Dialogue à venir sur deux systèmes du monde

Voici un peu moins de quatre siècles, Galilée publiait un livre promis à un retentissement remarquable dans une Europe en plein bouleversement. Dans Le dialogue sur les deux systèmes du monde, Galilée jetait les bases d’une science prometteuse, la physique mathématique. Une science pourtant inédite, inattendue, voire incongrue en une époque où la physique aristotélicienne était devenue la doctrine officielle permettant de décrire et de comprendre autant que faire se peut la nature physique. L’objectif visé par Galilée était de présenter le résultat de ses investigations le conduisant à fournir une nouvelle représentation d’une Nature physique, assurément réglée (l’expérience le montre), voire écrite (la pensée le spécule) par les mathématiques.
C’est à dessein que j’ai séparé les deux champs, celui de l’astronomie expérimentale symbolisée par la formule « Et pourtant elle tourne », et celui de la métaphysique (fille et donc rivale de la théologie), avec l’autre célèbre formule « L’univers est écrit en langage mathématique », extraite du Saggiatore, publié onze ans avant le Dialogue. L’évocation est celle de la distinction fondamentale opérée par la scolastique médiévale, héritée d’Aristote, entre la physique et la métaphysique. D’après Duhem, si Galilée s’en était tenu à une description physique du comment, sans déborder dans le champ de la philosophie de la nature, alors il n’aurait pas été inquiété par les théologiens. Cela se comprend. A l’époque, faire de la philosophie naturelle, c’est se prononcer sur l’essence des choses et donc sur le créateur et se mettre en contradiction avec la doctrine immutable de l’Eglise et de ses théologiens.
« S’ils eussent pensé que Galilée parlait sincèrement en astronome, et non en philosophe de la nature, en physicien, selon leur langage ; s’ils eussent regardé ses théories comme un système propre à représenter les mouvements célestes, et non comme une doctrine affirmative sur la nature réelle des phénomènes astronomiques, ils n’eussent point censuré ses idées. Nous en avons l’assurance par une lettre[1] que, dès le 12 avril 1615, le principal adversaire de Galilée, le cardinal Bellarmin, écrivait à Foscarini : "Votre Paternité et le seigneur Galilée agiront prudemment en se contentant de parler ex suppositione, et non pas absolument, comme l’a toujours fait, je crois, Copernic ; en effet, dire qu’en supposant la terre mobile et le Soleil immobile, on rend compte de toutes les apparences beaucoup mieux qu’on ne pourrait le faire avec les excentriques et les épicycles, c’est très bien dire ; cela ne présente aucun danger et cela suffit au mathématicien." Dans ce passage, Bellarmin [60] maintenait la distinction, familière aux scolastiques, entre la méthode physique et la méthode métaphysique, distinction qui, pour Galilée, n’était plus qu’un subterfuge. » (Duhem, La théorie physique, son objet, sa structure, p. 38)
Galilée met en scène trois personnages, l’un faisant figure de modérateur neutre, médiateur circonstanciel entre les deux protagonistes de la controverse, Simplicio, le partisan de la physique aristotélicienne campé, dans une position obtuse parfois ridicule, et Salviati, partisan de Copernic. Ce dialogue est devenu le symbole de la naissance de la science moderne qui, à ses débuts, dut batailler pour gagner la faveur des milieux instruits et savants. Reste à savoir ce qu’est un système du monde. Une chose est sûre, la controverse a concerné d’abord la manière de voir le monde, de l’explorer avec l’observation et l’expérience. Ensuite, la nature des choses s’est trouvée au centre des débats. Cette essence des choses relève de la métaphysique. Auguste Comte avait proscrit les recherches sur la substance, au profit des investigations sur les lois régissant la nature qui se donne à l’expérience. Ce qui n’a pas empêché les savants de poursuivre leur quête des fondements, ouvertement ou à leur insu. La question de l’éther à la fin du XIXe siècle relève autant des sciences physiques que de la philosophie de la nature.
Si le Dialogue de Galilée est le plus prisé par les scientifiques, c’est parce qu’il représente l’émancipation de la science moderne vis-à-vis de la tutelle théologique. Mais ce n’est pas tellement cet aspect qui compte. Indépendamment de toute récupération idéologique, ce dialogue expose comment une transition épistémologique s’opère dans la manière d’observer le monde et surtout de le voir. De telles révolutions, la science en a connu, beaucoup en physique, notamment au tournant du XXe siècle, mécanique quantique et relativités. En biologie, Darwin. En psychologie, Freud. Sans compter les sciences sociales. L’épistémologie contemporaine a su intégrer les ruptures, les révolutions, les changements, les progrès, tout cela dans le champ des savoirs.
Parmi les découvertes, les unes reposent sur des faits expérimentaux, sur l’observation, et doivent beaucoup aux nouveaux dispositifs technologiques. Sans les techniques microphysiques, pas de quanta ni de gène. L’utilisation des appareils d’observation fut presque une hérésie du temps de Galilée. Il était hors de question de contredire la doctrine des savants théologiens. Puis c’est devenu la règle. Il ne viendrait pas à l’idée d’un savant de mettre en scène un dialogue où, par exemple, un Simplicius défendrait la physique de Newton contre celle d’Einstein, ou l’hypothèse de la génération spontanée contre celles des biologistes contemporains. Mais l’histoire connaît des changements de système du monde au fil des avancées scientifiques. Et maintenant ?
Il faut garder à l’esprit que la vision du monde est fondée sur des expériences, faits et observations mais que c’est avant tout un acte intellectuel, le résultat d’un processus de la pensée qui parvient à s’accorder sur une vision en dépassant le champ de l’expérience. L’invisible pour ce qui est de la compréhension de l’univers matériel des champs, particules, atomes, l’univers vivant avec ses molécules mais surtout, une théorie telle que celle de Darwin nécessite une projection dans un temps dépassant toute échelle humaine. C’est le cas aussi de la cosmologie, où espace et temps sont incommensurables à l’homme. La conception d’un monde ou d’un objet est donc le résultat d’une spéculation intellectuelle effectuée sur un réel entrouvert par les expériences et les ouvres-boîtes technologiques.
Actuellement, la physique semble en crise autour de la grande unification, le Big Bang est encore la thèse dominante mais controversée, tandis que la biologie mécaniste et les neurosciences physicalistes s’entendent sur un paradigme commun, non sans une crise en biologie théorique. Et pourtant, l’hégémonie annoncée des sciences mécanistes, du matérialisme, du darwinisme social, tout cela est sans doute amené à basculer prochainement. Oui, mais quand, comment et pourquoi ? Le quand n’a pas lieu d’être posé, le basculement se fera progressivement. Le pourquoi, disons que c’est le souci d’intelligibilité, de sens et de vérité au sens métaphysique qui servira de ressort. Le comment, c’est simple. Un corps doctrinal, des schémas, des écrits, des théories et, surtout, la mise en œuvre de la pensée spéculative. Ce ne sont plus les résultats empiriques, mais la manière de les ordonner en un système qui fera la différence.
La science contemporaine a fourni des modèles formels du cosmos, de la vie, de l’homme, en combinant des éléments tirés de l’expérience. Les représentations sont en fait des extrapolations, qu’il s’agisse de se projeter dans l’infiniment grand (avec temps et espace) ou l’infiniment complexe (avec formes et mécanismes). L’infiniment petit résiste à une vision extrapolée à partir du sens commun. Dans le monde des champs quantiques, le temps, l’espace, la forme, le mécanisme n’ont plus le même sens.
Nous voilà au seuil d’une alternative. Le système mécaniste va-t-il s’imposer ou bien un autre système du monde est-il amené à émerger ? Non pas pour contredire le modèle mécaniste dans son champ scientifique, mais pour le dépasser en ajoutant aux domaines des processus physiques objectifs un champ métaphysique irréductible à celui des objectivités. Bref, de l’hétérogène, pour ne pas dire du transcendant. Tel sera l’enjeu épistémologique majeur de ce siècle. Un dépassement des savoirs scientifiques et positifs et l’élaboration d’une nouvelle vision du monde, de la vie, de l’homme. Je prends les paris ! La révolution sera double, elle se fera dans le champ des sciences de la nature et de l’esprit.


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