Depuis quelques temps je doute. La figure du nazisme hante mon esprit tel un fantôme renaissant du passé à chaque instant propice, lorsque des faits, des événements, des décisions, des propositions se dessinent dans le champ médiatique. Etrange sensation. Peut-être, je me fais des idées en voyant quelques similitudes avec le nazisme dès lors qu’une injustice se dessine, qu’une domination se précise, que des puissants avancent sans vergogne alors que des recalés sont malmenés, voire même humiliés, et que les masses citoyennes semblent accepter des tendances nauséabondes, ressemblant alors en esprit à ces boches d’allemands prêts à embrasser la cause hitlérienne. Je sais, j’exagère, et vous allez me conseiller de prendre quelques jours de repos. Le temps se prête en effet à un décrassage neuronal et ces mauvaises pensées iront vite se dissoudre, telles une éruption cutanée carbonisée par les puissants rayons d’un soleil d’été. Rasséréné, je reviendrai alors pour évoquer les bonnes nouvelles du front économique. La croissance est là, la gauche monde dans les sondages, le chômage baisse, en 2012 l’Elysée sera socialiste, le catalogue Naxos s’enrichit, un vol de martinets annonce les chaleurs d’été, youpi la vie est belle, il est temps de sortir du cauchemar !
Mais le fantôme ne disparaît pas. Les Français (manipulés ?) approuvent aux deux tiers, paraît-il, l’idée d’imposer 5 heures de travail (forcé ?) au bénéficiaire du RSA. J’hésite entre pitié et colère, pitié pour ces pauvres cons qui s’imaginent qu’un assisté vit bien et qu’il décide d’être aidé par choix rationnel, colère parce que ces petits cons vont dans le sens d’un pourrissement de la société et d’une douce nazification car, et tant pis si je m’égare, imposer aux bénéficiaires du RSA quelques tâches comme le nettoyage, ça fait flasher ces images de juifs dépossédés de leur statut à qui on imposait le nettoyage des rues de Vienne à la fin des années 1930. Autre registre, étrange conception de la société que celle pratiquée par la fondation « de gauche » Terra Nova qui diligente de sordides calculs électoraux sur les classes sociales devant être ciblées par les programmes socialistes. Cette résolution sous-entend qu’il y aurait deux types d’électeurs, ceux à qui l’on s’adresse en proposant des mesures et ceux qu’on met de côté, auxquels on ne parle pas. Cette division de la société n’évoque-t-elle pas, même si c’est de très loin, la division de l’humanité pratiquée par les idéologues racistes, voire nazis ? Toujours est-il que la structure socio-économique s’éloigne lentement mais progressivement, depuis trente ans, du schéma hérité du fordisme, de la social-démocratie et du grand bon en avant effectué pendant les Trente glorieuses dans les pays industrialisés.
Ces phénomènes sont très bien connus et analysés par les économistes avec des méthodes mécanistes. Le concept de financiarisation de l’économie a été employé, non sans un abus de langage parce qu’une économie non financiarisée n’existe plus depuis des lustres. Par contre, des signes marquant montrent la mise en place d’une économie créant des richesses en se déconnectant des productions industrielles ou du moins, en exerçant une prédation sur les entreprises à l’échelle globale. Un phénomène marquant fut la dérégulation et la chute du mur séparant « l’économie populaire » liée aux banques des déposants de la « finance de casino ». Un mur institué après les années 30 à cause justement de la grande dépression et fracassé à l’ère Clinton par une caste de financiers débridés dont la devise aurait pu être, ye we kampf. Le combat de la finance contre l’éthique et l’équité, sorte de nazisme du fric pratiqué à l’initiative d’une oligarchie pour servir les intérêts d’une caste, comme sous Hitler mais en douceur, au pays de la liberté d’expression. L’Histoire nous enseigne que les plus zélés partisans du national-socialisme ne furent pas les ouvriers, ni les chômeurs, ni les petits bourgeois mais la grande aristocratie issue de l’ancienne noblesse. Au pays de l’oncle Sam, les classes laborieuses sont complètement déclassées, déconnectées, délaissées, libres certes, mais… mais bon, encore ces phantasmes sur une douce hitlérisation de l’Amérique avec ses élites politiques obsédées par le fric, la puissance économique et la force militaire pour instituer un ordre mondial et purifier le mal.
En vérité, les choses sont assez contrastées. L’équilibre des forces fait que le système n’a pas basculé dans la domination complète et qu’il semble maintenant se satisfaire de la soumission culturelle des masses alors que la soupape du Net sert d’exutoire aux mouvances contestataires. Dans les formes, le système est démocratique mais selon les ressorts, il est oligarchique et doucement nazifié ? Toujours ce point d’interrogation qui porte non pas sur le réel mais sur les mots que j’emploie pour l’interpréter. Le travail libère ! Cette devise écrite par Hegel à une époque particulière et signifiante dans son contexte, était une des devises prisée par les dignitaires allemands en 1930. Que penser de ces résurgences sous forme du travailler plus ? Hitler narguait la communauté internationale. Que penser des opérations en Libye outrepassant largement le mandat 1973 de l’ONU, pas seulement selon la diplomatie russe mais aussi d’après un Jean-Pierre Chevènement qu’on n’oserait pas présenter comme un agent de Poutine ?
Il est temps de conclure partiellement ces réflexions issues de « mauvaises pensées bien intentionnées ». Peut-être que l’Occident moderne n’est qu’une excroissance technique d’un dispositif sociétal universel, celui de la domination, inhérent à la nature, liée aux différences séparant les corps et esprits forts en une caste dominatrice qui renaît à chaque époque en se métamorphosant. Les droits de l’homme, les principes démocratiques, l’Etat universel, sont entre autres choses des dispositifs servant à préserver les populations de la domination des puissants. Ces « barrières humanistes » sautent parfois et c’est le totalitarisme. Les sociétés éthiques et équitables sont utopiques. La domination est revenue sous la forme de la finance et des Etats policiers dans les années 1990 à 2010. 1930, révolution industrielle et Auguste Comte : « ordre et progrès », cette devise en forme de Janus funeste fut déclinée en ordre et totalité, ordre et domination aryenne. Maintenant, ce serait ordre et croissance, avatar funeste du positivisme décliné en néo-scientisme européen sur fond de technologie. Sarkozy face aux acteurs de l’Internet : ordre et marché, ou bien ordre et profit, et en filigrane, ordre et croissance.
Ces financiers fascinés dans la salle des marchés, rêvant de propulser deux milliards dans la cible du retour sur placement, comme d’autres furent fascinés de placer leurs V2 sur Londres pour atteindre la cible sans retour ?
Ces citoyens ciblés par la publicité pour être infantilisés et mis en situation de minorité affective, fabrique des sous-hommes par les acteurs du marché, du profit, de l’Etat ?
Ces technoprophètes rêvant d’un homme nouveau, racialement purifié par l’adjonction de prothèses technologiques et dirigés par l’infaillible super ordinateur moralement juste et froidement ordonné ?
SarKampf…, un titre de livre à écrire mais je ne sais pas si le funambule se risquera pour un saut à l’élastique ? Pourquoi troubler le cours du monde. L’humanité est divisée depuis qu’elle existe en dominants et dominés alors pourquoi vouloir troubler l’ordre naturel des choses ?
Et puis il n’y a pas mort d’homme dans ce système. Les dominés sont bien traités et ce billet ne sera pris au sérieux que par les indignés, alors que les gens normaux trouveront déplacés et outranciers ces propos prêtant à confusion des époques. J’ai la certitude que nous ne voyons pas le même monde. Mais nous votons dans les mêmes urnes.