mardi 9 septembre 2025 - par Alain Malcolm

Considérations collectives : communauté, société, contacité

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1. Le collectif nous hante. Les hommes vécurent en communautés – Durkheim désignait là des formes sociales primitives où l'unité tenait à la similitude : tous semblables, mêmes croyances, mêmes gestes, mêmes peurs. Le ciment était la ressemblance et l'adhésion sans faille la solidarité par indistinction.

2. Mais voici les sociétés par différenciation, division du travail, interdépendances multiples où chacun devient une cellule spécialisée d'un grand pantin plus ou moins mal articulé du social : on dépare mais on se complète dans un lien huilé par l'échange marchand et la circulation des signes...

3. Entre les deux à la charnière du désenchantement, Baudrillard vit que la marchandise ne valait plus par son usage mais par son signe : sa valeur d'exposition, son aura publicitaire. Nous n'achetions plus des objets mais des différences codées de prestige publicitaire. A l'économie politique du travail succéda l'économie politique du signe et bientôt la séduction devint reine : logos, slogans, mannequins. Plus besoin de convaincre par la vérité : il suffisait de séduire par l'image.

4. Exit les communautés et les sociétés car désormais nous avons des contacités (le contact est à la contacité ce que le compact est à la compacité...). Ce n'est plus la communauté simple ni la société complexe mais le règne des contacts. Contacts partout, contacts tout le temps : réseaux sociaux, messageries, interconnexions. La cité des contacts, mais aussi des contes (petits récits vendables) et des comptabilités (chiffres, KPI, data). L'humanité sous forme de tableau Excel.

5. Klaus Schwab a beau parler de stakeholders, parties-prenantes, chacun n'est plus que le sociétaire affectif, social, existentiel de tout le monde : vous êtes intéressé par moi comme je suis intéressé par vous, réciproquement, horizontalement, ridiculement. Bourgeoisement.

6. On appelle cela la sociocratie ou l'holacratie : systèmes où la hiérarchie s'abolit et où les décisions se prennent « à plat » dans une horizontalité idéaliste abstraction faite des dynamiques des groupes. C’est l’organisation de start-up « sans chefs » mais où pullulent des happiness managers distributeurs de bien-être standardisé caricatures ambulantes de la joie obligatoire... autant que des SCOOP (Société COOpérative de Production) entre gauchos.

7. Sous l'égalité proclamée l'asymétrie règne. Déjà dans les années 1970 George Akerlof (prix Nobel ultérieur pas marxiste pour un sou) avait montré avec son article fameux sur le marché des lemons (voitures d'occasion) que l'asymétrie d'information détraque le marché et permet aux pires d'en profiter. L'égalité des apparences masque donc toujours des asymétries monstrueuses.

8. Raymond Aron-même voyait que la démocratie libérale moderne dissimule mal ses propres injustices : promettant égalité et liberté elle n'engendre que des dépendances structurelles (entre nations, entre classes, entre individus) qu'elle ne sait pas reconnaître. À quoi sert-il d'avoir proclamé des droits si dans la réalité la puissance des uns écrase la faiblesse des autres ? Aron n'était pas révolutionnaire mais il n'était pas aveugle : l'ordre libéral se prétendait juste – il était juste bancal.

9. La contacité abolit toutes les hiérarchies visibles. Chacun peut s'exprimer, chacun peut publier, chacun peut insulter... ouais tout le monde est à niveau, nivelé, médiocre.

10. Cette égalité technique produit des outrages sans fin : les incendiaires (trolls) y prospèrent, les criminels (immoraux) y paradent, les malades (déréalistes) y jubilent. Tous en quête de leur quart d'heure de gloire dirait Warhol, démultiplié à l'échelle d'une seconde virale.

11. Résultat : non plus l'égalité mais la dégâlité. Le nivellement général dégoûte. Nous en subissons les dégâts et sommes devenus « dégaux » : dégueux et dégoûtés de l'égalité au point de tolérer toujours plus d'inégalités réelles en espérant maintenir sous l'eau notre prochain numérique. Cette égalité technique a signé la faillite de l'égalité politique et sociale.

12. Henri Lefebvre décrivait la « société bureaucratique à consommation dirigée » que ça impliquait : la bureaucratie administre la consommation, l'urbanisme façonne les gestes, l'espace lui-même est produit comme marchandise. Lefebvre voyait que la modernité avait inventé une forme subtile de servitude : on ne commande plus par la matraque mais on oriente par l'usage et on guide par la vitrine tout en manipulant par la norme spatiale. A la fin Raphaël Enthoven croit inventer la poudre en évoquant les nudges (incitations) avec leur « paternalisme libertarien » (contradiction dans les termes ou bien terme qui dit bien qu'on n'est jamais sortis des hiérarchies).

13. Quo bono ? A qui profite la contacité ? Certainement pas à nous dispersés et nivelés dégaux dans le vacarme numérique. Elle profite aux gestionnaires invisibles, aux plateformes qui extraient les données, aux mégacorpos qui cyberpunkisent le réel en le rendant à la fois dystopique et podium. Nous sommes entrés dans un âge où les multinationales n'ont même plus besoin de produire des objets : elles produisent nos comportements, nos attentions, nos clics et les vendent au plus offrant. Tu parles d'une plus-value...

14. Voilà donc le devenir-collectif : de la communauté pratique, de la société organique, nous sommes passés à la contacité algorithmique. Non plus des hommes mais des profils. Non plus des citoyens mais des consommateurs-bureaucratisés par la servuction (service-production) asservuctés à merci. Même Bayrou...

 

Lire aussi :
- Considérations techniques (mésorités statistiques) ;


- Considérations économiques 3 (Violences Réelles, quel recruteur peut croire à cette poudre de francetravailpimpin ?) ;
- Considérations économiques 2 (Violences Réelles) ;
- Considérations (anti)humanitaires 2 (Considérations (an)empathiques) ;
- Considérations hébraïques ;
- Considérations technologiques ;
- Considérations transculturelles 2 (Machinations !) ;
- Considérations narcissiques, ou « animeuses » 2 ;
- Considérations sexuelles 3 (Considérations dyssexuelles) ;
- Considérations wokes militaires ;
- Considérations transculturelles ;
- Considérations européennes ;
- Considérations administratives et entrepreneuriales 2 (Ce qu'on nomme « liberté » ça prolifère) ;
- Considérations sécuritaires et affectives ;
- Considérations macroniennes et bayrouistes ;
- Considérations existentielles 2 – au-delà de l'espérance ;
- Considérations existentielles 1 ;
- Considérations (anti)humanitaires ;
- Considérations consignatrices de votes ;
- Considérations militantes (Manifeste pour la Nouvelle Gauche) ;
- Considérations gauchistes, et droitardes aussi (gauche-droite 3) ;

- Considérations rigoristes, ou « néo-morales » ;
- Considérations sexuelles 2 – sur le « Philosophie » Magazine de ce mois ;
- Considérations gauche-droite 2, ou plutôt woke-braque... ;
- Considérations inclusives (« Décluez-vous ! ») ;
- Considérations féminines ;
- Considérations économiques ;
- Considérations hiérarchiques et bonne année ;
- Considérations musulmanes ;
- Considérations informatives ;
- Considérations narcissiques, ou "animeuses" ;
- Considérations gauche-droite 1 ;
- Considérations françaises – pour l'étranger européen, oxydantal* et autre ;
- Considérations émeutières ;
- Considérations sexuelles 1 ;
Condisérations entrepreneuriales et administratives ;
- Considérations territoriales ;
Considérations bourgeoises ;
Considérations décoloniales.



6 réactions


  • Jason Jason 9 septembre 2025 19:17

    C’est un tableau peu reluisant, avec de belles vérités qui font souvent mal. Merci de citer Akerlof et l’asymétrie de l’information qui accompagne comme une ombre tout échange marchand et dont on ne parle pas assez.


    Dans ce tohu-bohu l’individu soit se replie ou s’exhibe, selon son tempérament ou ses envies. La plupart regardent, indifférents ou impuissants. En attendant, le temps passe, les affaires continuent, les groupes se font et se défont dans une atmosphère de tohu-bohu triomphant ou d’aérosol permanent.


    Tiens, je vais aller couper du bois, ça me changera.


  • L'apostilleur L’apostilleur 10 septembre 2025 08:45

    « ..nous sommes passés à la contacité algorithmique. Non plus des hommes mais des profils. Non plus des citoyens mais des consommateurs-bureaucratisés par la servuction.. »

     

    Cette impression que vous avez de vous même n’est pas partagée par tout le monde. 


  • Goldo Du Goldo Du 10 septembre 2025 22:10

    Quand l’abus de néologisme montre que le cerveau ne fonctionne pas droit... Trop de contacité sans doute.

    Pas foutu de trouver le bon mot et pensant qu’il vaut mieux que les autres puisqu’il a des mots à lui !

    En d’autres termes, on pourrait qualifier cette mauvaise habitude de pédante.


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