie. Sinon, dans ce genre de conditions un peu « soviétiques », un surdoué créatif pourrait même échouer plus souvent qu’un médiocre passif et lèche-cul. 

    On voit parfois un « mouton noir » que tout le monde déclare d’avance perdant à un examen réussir en réalité mieux que tous les autres, justement parce que l’examen (surtout s’il a lieu dans un autre espace comme c’est le cas pour le Bac) lui permet de sortir de la pathologie du groupe qui lui donnait le mauvais rôle. 

    • nicolas_d nicolas_d 3 juin 2013 18:19

      Bonjour,

      Non je ne crois pas. Car qui va écrire les « épreuves » ? qui va définir les « qualités » ?

      Pourquoi faire des « évaluations » ?

      Qu’il y ait des problèmes de « moutons noirs » perçus, certes -il faut changer notre perception de l’autre-. Mais avec des évaluations vous en créerez d’autres.


    • Robert Branche Robert Branche 3 juin 2013 18:46

      @Gaspard Delanuit (quel pseudo !)

      L’évaluation collective n’a rien à voir avec des conditions « soviétiques ». Elle est mise en oeuvre notamment en Finlande, et aussi largement dans les pays anglo-saxons. Cela passe par des évaluations précises et rigoureuses des travaux faits, comme on le fait en France pour les devoirs individuels. 
      De plus votre remarque qui passe immédiatement du groupe à la « soumission au groupe » ou à la perte d’autonomie, montre comme il y a du travail à faire et une confusion dans les esprits.
      Par exemple, dans les cabinets de conseil, aucun travail individuel n’est fait, et cela n’empêche pas d’avoir une idée précise sur les valeurs des individus (chacun peut voir ceux qui contribuent à faire avancer un projet collectif et y apporte de l’imagination)

    • Qaspard Delanuit Gaspard Delanuit 3 juin 2013 19:59

      L’évaluation « en continue » est pratiquée déjà depuis plusieurs années en France (par exemple dans les écoles d’art nationales dépendant du ministère de la culture) est c’est une prime à la soumission idéologique et un diplôme au final à la tête du client, sans aucune objectivité dans l’estimation des compétences. 


      Un examen objectif des compétences réclame un anonymat des travaux d’épreuve et la plus grande indépendance du jury qu’il est possible d’obtenir.

    • Robert Branche Robert Branche 4 juin 2013 00:13

      Et alors, en quoi cet anonymat n’est-il pas compatible avec une évaluation d’un travail en groupe ?


  • tf1Goupie 3 juin 2013 18:29

    Dire que le problème des français c’est l’absence de créativité c’est assez original !!!
    Je ne crois pas qu’on ait cette réputation.

    En tous cas l’auteur est créatif en assenant qu’on a un des plus mauvais systèmes éducatifs du Monde... explications, sources svp ?

    Quand cette maladie du non-formattage :
    - avant de composer il faut avoir fait ses gammes,

    - avant de danser il faut savoir marcher,
    - avant d’être prix Goncourt il faut savoir écrire etc...


    • Robert Branche Robert Branche 3 juin 2013 18:41

      Je n’ai pas dit que les français n’étaient pas créatifs, mais que l’Education ne favorisait pas l’imagination. Les conférences de Ken Robinson concernent tous les systèmes d’éducation, et singulièrement les anglo-saxons, ce qui montre que ce n’est pas un problème franco-français.

      Quant aux comparaisons internationales, les études récentes (je ne les ai pas sous la main, et vais essayer de les retrouver) montre que la France décroche sur la plupart des matières, ce dès les formations initiales (hors Universités et grandes écoles qui relèvent d’une autre logique).
      Enfin il ne faut pas confondre acquisition des briques de base (la langue notamment, ou les gammes en musique) qui sont effectivement nécessaires, et le formattage (sur ce thème voir par exemple l’excellent documentaire diffusé il y a quelques semaines sur l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris, ce sur Arte, qui montrait l’importance des 2)

    • Qaspard Delanuit Gaspard Delanuit 3 juin 2013 20:07

      « L’éducation nationale » ne peut pas favoriser l’imagination. 


      Par définition, elle ne peut constituer qu’un repoussoir permettant à l’élève, par révolte contre son formatage, d’éveiller lui-même son imagination.

      Aucun enseignant fonctionnaire, aucun « maître » qui se voit dicter la forme et le contenu de son enseignement par des instances autoritaires, et qui l’accepte, ne peut être un éveilleur d’imagination. Il ne faut surtout pas leur demander de faire autre chose que des apprentissages de base. La créativité est une révolte contre ce qui est (sinon pourquoi vouloir créer autre chose, inventer d’autres mondes ?), elle ne s’apprend pas à l’école, mais elle apparaît en réaction à l’école. 

    • Qaspard Delanuit Gaspard Delanuit 3 juin 2013 20:08

      Bref : il n’y a pas « d’imagination scolaire » (c’est un oxymore). 


    • tf1Goupie 3 juin 2013 21:37

      A part l’étude PISA je ne vois pas quelle autre étude sérieuse vous pourriez utiliser.
      Et même cette étude, qui fait des constats très globaux est à prendre avec réserves.

      Dans ces différentes études PISA, la France apparait autour de la « 20ème place » (mais bon que veut dire un classement ?) sur un total de plus de 80 pays étudiés.

      Donc dire que l’on fait partie des plus mauvais du Monde c’est largement exagéré.
      On est dans le même paquet que l’Allemagne, le R.U. et les USA.

      Par ailleurs la Corée du Sud, le Japon et Singapour font partie du peloton de tête alors que ces environnements scolaires sont plutôt rigides et élitistes.

      Le seul point de l’étude PISA qui est répété de façon un peu excessive c’est que la France est plutôt en déclin. ça donne de la matière aux mauvaises langues


    • Robert Branche Robert Branche 4 juin 2013 00:16

      oublions donc le classement si vous préférez - d’ailleurs comme vous le dites tout classement est lié à la grille de lecture... -, et revenez à ma double question centrale : croyez-vous que l’Education nationale développe vraiment le travail en groupe et la confiance - en soi et les uns dans les autres - ?


    • nicolas_d nicolas_d 4 juin 2013 13:03

      Franck Lepage explique très bien que l’éducation nationale ne développe pas le travail en groupe mais est faite pour créer des inégalités, des « moutons noirs », des « élites », et des « classes moyennes »


  • soi même 3 juin 2013 20:16

    @ Robert, vous tapez dans le mille, entre le liens entre l’école et le résultat avec le marche du travail.
    J’ai eu l’occasion en tant que parent d’élève de voir quand le génie est utilisé à bon escient, ceux qui sont les plus précoce dans les études sont sollicités à aider ceux qui rame, et donner entre eux des liens qui sont prompt à l’entraide quand ils devienne adulte.
    Donc il est tout à fait possible si l’éducation ( instruction) national arrêter la chasse à l’élitiste donnerait une toute configuration sociétal que celle que l’on rencontre actuellement, moi d’abord les autres après.

     


  • viva 3 juin 2013 22:43

    Il est a souligné que les programmes ont été modifié pour améliorer les résultats aux tests Pisa. Vous le croyez ou non, mais il a fallu alléger les programmes. 


    L’exemple Finlandais a été analysé, il en ressort que c’est la facilité de l’apprentissage de la langue qui est en cause. 

    Des opinions toutes différentes nous en entendons des centaines, cela fait largement penser aux supporters de foot qui pensent tous pouvoir faire mieux que l’entraineur. 

    Il faut arréter avec tout ça, la réalité c’est que les jeunes diplomés français sont plebiscité à l’étranger, comme quoi le système ne doit pas être si mauvais, la France n’a par contre pas besoin d’importer de main d’oeuvre hautement qualifié.


    • Robert Branche Robert Branche 4 juin 2013 00:18

      Effectivement les diplomés de l’enseignement supérieur sont « plébiscités » - ou plutôt acceptés... - à l’international (je sais je suis moi-même passé par 2 grandes écoles), mais qu’en est-il de tous les autres ? Ce sont de ceux là que je parlais...


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