1955 versus 2025 : paradoxe des conditions de vie
Deux familles. L’une vit à Paris en 1955. L’autre à Vitry-sur-Seine en 2025. La précarité pour l’une, mais l’espoir d’une vie meilleure. Un confort apparent pour l’autre, mais la crainte d’un déclassement. Deux regards différents sur l’« ascenseur social »...
Automne 1955.
M. Meynadier, son épouse et ses deux filles – respectivement 12 et 8 ans - habitent dans un immeuble vétuste de trois étages dans le 13e arrondissement de Paris, non loin de la place d’Italie. M. Meynadier ne se plaint pas car cet immeuble est plutôt moins lépreux que ceux du voisinage. La peinture au plomb de la cage d’escalier n’en est pas moins décatie, et l’éclairage mal assuré par des lampes d’avant-guerre, alimentées par des fils aux gaines douteuses. Lorsque l’hiver s’installe, la vétusté des huisseries et le simple vitrage laissent en outre passer des courants d’air glacés contre lesquels le poêle à charbon Godin de la salle à manger est impuissant à lutter en cas de grand froid.
M. Meynadier s’estime pourtant chanceux car il est locataire d’un trois pièces. Il dispose même, au sous-sol, d’une cave où il peut stocker le charbon et le bois. Presque du luxe, comparé à de nombreux voisins et collègues, même si les deux chambres sont exiguës. Mais au moins ses deux filles ont la leur, de même que son épouse et lui. Petite également, la cuisine est équipée d’une vieille cuisinière Rosières mixte (charbon et bois), d’un garde-manger grillagé pour protéger la nourriture des rongeurs, d’un placard et d’une vieille glacière pour conserver l’été les aliments fragiles au contact d’un pain de glace ; dans un angle de la pièce, un évier en grès à bac unique et tuyauterie de plomb. Attenante à la cuisine, une minuscule buanderie : y sont rangés la lessiveuse et le pot de chambre ; ce dernier est toutefois réservé aux urgences et aux périodes de grand froid, priorité étant donnée aux WC collectifs à la turque de mi-étage caractérisés par leur forte odeur de Cresyl.
Les repas sont pris dans la salle à manger, équipée de meubles de récupération ou achetés à bas coût en salle des ventes. On y mange en écoutant, sur le poste TSF Grammont, les aventures de La famille Duraton et celles de Carmen et La Hurlette, les sympathiques héros du feuilleton Sur le banc. Comme leurs voisins, les Meynadier ne disposent ni de la télévision ni du téléphone.
Le samedi matin est consacré à la grande toilette. On utilise pour cela, à tour de rôle, la lessiveuse remplie d’une eau préalablement chauffée sur la cuisinière ; un paravent permet de disposer d’un minimum d’intimité. Une fois par mois, le quatuor Meynadier se rend aux bains-douches de la Butte-aux-Cailles, en regrettant de ne pouvoir y aller plus souvent en raison de la forte demande. Le samedi après-midi, la lessiveuse reprend du service pour remplir sa fonction première : laver le linge sale de la famille.
Le lendemain, vient le temps du marché. On s’y rend en famille. Tandis que les adultes font provision de légumes et de fruits tout droit venus des exploitations maraîchères de Seine-et-Oise ou d'Essonne, les filles s’amusent du numéro des bateleurs : un jour, un montreur d’ours ; un autre jour, un cracheur de feu ou un briseur de chaînes ; une autre fois, un dresseur de singes ou de chiens. Après le déjeuner du dimanche, les Meynadier se promènent. Le plus souvent, ils se rendent au Jardin des Plantes ou au Parc Montsouris, parfois au jardin du Luxembourg lorsqu’un orchestre d’harmonie doit se produire au kiosque. Une ou deux fois par an, les Meynadier se rendent au bois de Vincennes ; ils y louent une barque pour faire le tour du lac Daumesnil. Depuis l’an passé, les Meynadier vont deux ou trois fois par an en famille au cinéma. Les derniers films qu’ils ont vus ont été Le retour de Don Camillo et Jeux interdits, toujours à l’affiche ; tous les quatre avaient les yeux humides en quittant Georges Poujouly et Brigitte Fossey.
Parfois, les Meynadier reçoivent. Cela se fait toujours le dimanche midi. Les invités, venus déguster le rôti de porc ou la blanquette de veau sont en général un collègue de M. Meynadier, son épouse et leurs enfants. Ils reçoivent également un cousin célibataire de Mme Meynadier, venu comme elle de sa Bretagne natale. Un passionné de football qui se désole des déboires du Racing Club de Paris et plus encore de la santé éclatante du grand rival : le Stade de Reims, vainqueur du championnat en mai dernier. Un passionné de vélo également qui, deux ans auparavant, a réussi à entraîner M. Meynadier au Vel’d’Hiv pour suivre les Six-Jours et assister à la victoire du duo néerlandais Schulte-Peters.
M. Meynadier est coupeur de cuir chez un artisan maroquinier de la rue du Temple. Mme Meynadier fait, quant à elle, des ménages dans plusieurs appartements bourgeois du 5e arrondissement. Pour se déplacer, M. Meynadier préfère le métro et ce bon vieux matériel Sprague-Thomson, en service depuis des décennies. M. Meynadier voyage toujours en 2e classe, dans un wagon vert bouteille, ses moyens ne lui permettant pas d’accéder au wagon rouge de la 1ére classe. Aux rames brinquebalantes et bruyantes du métro, Mme Meynadier préfère le bus, avec une prédilection, durant les beaux jours, pour les Renault TN4 ou TN6 à plateforme sur laquelle un receveur muni d’un valideur ventral accueille les voyageurs.
Cette année, le temps des vacances arrivé, la famille s’est rendue en Bretagne, afin que les filles puissent voir leurs grands-parents maternels, épiciers dans une petite ville des Côtes-du-Nord. Mais leur destination préférée est, en Auvergne, la ferme tenue par les grands-parents paternels et par le frère aîné de M. Meynadier, resté au pays. Faute de voiture, les voyages se font en train sur la ligne Paris-Béziers. C’est avec un grand plaisir que l’on voit défiler les paysages, les cheveux décoiffés par le vent qui s’engouffre par la fenêtre entr’ouverte. Un plaisir parfois gâché provisoirement par une escarbille venue irriter l’œil ou lorsqu’un tunnel rabat la fumée émise par la locomotive à vapeur.
Une fois en Auvergne, tout le monde s’entasse dans le vieux camion Dodge de récupération pour se rendre à la ferme. Là, selon ses moyens, chacun donne un coup de main aux travaux des champs, à la garde des vaches ou à la nourriture des cochons et des volailles. En cette année 1955, M. Meynadier était très excité car ses parents venaient de remplacer la solide paire de bœufs aubrac par un tracteur Massey-Harris acheté d’occasion : un Pony 811 de 15 chevaux. « Vive le progrès ! », s’était exclamé M. Meynadier en conduisant la moissonneuse-lieuse au volant du tracteur.
Automne 2025.
M. Perret, son épouse et ses deux fils – respectivement 11 et 9 ans - habitent dans un HLM du centre de Vitry-sur-Seine. M. Perret ne se plaint pas car cet immeuble est plutôt moins souillé par les tags et les graphes que ceux des cités périphériques. La cage d’escalier n’est pas reluisante pour autant et l’ascenseur donne quelques signes de fatigue. Lorsque l’hiver s’installe, la vétusté des huisseries laisse en outre, malgré le double vitrage, passer des courants d’air sournois contre lesquels les radiateurs peinent à lutter, en dépit des travaux d’étanchéité effectués quelques années plus tôt par l’Office Public de l’Habitat.
M. Perret s’estime pourtant chanceux car il est locataire d’un quatre pièces. Il dispose même, au sous-sol, d’une cave où il peut ranger son petit mobilier usagé et toutes ces choses superflues que l’on accumule « au cas où ». Il dispose également devant l’immeuble d’une place de stationnement réservée où il peut garer sa Clio. Son appartement n’a rien de luxueux : il ressemble à peu de choses près à celui de ses collègues, pour la plupart logés en HLM. Mais au moins chacun de ses deux fils dispose de sa chambre, de même que son épouse et lui. Fonctionnelle, la cuisine est équipée d’une cuisinière à gaz Indesit quatre feux, d’un grand placard, d’un réfrigérateur-congélateur Candy et d’un lave-vaisselle, également de marque Indesit, acheté en solde chez Promocash ; dans un angle de la pièce, un évier en inox à double bac est surmonté d’un chauffe-eau Elm.leblanc. Attenante à la cuisine, une minuscule buanderie sert de séchoir à linge. La salle d’eau est équipée d’une douche. Les WC de l’appartement sont indépendants.
Le samedi est principalement consacré aux courses. Le matin, tandis que les garçons jouent sur leur PS4 Sony ou communiquent avec leurs copains sur leur Iphone, via leur compte WhatsApp et Instagram. M. et Mme Perret se rendent en voiture à l’hypermarché Carrefour de Villejuif. Environ une fois par mois, ils vont également chez Picard pour renouveler le stock de plats surgelés, et chez Tang pour acheter des produits exotiques. Les Perret ne fréquentent quasiment plus le marché bi-hebdomadaire, pas plus que les petits commerçants, excepté le boulanger et le bureau de tabac lorsqu’il faut reconduire les grilles de Loto dans l’espoir de décrocher un jour le lot qui changera leur vie.
Le dimanche est jour de loisirs. Après s’être usé les yeux sur leurs jeux vidéo, les garçons se rendent au stade ; tous les deux sont licenciés à l’ES Vitry section football, et c’est une excellente chose aux yeux de leurs parents car cela leur évite de traîner dans les rues en compagnie de Kevin, Boubacar et Idriss. Régulièrement, M. Perret et sa femme vont les voir jouer quand les rencontres ont lieu à domicile. Le reste du temps, ils profitent de leur liberté, tantôt pour aller voir un film aux Trois Cinés Robespierre, tantôt pour sortir se promener dans Paris ou en forêt de Sénart lorsque la météo est clémente.
De temps à autre, les Perret reçoivent. Cela se fait en général le samedi soir, le dimanche étant consacré aux repas en famille, soit à la maison, soit chez les parents de Mme Perret, à Malakoff. Les invités sont des collègues de M. ou Mme Perret, leur épouse et leurs enfants. On parle beaucoup de politique, en dénonçant les dérives néolibérales et en s’inquiétant de la tentation Rassemblement National affichée par un nombre croissant de voisins, allergiques à la prolifération des commerces halal et des femmes porteuses de niqab, malgré les lois en vigueur. M. et Mme Perret sont des électeurs de La France Insoumise et croisent les doigts pour que leurs compatriotes sortent enfin de leur léthargie politique. On parle également de football, et notamment du PSG, en condamnant les flots de fric qui pourrissent ce sport. Quant au cyclisme, gangréné par le dopage, il est l’objet de critiques sévères, mais au contraire des Perret, la plupart de leurs amis continuent de regarder le Tour de France à la télévision.
Après avoir connu trois années de chômage et un début de dépression, M. Perret a retrouvé un job : il est électricien chez un artisan d’Ivry depuis deux ans. Mme Perret est hôtesse d’accueil dans une compagnie d’assurances installée à Paris, à deux pas de la Gare de Lyon. Pour se déplacer sans être trop gêné par les embouteillages, M. Perret utilise un scooter Honda, acheté d’occasion sur eBay. Mme Perret doit, quant à elle, combiner deux modes de transport pour se rendre à son travail : la ligne C du RER, puis la ligne 14 du métro ; elle possède une carte Navigo. Comparé à de nombreux collègues contraints matin et soir à de longs déplacements domicile-travail, les Perret ont conscience qu’ils sont privilégiés en termes de temps de transport.
Le moment des vacances venu, les Perret se rendent : tantôt dans un gîte rural appartenant à des cousins paysans de Savoie à la tête d’une exploitation où règne un tracteur New Holland de 180 CV équipé d’un ordinateur de bord et d’enceintes hi-fi ; tantôt dans un centre Pierre-et-Vacances de Charente, grâce aux points cumulés par Mme Perret auprès du Comité d’entreprise de son employeur. En général, les garçons bénéficient de surcroît d’un séjour au vert en grande partie pris en charge par la municipalité. Cette année, ils ont fait un stage multisports dans le Jura. Les garçons sont revenus tout à la fois ravis de leur séjour et contrariés à l’idée de renouer avec la vie scolaire malgré la perspective de revoir les copains.
Le paradoxe
1955. La famille Meynadier vit dans des conditions spartiates dans un habitat ancien dégradé. Mais c’est le lot commun de la plupart des familles appartenant aux classes populaires. Certes, quelques immeubles de type HLM ont émergé ici et là, mais ils sont encore très peu nombreux. À toutes fins utiles, les Meynadier ont quand même déposé une demande à la mairie de Paris, mais l’employé ne leur a pas caché qu’il leur faudrait s’armer de beaucoup de patience, probablement des années, avant de réaliser leur rêve.
En attendant, les Meynadier gardent un bon moral. Ils savent que, tôt ou tard, ils auront leur logement dans l’un de ces HLM où l’on dit que chaque appartement est équipé d’une baignoire-sabot, d’un WC privé, et même du chauffage central ! Et, qui sait ? peut-être disposeront-ils un jour d’un poste de télévision comme celui de M. Sabatier, le patron auvergnat du café-charbon qui fait des recettes en or les jours de retransmission des évènements sportifs.
Les Meynadier sont d’autant plus confiants dans l’avenir que leurs filles sont sérieuses à l’école. Si elles continuent dans cette voie, elles décrocheront leur BEPC, voire leur baccalauréat. Tout leur sera alors possible, y compris entrer dans l’Administration, à la SNCF ou aux PTT. M. et Mme Meynadier se prennent même à rêver de l’École normale d’instituteurs pour l’une des deux filles. Pas de doute pour eux : « l’ascenseur social » est en marche dans une société en progrès après les difficiles années d’après-guerre.
2025. La famille Perret vit dans des conditions correctes dans un habitat plutôt bien entretenu pour un quartier populaire de banlieue pas trop exposé aux trafics de drogue. Malgré leurs revenus modestes, les Perret disposent, dans leur appartement, d’un mobilier confortable et d’un équipement de bonne qualité, tant en matière d’électro-ménager et de téléphonie que de matériel informatique et hi-fi.
Malgré cela, les Perret ont le moral en berne. Autour d’eux, les conditions de la vie en société se dégradent, à leur grand dam. Et les voitures brûlées dans les cités, les trafics de drogue ou les incidents entre communautés, ne sont évidemment pas de nature à embellir les perspectives d’avenir. Tel un fruit talé sur ce gâteau amer, le taux de chômage est reparti à la hausse. Quant aux salaires, ils stagnent quand ils ne baissent pas dans un contexte de crise économique persistante. En outre, la perspective de la retraite s’éloigne. Comble d’indécence, les médias ne cessent d’afficher le luxe dans lequel vivent les stars et les héritiers.
Les Perret sont malgré tout assez confiants pour les études de leurs deux fils. Certes, les garçons affichent un désamour de l’école, mais c’est plus pour faire chorus avec leurs copains qu’en raison d’un véritable rejet. Confiants pour les études, les Perret le sont nettement moins pour la suite de la vie des garçons, tant « l’ascenseur social », naguère performant, leur semble en panne. Qu’adviendra-t-il de leurs gamins ? Quel que soit leur diplôme, feront-ils partie de cette génération que l’on dit vouée à un inexorable déclassement ?
En conclusion...
... donnons la parole à Hubert Reeves : « Ce qui m’inquiète, c’est l’avenir de l’humanité. J’ai des enfants et des petits-enfants, et je ne sais pas quel genre de vie ils auront dans trente ou cinquante ans. » Une inquiétude partagée par nombre d’entre nous dans le contexte actuel de grande incertitude économique, sociale, environnementale et géopolitique. Puissent nos descendants bénéficier du retour d’une situation moins anxiogène qui leur permette à nouveau d’espérer un avenir meilleur pour leurs propres enfants !



